France

L'exemple tunisien

François Hollande, mis à jour le 18.01.2011 à 11 h 47

La Tunisie vit-elle une révolution ou une transition? Sera-ce le chaos ou la démocratie? Rien n’est sûr. Par François Hollande.

Un manifestant, le 17 janvier 2010, à Tunis. REUTERS/Zoubeir Souissi

Un manifestant, le 17 janvier 2010, à Tunis. REUTERS/Zoubeir Souissi

D’un côté, des forces sont à l’œuvre pour déstabiliser, s’il en était besoin, un pays bouleversé par sa victoire. Je pense aux miliciens liés au reste du régime Ben Ali, mais aussi à des éléments armés qui rêvaient de substituer un dictateur à un autre, et aux islamistes  qui imaginent qu'ils peuvent remplir le vide politique. 

Mais d’autres acteurs et d’autres moteurs sont aussi en marche.  Et ceux-là veulent aller de l’avant: la jeunesse, qui a été le facteur déclenchant; le syndicat UGTT, qui a su prendre ses distances dans le mouvement social par rapport au parti unique; et enfin, la très grande majorité du peuple tunisien, qui aspire à la démocratie. Il faut aider la Tunisie et cette population inquiète autant qu’heureuse du départ de l’autocrate. C’est le rôle de la France. Par ses liens historiques, par sa géographie, par sa vocation, cette prétention peut paraître paradoxale quand, depuis près de vingt ans, la complaisance a été la règle, la connivence, la pratique et l’indifférence à l’égard des entorses aux droits de l’homme, l’attitude générale au sommet de l’Etat.

A l'époque des «bons rapports»

Je n’aurai pas la cruauté de rappeler, par voie de citations, tous les compliments que les présidents successifs ont adressé au successeur de Bourguiba. Au début, il pouvait y avoir de l’indulgence et il n’était pas anormal de laisser du temps à celui qui, un moment, incarnait la modernité. Mais ensuite, les yeux se sont fermés et les prétextes ont abondé pour justifier l’injustifiable: c'est-à-dire des élections gagnées avec 99% des voix. Les affaires, les relations d’Etat, la stabilité du régime, le droit des femmes, la lutte contre le fondamentalisme, les risques d’un embrasement de tout le Maghreb, la théorie des dominos... Il y avait là des raisons. Aucune n'était bonne pour tolérer la chape de plomb sur un peuple ami.

La longévité même du régime Ben Ali devenait la meilleure preuve de l’excellence de nos rapports. Peu importait alors la corruption des moeurs, la captation des richesses, la confiscation du pouvoir! Le népotisme était regardé comme dans la nature des choses et des gens. Nicolas Sarkozy avait même fait de Ben Ali un interlocuteur de choix pour la relance de l’Union pour la Méditerranée; et il n’avait pas eu de mots assez aimables, en 2008 lors d’une visite à Tunis, pour vanter les réussites tunisiennes.

Ces derniers jours ont été, pour beaucoup d’amis de la France, un supplice. D’abord, le silence face aux manifestations de rues. Puis des explications embarrassées devant la répression, la gêne pour exprimer notre horreur face aux tirs à balles réelles sur les jeunes Tunisiens. Et dois-je accabler davantage la ministre des Affaires étrangères qui était prête, la semaine dernière, à donner des conseils au régime tunisien pour maîtriser les émeutes? Nous avons heureusement évité, vendredi soir, d’être le pays refuge de la famille Ben Ali. J’ai compris qu’il s’en était fallu de peu!

La démocratie vaut pour tous les peuples

Et pourtant, les autorités françaises ne seraient pas définitivement disqualifiées si elles mettaient désormais toute leur énergie à appuyer les efforts du gouvernement provisoire en Tunisie pour organiser des élections libres et transparentes. Ces mêmes autorités françaises ne seraient pas de trop pour engager les pressions indispensables afin que les opposants d’hier puissent concourir librement, demain, au suffrage. Enfin, il n’est pas trop tard pour que la France réaffirme que la démocratie est une valeur universelle, qu’elle n’a pas de frontières, qu’elle vaut pour tous les peuples, quel que soit leur niveau de développement. Et qu’elle n’a rien à voir avec une quelconque visée civilisationnelle.

Il serait temps, une fois rappelée la condamnation de la colonisation, que nous soyons sans complexe, par rapport aux exigences de démocratie, de transparence et de respect des droits qu'il convient de poser, pour fixer nos relations avec les Etats du monde. Nous n’avons pas de retenue à avoir, pas davantage de mauvais calcul à faire, quand il s’agit de prendre de la distance –et l’Afrique n’est pas le seul continent concerné– avec tous ceux qui s’arrogent sans légitimité le pouvoir, manipulent les élections, bousculent le pluralisme et se vautrent dans la corruption.

En Europe même, il y a encore du ménage à faire quand je vois que la Hongrie, qui préside l’Union européenne, a pu faire voter une loi contraire à tous les principes de la liberté de la presse, quand tel ou tel Etat, par ailleurs éminent, discrimine les étrangers, voire y compris ceux venant d’un pays membre de l’Union européenne.

Anticiper plutôt que subir

La Tunisie peut avoir valeur d’exemple à la condition de réussir sa révolution. Je vois bien les menaces, mais je mesure aussi les appréhensions que, dans les pays voisins, un tel processus peut soulever. Il ne s’agit pas là de se comporter comme si le monde était sans danger et la politique sans désordre. Tout cela pourra prendre du temps, à condition que des étapes soient fixées et que, dans les pays les plus proches de la Tunisie, chacun comprenne bien qu’il vaut mieux anticiper plutôt que subir.

L’Histoire peut être brutale, cruelle, inattendue, parfois même imprévisible dans ses convulsions, ses secousses, ses surprises. Elle a néanmoins un sens et, sur le long terme, son cours n’est pas favorable aux dictateurs. D’ici là, il faut maîtriser les dangers et faire de la démocratie une force et non pas un risque face au fondamentalisme.

François Hollande

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