Monde

La chute du Mur de Tunis

Eric Le Boucher, mis à jour le 18.01.2011 à 19 h 15

Soyons optimiste: l'ère qui s'ouvre peut être celle d'un capitalisme démocratique, s'appuyant sur une jeunesse éduquée et ayant compris que le royaume de dieu n’est pas de ce monde et que les imams ne font pas de bons directeurs d’usines.

Une Tunisienne à Hammamet. REUTERS/Zohra Bensemra

Une Tunisienne à Hammamet. REUTERS/Zohra Bensemra

Un Mur est tombé à Tunis comme hier à Berlin. Cette «révolution du jasmin» pourrait ouvrir une nouvelle ère dans le monde arabo-musulman, une ère moderne, une ère libérale et une ère «bourgeoise», dans le sens où Marx avait qualifié la révolution française. Une ère fondamentalement neuve qui pourrait tourner la page de la solution religieuse dominante depuis vingt-cinq ans dans la région et ouvrir celle d’un capitalisme démocratique et libéral. La première révolution dans le monde arabe est un événement considérable. Tunis comme Berlin.

On formule là une hypothèse démocratique que je reconnais bien optimiste, l’Histoire est tragique. Mais il y a des raisons objectives d’y croire. Si le régime Ben Ali est tombé si vite, c’est qu’il était beaucoup plus fragile qu’on l’avait mesuré, que tout le monde l’avait mesuré. C’est le cas de nombreux autres pays de la région: Libye, Algérie, Egypte, pour donner une liste courte.

Le web, amplificateur de désir de liberté

La première raison est l’envie de liberté, grossie ces dernières années par le niveau éducatif élevé de la population. Erreur de Ben Ali (engagée sous Bourguiba) d’avoir créé des Bac+2 ou Bac+4 mais de n’avoir pas su promouvoir une économie qui les emploie, de s’être contenté en gros du commerce et du tourisme qui n’offrent que des jobs peu qualifiés. Erreur qu’on lui pardonnera vite, celle-là, car ce gisement de diplômés représente maintenant la meilleure chance de l’avenir de la Tunisie.

Besoin de liberté amplifiée ensuite, par les télévisions étrangères en accès libre et par Internet. Il y aurait 4 millions d’internautes en Tunisie pour une population de 10,5 millions de personnes. Et il y aurait 1,8 million de comptes Facebook. A ce sujet, on peut se demander si les révélations de Wikileaks sur la corruption et la prévarication du régime n’ont pas été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les Tunisiens savaient le régime pourri, mais de le lire sur le web sous la plume de diplomates américains, lesquels citent des officiels tunisiens, a pu allumer la mèche. Peut-être que Wikileaks finalement aurait l’effet libertaire auquel croit son créateur…

Mais bien sûr, revenons à notre marxiste révolution «bourgeoise»: cette liberté est réclamée d’autant plus fortement que le chômage est massif. Cette «infrastructure» fait baril de poudre: le monde arabo-musulman est en échec général sur la question sociale. Le taux de chômage y est le plus élevé du monde,  25% en moyenne régionale, et il frappe particulièrement les jeunes, qui représentent les deux tiers de la population. Et le péril monte encore: le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ont besoin de créer 80 à 100 millions d’emplois d’ici à 2020 pour absorber les générations à venir. L’Afrique du Nord est, selon tous les classements comme ceux du Forum économique mondial, la zone la moins attractive pour les capitaux. Quand l’Asie émerge, quand l’Amérique latine suit, quand même l’Afrique sub-saharienne commence son décollage, le monde arabo-musulman n’a toujours pas trouvé sa place dans la mondialisation, hormis l’exploitation des hydrocarbures. Les explications sont connues: éducation insuffisante et confiée aux religieux (avec des exceptions donc), système politique autoritaire et policier et stratégie économique de libéralisation motivée par la corruption et la captation au profit des dirigeants et de leurs familles. A ce schéma trop général, il faut bien sûr apporter des nuances: tous les pays sont différents.

Mais l’échec social demeure la marque de fabrique de la région.

Dieu ne donne pas d'emploi

Echec qui remonte au «socialisme arabe» des Nasser et des militaires algériens, cette époque de la guerre froide durant laquelle la région était, avec des exceptions et des nuances, dans l’orbite de Moscou. L’argent a été gaspillé dans une gestion bureaucratique et les projets étatistes. Même échec côté Golfe –contrée, elle, dans l’orbite de Washington, où la rente pétrolière a été placée dans les banques occidentales à partir de 1973. Elle a contribué à l’inflation mondiale et s’est dissoute dedans.

C’est sur ce terreau qu’est né l’islamisme, ici à Ryad encouragé officiellement comme opium des peuples –pour rester marxiste–  et là, de l’Iran à l’Algérie dans l’espoir que la pureté religieuse éradiquera la corruption et saura dans le dénuement donner une fierté. Les Frères musulmans ont su au départ développer un islam de quartiers, proche des gens, capable de rendre des services, un islam de solidarité. D’où le succès. D’où le durcissement policier des régimes menacés.

Mais, c’est la leçon de cette révolution du jasmin, la solution religieuse a tourné court. On n’a pas entendu, dans les manifestations, la voix des islamistes. Restons prudents, mais le silence religieux est frappant. Les Tunisiens ont-ils compris que le royaume de dieu n’est pas de ce monde et que les imams ne font pas de bons directeurs d’usines? Est-ce à cause des dangers du radicalisme Ben Laden? Est-ce à cause de l’échec de l’Iran? En tout cas, la solution religieuse n’a pas été évoquée, n’est plus évoquée. Mon optimiste hypothèse est que la fausse solution de dieu commencerait, à partir de Tunis, à être remisée à sa place, à la mosquée, dans une version modernisée de la foi. Le test sera évidemment le résultat des partis religieux à de futures élections. Mais mon pari est que leur score restera mesuré, le peuple tunisien, éduqué, a envie de liberté et il a compris et que l’emploi viendra d’un capitalisme libéral et d’une insertion dans la mondialisation. Derrière le Mur de Berlin, le décollage a été parfois long, toujours chaotique. Mais Pologne, République tchèque ou pays baltes ont réussi. La Tunisie a les atouts d’un pays balte.

Eric Le Boucher

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Cofondateur de Slate.fr
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