Life

Etre une «Hooters girl» à Tokyo

Slate.com, mis à jour le 24.01.2011 à 9 h 39

Ou comment la chaîne de restaurants américaine a dû adapter sa «délicieuse vulgarité» aux mœurs japonaises.

hooters by riNux

hooters 台北 (à Taïwan) by riNux via Flickr CC License by

Une semaine avant que le premier restaurant Hooters de Tokyo n’ouvre ses portes (c’était à la fin du mois d’octobre), cinq employées japonaises alors en formation se sont retrouvées dans les toilettes pour discuter des techniques de «rembourrage». Elles ont comparé les mérites des injections de gel, des traditionnels bonnets rembourrés, et de toute une gamme de gadgets gonflables vendus chez Don Quijote, une chaîne japonaise de magasins mi-boutique érotique, mi-épicerie de quartier. L’une des jeunes filles a expliqué que sa mère avait remarqué ce supplément (artificiel) de sex-appeal, et lui avait demandé: «Qu’est-ce que tu as fait?». Quelques jours plus tôt, lors d’une formation consacrée au port de la tenue de serveuse, la gérante d’un restaurant américain en visite au Japon avait ordonné aux jeunes filles de «se redresser», tout en levant les bras vers le plafond, mains jointes.

Si vous vivez aux Etats-Unis, inutile de vous présenter la chaîne Hooters —elle compte plus de 460 restaurants dans tout le pays. Hamburgers généreux, bière fraîche et serveuses girondes en minishorts —comme le dit le slogan, «Notre délicieuse vulgarité n’a d’égal que notre manque de raffinement». Au Japon, en revanche, les gens mangent moins, les épaules des femmes sont pudiquement couvertes, et les seins de Pamela Anderson ne sont pas une obsession nationale. Il était donc quelque peu étrange de voir Hooters, version grivoise du restaurant familial, faire son entrée à Tokyo, et l’équipe japonaise de la chaîne a dû mettre en place nombre de formations pour aider à faire naître le projet.

On a donc fait venir une équipe de gérants et de conseillers en image originaires du Texas, de l’Illinois et de Géorgie pour transformer trente recrues japonaises et dix étrangers résidant à Tokyo (moi y compris) en Hooters girls à l’américaine. Mon CV avait atterri sur une pile de près de 400 demandes d’emploi. Après un bref entretien (durant lequel on m’a demandé ma pointure, allez savoir pourquoi…), on m’a invitée à stage d’une semaine chez Hooters. C’est par e-mail que j’ai reçu la bonne nouvelle: on me demandait de me vêtir d’un soutien-gorge couleur chair et d’un string, tout en me faisant la promesse suivante: «Tout ce qu’il vous reste à savoir sur l’image de la Hooters girl vous sera enseigné pendant la formation.»

La bible Hooters

Nous sommes donc arrivées en file indienne devant la façade flambant neuve du restaurant un dimanche matin d’octobre. Deux Hooters girls de la direction nous attendaient devant la porte. Elles étaient resplendissantes —des serveuses professionnelles, parfaitement maquillées, impeccablement coiffées, qui portaient leurs minishorts et leurs débardeurs sans une once d’embarras. En comparaison,  les vêtements des petites nouvelles que nous étions étaient des plus chastes. Il y avait beaucoup d’étudiantes parmi les recrues; avec mes 28 ans, j’étais donc l’une des plus âgées. Les jeunes filles se sont rassemblées en petits groupes, s’échangeant leurs numéros de téléphone, se disant émerveillées par le salaire annoncé (1.500 yen—soit environ 13 euros— de l’heure). Elles regardaient aussi les photographies accrochées sur les murs en gloussant nerveusement; on y voyait des blondes plantureuses entourant plusieurs célébrités (Bill Gates, entre autres) de leurs poitrines généreuses.

«Voilà votre bible», a déclaré une formatrice aux cheveux blonds venue de Lawrenceville (Géorgie) en nous montrant une brochure intitulée «L’image de la Hooters girl: tous les trucs à savoir». Sur la couverture, une brune bien bâtie brandissant un cerceau. La formatrice a tourné les pages pour arriver au chapitre consacré à l’hygiène, et nous a lu l’un des conseils: «Vous devez prendre une douche chaque jour». Pour un auditoire japonais (qui utilise le même mot pour dire «beau» et «propre»), ce principe tombait tellement sous le sens qu’il en était pour le moins déroutant.

Il fut plus difficile de leur enseigner la frontière subtile qui peut exister entre le charme taquin et la vulgarité explicite. «Ça, c’est acceptable», a expliqué la formatrice aux cheveux blonds: elle se tenait à une table haute entourée de tabourets de bar, et mimait une prise de commande parfaitement vertueuse. «Ça, ce n’est pas acceptable», a-t-elle poursuivi, avant de se baisser et de coller sa poitrine contre la table, deux gérants de sexe masculin jouaient le rôle de clients profitant de l’occasion pour se rincer l’œil. «Ne touchez jamais les clients, et ne les laissez jamais vous toucher», ajouta-t-elle.

«Et si un client veut me serrer la main?», a demandé l’une des jeunes filles.

Après trois jours de stage, on a estimé que nous étions prêtes à porter l’uniforme. Personne ne nous a demandé notre taille; nous avons toutes reçu un débardeur et un minishort XXS. Nous nous sommes retirées dans les toilettes pour enfiler —tant bien que mal— des collants «couleur bronzage» et un débardeur élastique (chacune disait à l’autre que sa tenue était charmante —kawaii, en japonais). Puis  nous nous sommes alignées devant nos instructeurs. Ils nous ont passé en revue, à la recherche de tout  tatouage à découvert et du moindre bijou d’ongle interdit, vérifiant de surcroît la longueur de nos shorts. (Comme le disait notre formatrice, en nous montrant les photographies illustrant les choses à faire et à ne pas faire à la page 9 de la «bible» Hooters: le short ne doit jamais révéler votre postérieur. Il doit juste s’en approcher de très, très près.)

Poitrine et célébrité

Nos instructeurs ne nous ont jamais expliqué qu’hooters était un terme américain d’argot estudiantin se référant à la poitrine féminine; à ma connaissance, aucune japonaise n’a d’ailleurs demandé de traduction. Pour elles, Hooters était un restaurant ayant pour thème les «filles enjouées»; les pom-pom girls. C’était peut-être une façon d’éviter le sujet de la vulgarité —mais cette vision des choses correspondait également beaucoup mieux à leur culture. Les déguisements à thème, ou «cosplay», sont fermement implantés dans l’imaginaire sexuel japonais; ce n’est pas le cas des poitrines plantureuses. Dans un ouvrage paru en 2006 («Beauty Up: Exploring Contemporary Japanese Body Aesthetics»), l’anthropologue Laura Miller fait remarquer que dans les estampes érotiques japonaises (shunga), les seins ne sont pas considérés comme des zones érotiques, et sont donc très rarement mis en scène.  Il existe même un terme péjoratif, hatomune desshiri, ou «poitrine de pigeon», pour désigner une personne dotée d’une trop forte poitrine, cassant ainsi la ligne droite du kimono.

Promouvoir le Hooters japonais comme un restaurant à thème aux serveuses costumées peut fonctionner pour une autre raison: les établissements de ce type sont très courants au Japon. A Akihabara, le célèbre quartier des gadgets de Tokyo, on trouve des jeunes femmes déguisées en soubrette à la porte des cafés, suppliant les passants de bien vouloir entrer. A l’intérieur, on donne du «maître» aux clients de sexe masculin; la plupart  d’entre eux sont des otakus (fans de mangas). Les serveuses costumées dessinent des cœurs en ketchup sur leurs œufs au plat, et découpent parfois leur nourriture.

A Akihabara, certaines soubrettes sont presque devenues des célébrités; les fans les plus dévoués deviennent des habitués. L’une des jeunes filles que j’ai rencontrée m’a dit voir la carrière de Hooters girl comme un moyen de devenir une star. Elle s’imaginait pouvoir devenir une «idole» —ces jeunes femmes qui ne peuvent s’empêcher de faire le V de la victoire à tout bout de champ, et qui peuplent les émissions de variété et les hit-parades de la pop japonaise. (Les membres du plus célèbre groupe d’idoles du Japon, AKB-48,  véritable armée pop composée de quarante-huit chanteuses, sont toutes affublées d’un uniforme d’écolière «amélioré».) L’an prochain, l’une des serveuses japonaises du restaurant sera choisie pour participer au concours de beauté Miss Hooters International.

Politesse à la japonaise

Lorsque le restaurant a ouvert, à la fin du mois d’octobre, une file entièrement composée de clients de sexe masculin a, durant des heures, attendu l’ouverture des portes. A cinq heures de l’après-midi, la Miss Hooters International, LeAngela Davis, a coupé le ruban de l’inauguration, et les clients sont entrés un par un. Nous les attendions en rang, et leur avons souhaité la bienvenue à grand bruit tandis qu’ils se dirigeaient vers leurs tables. Je n’ai vu aucun groupe d’étrangers joviaux et portés sur la boisson, ni même d’employés de bureau turbulents et rigolards. Tous les clients étaient jeunes, et polis à l’extrême; notre accueil chaleureux en a même fait rougir plus d’un. Certains nourrissaient une obsession touchante pour la chaîne de restaurant. «We’ve been waiting» [«Nous vous attendions»], m’a dit un Japonais à lunettes, avant de me montrer un t-shirt Hooters avec lequel il avait voyagé à travers le monde, et m’a demandé d’y ajouter mon autographe.

Nous avions bien changé depuis le premier jour du stage de formation. Le blush, la poudre et le gloss étaient passés par là; de toutes nouvelles extensions de cils et de cheveux venaient compléter le tableau. Nous ne marchions plus de la même manière: épaules en arrière, poitrine en avant, tout comme nos instructrices. L’air de «YMCA» fit soudain résonner les enceintes du restaurant, et mit fin aux discussions des serveuses, qui se mirent à chanter les paroles (qu’elles avaient appris à prononcer) avec enthousiasme.

Pendant notre formation, les gérants avaient parlé d’interdire la prise de photographies dans le Hooters de Tokyo. (Dans les cafés, la plupart des serveuses déguisées en soubrettes refusent qu’on les prenne en photo). Mais aucune de mes collègues n’a protesté lorsque les premiers clients ont sorti leurs portables pour immortaliser une série de rituels farfelus —«Cotton-Eyed Joe», chanson country se dansant en ligne; la danse d’anniversaire; et «Ma première fois chez Hooters», chanson durant laquelle on demande aux clients de se lever, de tenir un menu dans chaque main, et de mimer les battements d’ailes d’un oiseau.

Le restaurant n’a pas désempli de la soirée. Les additions comportaient beaucoup de bière, et s’élevaient en moyenne à plusieurs dizaines de milliers de yens. A l’extérieur, une foule se pressait contre la façade de verre du restaurant, espérant pouvoir s’y glisser avant la fermeture. Vers la fin de la soirée, un homme en costume —qui occupait une table située dans la zone du restaurant dont j’avais la charge, et qui avait passé le plus clair de son temps sur sa Nintendo DS— m’a fait signe d’approcher. Il m’a demandé s’il pouvait me prendre en photo avec sa petite amie. Je lui ai dit que j’étais d’accord, et lui ai demandé si elle arriverait bientôt. Il a tourné l’écran de sa console pour me montrer une image numérique animée, générée par «Love Plus», un jeu de séduction virtuelle.

Il m’a alors expliqué que sa petite amie s’appelait Nene, et qu’elle voulait rencontrer une vraie Hooters girl. Sur l’écran, on pouvait voir une jeune fille aux cheveux bruns vêtue d’un très chaste uniforme de serveuse de couleur jaune (col haut et manches trois-quart). Elle a cligné des yeux, attendant visiblement que je me décide. J’ai pris la pose, et j’ai souri. «Cheezu!».

Paige Ferrari

Traduit par Jean-Clément Nau

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