Monde

Pour la jeunesse algérienne, le pétrole est un mirage

Gilles Bridier, mis à jour le 17.01.2011 à 10 h 30

La rente pétrolière, confisquée par le pouvoir, n’a pas été utilisée pour industrialiser le pays. La jeunesse qui réclame aujourd’hui des emplois en paie les conséquences.

Policiers anti-émeutes dans un quartier de l'est d'Alger en novembre 2010. REUTERS/Zohra Bensemra

Policiers anti-émeutes dans un quartier de l'est d'Alger en novembre 2010. REUTERS/Zohra Bensemra

L’Algérie a deux richesses. D’abord, sa jeunesse. Comme la Tunisie. Ensuite, ses hydrocarbures. Ce qui la distingue de la Tunisie. Mais le grand problème de l’Algérie, c’est qu’il n’existe pas de vases communicants entre les jeunes et la rente pétrolière. La rente pétrolière, confisquée par une infime minorité, n’a pas servi à développer une industrialisation qui aurait créé des emplois. Et qui aurait favorisé le développement d’une classe moyenne, signe de modernisation d’une société.

C’est une autre différence avec la Tunisie où la classe moyenne a entretenu une revendication démocratique qui a abouti à la fuite de l’ex-président Ben Ali. En Algérie, les manifestations contre la pauvreté ont surtout révélé le dénuement de la population: alors que deux personnes sur trois ont moins de 30 ans aujourd’hui (sur une population de l’ordre de 36 millions d’Algériens), le taux de chômage pour celles en âge de travailler peut atteindre 50%, voire plus dans certains quartiers.

D’un côté, une revendication de liberté; de l’autre, un refus de la pauvreté au moment où la hausse des prix des denrées de base s’emballe. L’Algérie riche de ses ressources naturelles n’a pas su procurer du travail et des logements à ses habitants, parce qu’elle n’a pas su mettre ces richesses au service du développement économique. Le résultat est tout aussi explosif.

La rente pétrolière, trop belle, trop convoitée

La présence d’hydrocarbures dans le sous-sol du sud algérien laissait présager dans les années 70 que le pays pourrait devenir un «dragon» de la zone méditerranéenne. Pour mettre cette rente au service de la nation, le secteur était nationalisé en 1971. L’Algérie rêvée de Houari Boumédiène, alors Président, programmait une industrialisation tous azimuts, en même temps qu’une révolution agraire était lancée. Mais la rente fut détournée avant de porter ses fruits, et la population en fut spoliée dans le cadre d’un capitalisme d’Etat totalement infiltré par une bourgeoisie qui s’accapara les dividendes du pétrole.

A la mort de Boumédiène, ses successeurs utilisèrent cette rente pour consolider leur pouvoir sans chercher à la réinvestir. L’Algérie restait totalement captive des hydrocarbures. Elle paya cher cette politique de dépendance au moment du contre-choc pétrolier, et dut s’endetter. Mais malgré les recommandations du FMI pour sortir du tout pétrole, la stratégie du pays n’a pas changé: les hydrocarbures (pétrole et gaz) représentent toujours près de la moitié du PIB, les deux tiers des recettes fiscales et… 98% des exportations. Pour la population, hors pétrole et gaz, point de salut… Et elles restent un domaine réservé.

La citadelle Sonatrach

C’est une contradiction, et une malédiction pour le peuple: malgré les apparences et les mots d’ordre des manifestants qui ont réclamé du travail et des logements en affrontant les forces de l’ordre aux premiers jours de 2011, l’Algérie – 3e producteur de pétrole en Afrique, mais surtout 3e exportateur mondial de gaz —  est redevenue riche. Malheureusement, elle ne le doit pas à une croissance de l’activité dont aurait profité l’emploi, mais uniquement à la flambée des cours du baril.

Selon le ministère de l’Energie et des Mines, les revenus du pétrole, de 56 milliards de dollars en 2007, auraient atteint un pic de 80 milliards en 2008 lorsque le prix du baril atteignit des sommets. Ils sont retombés à un peu moins de 45 milliards en 2009, au plus fort de la crise économique, mais ont approché à nouveau 60 milliards de dollars en 2010. L’an dernier, on estime que les réserves de change du pays ont été reconstituées à hauteur de 150 milliards de dollars.

La politique du président Abdelaziz Bouteflika, en place depuis 1999, n’a pas réorienté cette manne pour irriguer les autres secteurs de l’économie nationale. La Sonatrach, compagnie pétrolière nationale et véritable citadelle du pouvoir, reste l’unique locomotive de ce redressement. Elle prévoit d’investir  45 milliards de dollars afin de porter la production de pétrole à 2 millions de barils/jour (contre 1,45 million actuellement) et celle du gaz destiné à l’exportation à 85 millions de mètres cubes, selon une étude du Ceri (Centre d’études et de recherches internationales) de septembre 2010.  Selon d’autres projections, la production de gaz devrait augmenter de 30% d’ici à 2015. Mais pour qui ?

Pour le peuple, le mirage pétrolier a vécu

Ces projets ne font plus rêver la population algérienne qui ne croit plus au mirage d’un développement alimenté par la rente des hydrocarbures. En outre, la situation est plus fragile qu’il n’y paraît. D’abord, de récentes rumeurs ont couru concernant un éventuel épuisement du pétrole algérien vers 2020. Les autorités les ont vite démenties et l’IFP (Institut français du pétrole) évalue les réserves du pays à 1.200 milliards de barils, correspondant à un peu plus de 40 années.

Mais, dans un avenir proche, l’Algérie pourrait ne plus parvenir qu’à produire le pétrole nécessaire à ses besoins, certains spécialistes estimant même qu’elle deviendrait importatrice. Pour rassurer l’opinion publique, le gouvernement a affirmé que l’exploration pétrolière et gazière allait pousser les feux en 2011, dans une proportion de 40% par rapport à 2010.

Côté gaz, le marché mondial est marqué par une offre supérieure à la demande, au point que l’alignement des prix du gaz sur ceux du pétrole pourrait être remis en cause. La rente provenant des exportations pourrait alors être touchée.

L’Algérie doit aussi trouver les bons compromis pour consolider ses contrats, et trouver de nouveaux débouchés. L’existence de gazoducs qui relie aux pays du sud de l’Europe lui garantit l’ouverture des marchés espagnols, italiens et français. En France, d’après l’Insee, le gaz en provenance d’Algérie représentait 16% des importations en 2008. Mais au cours des deux dernières décennies, il est souvent arrivé que la Russie devance l’Algérie, reléguée au quatrième rang. Alger cherche donc à conforter ses positions d’exportateur gazier.

La Chine en embuscade

Le pouvoir souhaite resserrer ses liens avec les Etats-Unis, mais les relations avec Washington se sont détériorées depuis qu’Abdelaziz Bouteflika, qui leur avait d’abord largement ouvert l’accès au pétrole algérien avec son ministre de l’énergie Chakib Khelil, est revenu sur les nombreuses concessions accordées. Le Royaume-Uni et la Turquie sont d’autres partenaires où les débouchés pourraient croître.

Pour préparer l’après pétrole, l’Algérie a noué d’autres accords dans le nucléaire civil avec les Etats-Unis, la France et la Chine, et pourrait se rapprocher de la Russie. L’Argentine fut  le premier partenaire d’Alger pour l’aider à se doter d’un réacteur nucléaire expérimental. Lorsque la Chine est intervenue pour permettre à l’Algérie d’acquérir une deuxième unité, Paris et Washington réagirent. Mais il est évident que Pékin, qui doit trouver l’énergie nécessaire pour nourrir la croissance de son économie, est prêt à soutenir Alger sur le nucléaire civil si en compensation, l’Algérie lui ouvre l’accès à ses réserves d’hydrocarbures.  De nouveaux bras de fer se profilent sur le gaz et le pétrole algériens. A qui profiteront-ils?

Gilles Bridier

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Journaliste
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