Economie

Pourquoi Steve Jobs ne reviendra pas aux commandes d’Apple

Farhad Manjoo, mis à jour le 19.01.2011 à 7 h 06

Le PDG à la réputation légendaire a atteint tous les objectifs qu’il s’était fixés.

Steve Jobs lors du lancement de l'iPhone en 2007. REUTERS/Kimberly White

Steve Jobs lors du lancement de l'iPhone en 2007. REUTERS/Kimberly White

J’ai l’impression que Steve Jobs ne reviendra pas chez Apple. Je n’ai aucune information précise sur le congé maladie qu’il a annoncé lundi matin. Je formule simplement une hypothèse basée sur ce que j’ai appris en suivant la firme à la pomme depuis des années.

Voilà ma théorie. Depuis qu’il en a repris les rennes en 1996, Jobs est parvenu à atteindre un des objectifs fondamentaux d’Apple: transformer l’ordinateur en objet d’usage aussi courant, et simple, qu’une télévision, un grille-pain ou un robot ménager. Je dirais même que sur ce plan, sa réussite est stupéfiante. Mais également indépassable. Aujourd’hui, à peu de choses près, l’univers des nouvelles technologies a pris la forme que Steve Jobs a toujours dit qu’il devrait prendre, et Apple est une des entreprises les plus rentables de cet univers. Jobs a accompli sa mission.

Avec l’iPhone en 2007, Apple a prouvé qu’il était possible de développer un ordinateur portable puissant qui n’enferre pas l’utilisateur dans les innombrables nuisances que nous avons appris à accepter dans le domaine de l’informatique: logiciels trop compliqués à installer, virus, malware et autre spyware, documents égarés dans la multitude de répertoires qui peuplent les disques durs, ou tout simplement perdus si on oublie de faire une sauvegarde. En 2010, Apple a montré que le même concept pouvait s’appliquer à une tablette, un format sur lequel l’industrie se cassait les dents depuis des années. Et ces idées vont désormais s’étendre à toute l’informatique grand public. Le Mac a son App Store, une interface multi-touch et, dans les années qui viennent, vous pouvez parier qu’il va se transformer en une machine aussi omniprésente et simple d’utilisation que l’iPhone.

Jobs ne s’est pas contenté de révolutionner l’architecture interne de nos machines. Il a également bouleversé la manière dont nous les achetons et dont nous les entretenons. Et ça marche. Les magasins ouverts depuis 2001 font partie des points de vente les plus rentables au monde.  Selon Fortune, en moyenne, ces boutiques génèrent chaque année plus de 40.000 dollars par mètre carré. Elles doivent principalement leur succès au Genius Bar, où n’importe quel client d’Apple peut bénéficier d’une assistance technique compétente. A vie. Un niveau de prestation inimaginable dans le cadre d’une industrie qui n’a jamais pris le service après-vente au sérieux. Pendant son règne, Jobs a innové dans d’autres domaines de la distribution. iTunes domine le secteur de la musique en ligne et l’App Store est la plate-forme d’applications mobiles la plus fréquentée au monde.

Vous n’êtes pas obligé d’être d’accord avec cette conception de l’informatique. Ainsi, les nerds reprochent depuis longtemps à Apple d’infantiliser les utilisateurs, de leur retirer le contrôle de leurs machines afin d’en uniformiser et d’en faciliter l’utilisation. Ces reproches sont souvent justifiés. Ils sont également caducs, car Steve Jobs a gagné.

Certes, les grands rivaux d’Apple, et notamment Google, ne partagent pas l’obsession du contrôle qui caractérise Jobs. Mais ils ont déjà intériorisé la vision d’Apple en ce qui concerne les fondamentaux. Par exemple, tous les smartphones disposent d’un magasin d’application en ligne. Tous les systèmes d’exploitation mobiles tentent de cacher ou d’éliminer les répertoires, les pilotes de périphériques et les paramétrages, afin de simplifier l’usage de la machine. Microsoft ouvre des points de vente et Dell dépense des fortunes en design et en marketing afin de donner un peu d’âme et de personnalité à ses PC. Toutes ces idées, Steve Jobs les a déjà eues.

Voilà pourquoi il n’y a pas forcément lieu de s’inquiéter du sort d’Apple après le départ de Jobs. Pour l’article que j’ai écrit dans Fast Company l’année dernière, j’avais demandé à d’anciens employés leur opinion sur les raisons d’une telle réussite. Tous ont évoqué l’obsession de Steve Jobs pour les plus petits détails de chaque lancement de produit Apple. A la différence de la plupart des PDG du secteur, Jobs s’auto-désigne chef de produit de toutes les grosses sorties de la marque. Chaque semaine, il a des réunions avec les ingénieurs et les concepteurs, et chaque semaine, il les assaille de critiques. Il est aussi perfectionniste qu’on le dit et il n’autorise aucun lancement tant qu’il n’est pas certain que la machine est parfaite.

Bien sûr, Apple aura les plus grandes difficultés à remplacer Steve Jobs. Mais de la même manière que les idées de ce dernier ont modelé toute l’industrie hi-tech, elles sont devenues une véritable religion pour les employés de la firme. Tous les dirigeants et hauts responsables d’Apple, dont les lieutenants de Jobs, Tim Cook, Phil Schiller, Jonathan Ive, et Scott Forstall connaissent parfaitement le point de vue de leur patron sur l’avenir de l’informatique. Il faut simplifier, rendre utilisable par le plus grand nombre et échapper aux contraintes imposées par l’orthodoxie qui domine encore l’industrie.

Andy Hertzfeld, un des ingénieurs qui a participé au développement du premier Mac, raconte une anecdote intéressante dans son livre Revolution in the Valley. Au cours de la phase de conception, Jobs harcelait son équipe avec des idées de plus en plus extravagantes. Un jour, il voulait que le Mac ressemble à une Porsche. Puis, il est allé faire un tour au grand magasin Macy’s, où il est tombé sur un magnifique Cuisinart. Le Mac devait désormais ressembler à un robot de cuisine. L’idée a été abandonnée, mais tout le monde avait compris ce que Jobs cherchait. «Il faut que ce soit différent, qu’on ait jamais vu ça», ne cessait-il de répéter.

Et aujourd’hui, trente ans après, Jobs a concrétisé cette ambition. Ses machines sont aussi simples d’utilisation, et font autant rêver, que les robots ménagers haut de gamme ou les voitures de sport. Si Steve Jobs veut sortir en beauté, il en a aujourd’hui une excellente occasion.

Fahrad Manjoo

Traduit par Sylvestre Meininger

Farhad Manjoo
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