France

Marine Le Pen, impératrice intergalactique

Titiou Lecoq, mis à jour le 17.01.2011 à 12 h 43

Choses vues et entendues au second jour du congrès du Front national.

Marine Le Pen, discours du sacre, le 16 janvier 2011. REUTERS/Stephane Mahe

Marine Le Pen, discours du sacre, le 16 janvier 2011. REUTERS/Stephane Mahe

TOURS, ENVOYEE SPECIALE - Seconde journée du Congrès

(Pour suivre la première journée, c'est par ici)

Si samedi l’ambiance était plutôt calme et détendue, ce dimanche matin, dès l’arrivée au Palais, on sent une excitation particulière. Avant même l’annonce des résultats, quand Bruno Gollnisch et Marine Le Pen entrent dans l’auditorium, c’est la standing ovation pour Marine, la salle est debout, répétant comme un mantra «Marine, Marine, Marine». L’effet est assez saisissant. Ici, Marine Le Pen est considérée comme une reine et, aujourd’hui, elle est sacrée – dans les deux sens du terme.

C’est Jean-Marie Le Pen qui, après avoir donné les noms des nouveaux membres du comité central, annonce les résultats : 22.403 inscrits, 17.127 votants, Bruno Gollnisch enregistre 32, 25 % des voix. Marine Le Pen est donc élue à 67%.

Bruno Gollnisch prend la parole et déclare d’emblée qu’il respecte ces résultats, il félicite Marine qu’il soutiendra pour la suite. C’est donc un Front uni qui se présentera aux élections. Il embraye sur un discours sur la décadence morale, économique, démographique, politique etc… de la France. Et de nouveau, je pense à Xenu le dictateur intergalactique. Bruno Gollnisch parle de plus en plus fort. «La presse veut savoir ce que nous allons faire ? Nous allons gagner.» Et «La droite sociale et la gauche patriotique ont vocation à nous rejoindre.»

Mais pendant son discours, il se passe une chose étrange. Les Le Pen père et fille sont assis sur l’estrade avec tous les membres du comité. J’essaie de les prendre en photo quand brusquement, je développe un tropisme autour des chaussures de Marine Le Pen. Elle est en tailleur noir, petit chignon et chaussures à talon aiguille. Une tenue très sobre voire légèrement sexuelle.

Pour les fétichistes des jambes de Marine Le Pen

Moment de pause. Dehors, il fait beau et les militants discutent des prises de position originales de Marine Le Pen. «Elle est pour l’avortement, mais hyper réglementé.»

Entendu d’un jeune frontiste convaincu: «Quant tu as été violée et que t’avortes, que tu tues ton enfant, c’est comme une double peine. On devrait proposer l’avortement comme dernier recours, avant il y a l’accouchement sous X. Y’a tellement de Français qui veulent des enfants… Plutôt que d’aller adopter des étrangers.»

11h45, réunion du FNJ, les jeunes frontistes. Autant dire qu’on n’est pas très nombreux à y assister. Je suis assise à côté de Marion Maréchal-Le Pen. On l’interroge sur sa carrière politique. Elle répond: «J’ai pas de projet. J’ai pas l’envie en fait. J’aime bien aider à l’organisation, comme ça, là,  mais sinon je préfère me concentrer sur mes études». Je vous annonce donc que Mlle Marion Maréchal-Le Pen a décidé de mettre fin à sa carrière politique. D’après ce qu’elle dit, je comprends que surtout, elle n’a pas envie d’être mise publiquement en avant comme au moment des régionales (elle était candidate en Ile-de-France). L’expérience n’a pas l’air de l’avoir enthousiasmée.

Les chefs du FNJ prennent la parole. Antoine Méliès parle de risque de «jacqueries étudiantes». On va encore m’accuser d’être partiale, mais je vous assure que n’importe quel autre porte-parole jeune d’un parti politique dirait ça, ça me ferait autant me gondoler. La jacquerie désigne normalement les révoltes paysannes. Là, il aurait pu parler de «révoltes étudiantes» mais ça aurait sans doute été trop simple. Il y a une forme de snobisme à vouloir absolument placer le terme «jacqueries» parce que ça fait bien, ça fait plus littéraire.

«Qu’ils soient anglo-saxons ou islamistes, ce sont les deux faces d’un même danger.» Malheureusement, le rapprochement n’est pas expliqué.

Ensuite, c’est le tour de Paul-Alexandre Martin (le jeune avec des cheveux sur la photo) qui veut «redorer le blason d’une génération mortifère». Génération mortifère? Une génération qui provoque la mort?… Attention, la jeunesse tue.

Dans l’ensemble, les discours des jeunes frontistes sont fortement centrés sur un dégoût du consumérisme actuel. Paul-Alexandre Martin parle «des codes matérialistes de l’Europe occidentale», de «renouer avec une spiritualité mise à mal». Ils sont complètement Xenu ces jeunes. A les entendre, ils sont encerclés par des jeunes partouzards marxistes dépravés qui ne pensent qu’à s’acheter des iPhones. Ce discours anti-matérialisme n’avait pas du tout été présent la veille, chez les autres orateurs. 

Entendu: Jean-Marie Le Pen descendant un escalier «à ce rythme, je vais finir cul de jatte».

 Voilà. Désolée, c’est la seule interview exclusive que j’ai eue de lui. Mais j’ai aussi eu un mot exclusif de Bruno Gollnisch qui est arrivé 20 secondes plus tard, a regardé autour de lui et marmonné «je sais pas comment ça se passe». C’était ma séquence scoop. Mon troisième scoop, c’est d’avoir pris une photo où Marine Le Pen me regarde.

13h cocktail déjeuner de presse. C’est là, pendant la conférence de presse, que se produit l’inimaginable, l’inouï. Jean-Marie Le Pen prononce le mot «caca». Je vous assure, en pleine conférence de presse, avec la voix fortement reconnaissable de Jean-Marie Le Pen, c’est très surprenant. Il répond en fait à Xavier Bertrand. «Monsieur Bertrand devrait regarder le sien (de visage) qui ruisselle du caca des scandales.» Le caca des scandales qui ruisselle sur un visage… il a quand même une sacrée imagination. Je me rappelle immédiatement la fois où j’avais employé le terme «caca» dans un papier et où Slate me l’a violemment censuré. Je sais qu’aujourd’hui est arrivée la revanche. Ils ne pourront pas couper mon «caca» puisqu’il n’est pas de moi.

Je peine à me remettre de cette séquence scatophile quand Farid Smahi — nous sommes alors en plein cocktail déjeunatoire — se met à crier «J’ai été le bougnoule de service pendant des années», «au FN il n’y aucune culture, aucune compétence». Le service d’ordre essaie de l’évacuer, les journalistes essayent de le faire parler «ah non ! Vous arrêtez pas, continuez, vous avez encore des choses à dire non? Les laissez pas vous faire taire !!» C’est la bousculade.

Entendu: une hôtesse à une autre «Comment t’as fait pour avoir une jupe plus courte que la mienne?»

15h, le grand discours de Marine Le Pen. J’arrive en avance dans l’auditorium qui est déjà rempli. Des pancartes «Marine Le Pen Présidente» sont agitées par les militants. Et brusquement un même cri s’élève «Marine à l’Elysée». Ça enfle, c’est repris par toute l’assemblée, qui enchaîne avec «La France aux Français» puis «Ni gauche, ni droite, Front National», «On va gagner», «Marine à l’Elysée, Bruno à Matignon». Si les affiches ont été préalablement préparées par la direction du parti, ces cris-là semblent complètement spontanés. Tout l’auditorium se met à scander pendant une dizaine de minutes, un spectacle particulièrement impressionnant.

C’est ça le plus troublant en définitive. En tout cas, pour moi. Les propos xénophobes tenus par les leaders au micro m’ont laissée relativement indifférente. Sans doute parce qu’on s’y attend, voire on les attend, mais la nouveauté ici c’est de découvrir le contre-champ. Le contre-champ, c’est l’écho que ces propos rencontrent dans l’assistance. Les salves d’applaudissement dès qu’arrive la dénonciation de l’islamisation de la France résonnent comme de véritables cris du cœur. Là où chaque politique a écrit et préparé un discours, les cris du public, eux, sont d’une sincérité absolue. Et cette sincérité-là est plus effrayante que tous leurs habituels dérapages.

Marine Le Pen entre en scène, (elle s’est changée, elle est en pantalon). Elle est désormais la patronne du Front national. Son long discours est un discours de campagne présidentielle. Elle emploie beaucoup moins de métaphores que les autres orateurs. Là où la veille on avait entendu dénoncer la «Babel supra-nationale» elle se contente de parler de l’Europe de Bruxelles. La forme est très différente, moins littéraire, plus technique. Pour autant, le fond reste identique.

En résumé, Jean-Marie Le Pen avait senti avant tout le monde les dangers qui menaçaient la France et, désormais, en 2010, on ne peut que constater qu’il avait raison. L’UMPS a gouverné et plongé la France dans la décadence. Rien n’a fonctionné dans leur politique, y compris leur rêve européen. Ils ont mis le pays en péril en le livrant aux immigrés et aux marchés financiers, et il ne reste que le Front national, qui toutes ces années s’est battu pour ouvrir les yeux aux citoyens sur la réalité, un Front qui a résisté malgré les perpétuels harcèlements de la part du pouvoir en place qui voulaient le museler parce qu’il disait la vérité, seul ce Front national donc peut encore sauver la France.

Jaurès, bis

«Les véritables défenseurs de la République, c’est nous. Le Front national n’est pas un simple parti politique, il incarne l’esprit de résistance.» Et alors, que faire? Restaurer l’Etat-nation que l’UMPS a voulu détruire. C’est le temps du renouveau de la France, de l’Etat, le temps des «bâtisseurs».

Marine Le Pen ne parle pas nommément d’islamisation de la France mais dénonce les «préfectures qui donnent la carte d’identité à qui la demande» et les associations anti-racistes qui «censurent des propos politiques». Le président de la République (pour qui elle propose un mandat de 7 ans non renouvelable) doit cesser d’être «l’agent d’une chanteuse au succès déclinant». Il faudrait faire «apprendre la Marseillaise aux Enarques». Elle embraye avec un passage anti-consumérisme qui rappelle celui du FNJ le matin même. «Les enfants se définissent par les marques qu’ils portent plutôt que par leur famille», «nous ne voulons pas d’une société où l’avoir est plus important que l’être». Et elle utilise d’ailleurs la même citation de Jaurès que j’avais entendue dans la matinée, la Nation «le seul bien des pauvres».

Et c’est la fin du congrès qui a donné à la France un nouveau Front national, résolument décidé à gagner les élections et à accéder au pouvoir. Interrogée sur une éventuelle alliance avec l’UMP, Marine Le Pen a dit qu’avec le parti de Nicolas Sarkozy il n’y avait pas «une différence de degré mais une différence de nature». Mais elle avait commencé sa phrase par «jusqu’à aujourd’hui». Reste à savoir si l’UMP partage cette opinion sur leur différence de nature, et s’il serait possible d’annoncer aux militants une alliance avec les sbires de l’empereur intergalactique Xenu.

Texte et photo Titiou Lecoq, envoyée spéciale à Tours; vidéo David Doucet.

Titiou Lecoq
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