Il ne faut pas croire les ONG

Ferdinand Thiry, mis à jour le 11.04.2009 à 9 h 33

L'explosion démographique des Organisations non gouvernementales et leur OPA sur la Société Civile.

Des militants de Greenpeace bloquent l'entrée du batiment principal de l'Union Européenne à Bruxelles  Yves Herman / Reuters

Des militants de Greenpeace bloquent l'entrée du batiment principal de l'Union Européenne à Bruxelles Yves Herman / Reuters

L'explosion démographique des ONG (Organisations non gouvernementales) est un phénomène sociologique et politique majeur de la deuxième moitié du XXe siècle. Il y avait seulement six ONG internationales en 1854 et plus d'un millier après la deuxième guerre mondiale. En 2007, on estimait le nombre d'ONG internationales entre 40 000 et 60 000. Les ONG dites nationales ont poussé comme des champignons dans les pays émergents: elles seraient près de 600.000 en Russie et plus d'un million et demi en Inde!

Les ONG ont trusté - au sens anglo-saxon du terme - la voix de la société civile et sont désormais impliquées non seulement dans les forums de réflexion sociétale, mais également dans les processus de décision officiels. Elles agissent par ailleurs en instrumentalisant les médias comme autant de caisses de résonance. La globalisation des moyens de communication permet de mener en temps réel des campagnes de mobilisation de l'opinion publique et de pression politique à l'échelle internationale. De nouvelles stratégies de communication ont été mises en œuvre. Greenpeace a inventé les «commandos médiatiques» qui permettent d'orchestrer des événements symboliques à fort impact émotionnel pour défendre une cause.

Si elles n'ont pas le même visage, compte tenu de leurs tailles et de la nature de leurs engagements dans des domaines très divers, les ONG ont cependant pour  «plus petit dénominateur commun» la caractéristique de revendiquer haut et fort des positions en prenant la parole au nom de la société civile sans pour autant avoir été élues par elle. Leur mission est la seule référence institutionnelle qui fonde leur raison d'être. Elles se pensent redevables seulement vis-à-vis de leurs membres et donateurs. Dans ce cadre, elles ont souvent affirmé le respect d'un contrat humaniste indépendant. C'était là le socle de leur crédibilité et la source de confiance qui, en retour, leur était toujours accordée a priori.

Deux schismes ont déchiré le petit cercle incestueux de l'aide humanitaire

1) le développement accéléré du «charity business» (commerce de la charité)  - dont Bernard Kouchner a dénoncé les errements dans un livre écrit il y a plus de vingt ans.

2) l'impossibilité morale de rester neutre face à des situations devenues intolérables sur le plan humanitaire, ce qui l'a amené à prêcher «le droit d'ingérence».

Les pratiques de fund raising ont contribué à la consolidation économique et à la professionnalisation des ONG internationales. Elles n'ont plus rien à envier aux pratiques des firmes multinationales en terme de globalisation opérationnelle. En revanche, elles ont instauré et exacerbé des rivalités concurrentielles, avec pour conséquences la multiplication des niches marketing et des problèmes de gouvernance.

La tentation d'aligner les choix prioritaires sur les centres d'intérêts des donateurs («petits actionnaires» des ONG), de favoriser le traitement médiatique des crises sur le mode du sensationnel, et de privilégier une certaine idéologie populiste - au détriment de l'analyse objective des faits et de leur mission fondamentale d'information et d'éducation - sont devenus autant de dérives. La mise en place généralisée de règles de bonnes pratiques est devenue indispensable afin de réduire toute suspicion qui pourrait naître d'un manque de transparence de l'information associative.

Quant au renoncement à la neutralité institutionnelle, tradition héritée de la Croix Rouge - si elle a contribué à renforcer l'image d'indépendance et d'authenticité des ONG humanitaires opérant en zones de conflits - a malheureusement mené certaines dictatures à réduire les marges de manœuvre associatives sur le terrain, au détriment des populations laissées alors à l'abandon sans aucun recours à l'aide internationale.

Aujourd'hui, avec Olivier Berthoud, on peut qualifier la personnalité identitaire des ONG comme étant un mix de compassion, de profitabilité et de solidarité.

Avec le temps et les scandales, les critiques sont devenues plus fréquentes et plus incisives. Michel Galy explique comment les ONG internationales sont en fait des microsociétés importées du monde occidental qui, fonctionnant en circuits fermés, finissent par «dérégler les structures au cœur desquelles elles sont supposées travailler».

Dans les pays émergents, il est intéressant de noter la contestation grandissante des ONG internationales du Nord par les ONG régionales du Sud qui les accusent de «néo-colonialisme». Quant aux ONG locales, elles se comportent trop souvent en «amateurs» dans les situations d'urgence. Il n'est pas rare que leurs interventions «renforcent les réseaux parallèles d'exploitation des populations».

L'autre grande rupture est née avec l'émergence de l'enjeu écologique.

On a assisté à la focalisation quasi idéologique de certaines ONG dans ce domaine avec mise en cause radicale, parfois même musclée, de l'impact industriel sur l'équilibre naturel de notre planète. L'opposition à l'énergie nucléaire militaire, puis civile, en a été le mouvement fondateur. Il est essentiel de comprendre que le discours des ONG s'est alors trouvé dans l'obligation d'évoluer sur un nouveau terrain, celui de la gestion politique du risque technologique - leur revendication initiale étant que l'évaluation et la maîtrise des risques est un enjeu trop sérieux pour être laissé à l'entière discrétion des experts scientifiques et des autorités publiques.

Les politiques ont du alors développer des espaces de consensus publics sur les mesures à prendre pour les anticiper et les prévenir. Au grand dam des experts scientifiques, la perception des risques par les diverses parties prenantes de la société civile est devenue peu à peu aussi importante - et décisive - que la mise en évidence objective des risques avérés. De là est né le principe de précaution, inscrit désormais dans le traité de Maastricht et la Constitution française. De nos jours, sous les pressions associatives et médiatiques toujours plus radicales, ce principe est souvent biaisé, voire détourné et poussé dans ses retranchements opérationnels. Il est en train de devenir un «principe d'anxiété» pour reprendre l'expression de Gérard Courtois. Certains s'en inquiètent avec raison, car il pourrait alors être très dommageable pour l'innovation... et le progrès.

Une certaine ambivalence se dessine dans la confiance accordée aux ONG

Il ne faut donc pas s'étonner outre mesure s'il existe de nos jours une certaine ambivalence quant à la confiance accordée par le grand public aux dires et aux activités des ONG, ainsi qu'une exigence beaucoup plus grande de transparence et de gouvernance.

Les résultats du baromètre annuel publié récemment par la fondation Prometheus sur la transparence des ONG traduisent ce malaise latent. Le rapport, qui évalue plus de 90 ONG ayant reçu des subventions de la Commission Européenne et du Ministère des affaires étrangères ou qui ont participé au Grenelle de l'environnement et à l'élaboration de normes communautaires, montre qu'elles présentent une transparence financière et une gouvernance peu rassurantes.

Le Trust Barometer Edelman 2009, s'il montre que la confiance dans les avocats de la société civile est encore grande, note toutefois que le grand public fait la différence entre les représentants du monde associatif proche des préoccupations de la vie quotidienne (consommation, maladie, précarité) et les ONG qui sont engagées dans des enjeux mondialisés, comme par exemple la protection de la planète ou les catastrophes humanitaires.

Un très récent sondage de LH2 pour le Comité 21 (mars 2009) confirme que ce facteur de proximité joue un rôle important dans l'engagement des individus à agir ou non dans le cadre du développement durable. Selon Michel Salion de l'agence Manifeste, spécialisée dans les relations avec les ONG, l'implication citoyenne de proximité est en train de régénérer le phénomène NIMBY (Not In My Back Yard - «pas dans ma cour») qui était très courant dans les années 1980-1990. On assiste de nouveau à des mobilisations locales fortes (par ex. contre les antennes relais), avec multiplication d'associations de quartier qui permettent dans ces périodes de turbulences économiques et sociales, de recréer des solidarités de voisinage sur des thématiques d'amélioration du cadre de vie et de la consommation.

L'impact des campagnes ONG sur les comportements du public reste tout à fait limité dans l'espace et le temps. Dans un sondage TMO pour First & 42nd en 2005, il apparaissait déjà qu'il ne fallait pas confondre accorder une certaine confiance dans les «représentants» de la société civile et suivre nécessairement leurs recommandations ou leurs conduites... c'est ce qui explique que les appels au boycott par exemple ne marchent plus comme il y a quinze ans - ou alors de façon très sporadique.

l y a de nombreux facteurs qui concourent à éroder le capital confiance des ONG, à savoir, entre autres : l'embouteillage et l'incoordination des ONG sur le terrain après les catastrophes ; l'action humanitaire incestueuse avec les forces armées dans les zones de conflit ; la pullulement de micro associations totalement inexpérimentées - qui sont souvent des refuges pour retraités en mal d'être ou bien de jeunes gens en quête d'actions tangibles pour donner un sens à leur existence, voire des sectes en mal de prosélytisme - et la multiplication ces dernières années d'ONG spécialisées dans les changements de régime, si l'on en croit des sources d'origine russe.

Mais le facteur-clef qui menace la confiance du public (et des décideurs) dans les ONG, est leur interprétation erronée -  voire leur manipulation - des faits. Cette tendance grandissante biaise et rend confus tout débat objectif sur les précautions et les mesures à prendre dans la gestion des risques.

Deux cas sont exemplaires - l'un ancien, l'autre d'actualité : l'affaire Brent Spar et la campagne contre les nanotechnologies dans les cosmétiques.

L'affaire Brent Spar

En 1995, Greenpeace occupe la plateforme pétrolière de stockage Brent Spar en Mer du Nord. Les photos de scènes dramatiques montrant en direct à la télévision et sur Internet les militants se faisant attaquer avec des canons à eau, font «la une» des médias dans le monde entier. Finalement, Shell cède et ramène la plateforme à terre pour la démanteler. Un moratoire de l'immersion des plateformes pétrolières désaffectées est alors décidé.

Au décours de cette crise, Shell commissionne le bureau Det Norske Veritas pour conduire un audit du contenu de la plateforme et étudier les allégations de Greenpeace. Le 5 septembre 1995, peu avant la publication du rapport DNV qui conclut que les évaluations initiales des polluants par Shell étaient exactes, Greenpeace admet que ses déclarations affirmant que la plateforme contenait 5 500 tonnes de pétrole étaient imprécises et fait alors ses excuses à Shell.

Greenpeace expliqua que son opposition à l'immersion n'avait pas été simplement fondée sur la présence ou l'absence de pétrole, mais que cette action faisait partie d'une plus vaste campagne contre les immersions de déchets industriels dans la Mer du Nord.

La campagne des Amis de la Terre contre les nanoparticules dans les crèmes solaires

Les nanotechnologies sont une rupture épistémologique fondamentale dans le domaine de la science et pourraient être à l'origine d'une nouvelle révolution industrielle. Comme toute innovation scientifique majeure, elles engendrent de l'incertitude quant aux risques possibles, qui s'expriment sous forme d'inquiétudes personnelles, voire de peurs collectives.

Nombre de scientifiques, industriels et politiques redoutent un rejet comparable à celui qui a inhibé le développement des OGM en Europe, plus particulièrement en France. La grande majorité des chercheurs pensent qu'une information du grand public sur les nanotechnologies est capitale et qu'il est essentiel d'instaurer des procédures d'implication citoyenne concernant les développements scientifiques et technologiques.

Aujourd'hui, contrairement aux débats sur l'énergie nucléaire, les manipulations génétiques ou l'émission des gaz à effet de serre, il ne semble pas que le public soit particulièrement sensible aux risques des nanotechnologies. Aux Etats-Unis, les résultats d'études d'opinion montrent que les consommateurs ont du mal à identifier les produits contenant des nanomatériaux et que l'image des nanotechnologies reste relativement neutre. La perception en Europe et au Canada prend une tournure plus négative. Elle est alimentée par des fantasmes de science-fiction et instrumentalisée par des ONG dont les agendas se résument trop souvent à se positionner a priori contre l'innovation technologique et à proposer comme seule solution un moratoire mondial.

Les cosmétiques se sont retrouvés sur la sellette du débat nanotechnologique, car ce sont des produits de grande consommation (proximité) commercialisés sous la forme de marques très connues. Ils sont donc des cibles idéales pour des campagnes ONG qui visent à toucher le plus grand public possible. Ainsi, en 2006, Friends of the Earth (Amis de la Terre) lancèrent une campagne internationale contre l'usage des nanotechnologies dans les cosmétiques, focalisant leur discours sur les crèmes solaires à la veille des vacances d'été.

Notre propos ici n'est pas d'entrer dans un débat technique, et de préjuger s'il existe un risque ou non des nanotechnologies dans ce secteur industriel, mais d'attirer l'attention sur la manière pour le moins discutable dont l'information s'est développée, véhiculée par les avocats de la société civile.

Soulignons d'emblée en contrepoint la position du COLIPA (Association Européenne des Industries Cosmétiques et de Beauté) qui affirme que les nanopigments utilisés sous forme de gros agrégats inertes dans les produits solaires, tels que le dioxyde de titane, le sont depuis des décennies, et que, jusqu'à présent, ils n'ont montré aucun effet secondaire avéré pour la santé humaine. Par ailleurs, force est de reconnaître que plus d'une quinzaine d'articles scientifiques internationaux démontrent que ces ingrédients ne franchissent pas la barrière cutanée.

Quand bien même ils le feraient suite à la survenue de lésions cutanées, des études récentes d'administration de nanopigments par voies intraveineuse et sous-cutanée, menées entre autres par la Food and Drugs Administration (FDA) aux USA, ont conclu à une élimination sans effets secondaires. Il semble donc que la mise en cause de ces nanopigments par Friends of the Earth en termes de sécurité sanitaire n'est pas scientifiquement justifiée.

David Berube, professeur en sciences humaines et communication aux Etats-Unis, a publié l'année dernière un article très intéressant. Il a revu attentivement le rapport de Friends of the Earth qui met en cause l'usage des nanotechnologies dans les produits solaires. Il a lu attentivement les quinze études scientifiques principales mentionnées en référence et les a comparées aux propos qui figurent dans le rapport. De plus, il a contacté les auteurs de ces études et leur a demandé s'ils considéraient qu'elles étaient légitimement utilisées pour soutenir le contenu du rapport. Il est riche d'enseignement de noter combien les clarifications apportées par les chercheurs étaient embarrassées quant à l'exploitation publique de leurs travaux par d'autres parties prenantes de la société. Certains d'entre eux ont même préféré garder le silence...C'est dire si le poids de la société civile est devenue pesant.

La conclusion du Pr. Berube a toutes les apparences du simple bon sens, mais mérite qu'on y pense très sérieusement avant de s'engager dans la communication des risques : il conseille simplement de s'abstenir d'écrire des rapports ou d'émettre des opinions quand on n'est pas qualifié pour le faire (!) C'est là un conseil encore plus valable à tous ceux qui cherchent à démontrer qu'ils ont raison de croire ce qu'ils croient... Ce d'autant qu'ils sont de plus en plus nombreux dans notre monde.

En d'autres termes, ne réservons pas notre cynisme seulement à l'égard des gouvernements ou des médias (attitude bobo confortable). Une règle simple : ne pas exempter d'esprit critique toute source d'information, y compris les déclarations d'ONG - et bien sûr la nôtre...

Ferdinand Thiry

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