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Comment sait-on qui est le doyen des Français ou de l'humanité?

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 04.07.2016 à 17 h 13

Etre très âgé ne suffit pas, il faut que l'on vous considère comme le plus vieux. Or, les organismes publics ne délivrent pas cette information, qui est traquée par des chercheurs et des passionnés.

Disparue en 1997 à plus de 122 ans, Jeanne Calment, ici photographiée en février 1989, est officiellement l'être humain qui a vécu le plus longtemps. JACQUES DEMARTHON / AFP.

Disparue en 1997 à plus de 122 ans, Jeanne Calment, ici photographiée en février 1989, est officiellement l'être humain qui a vécu le plus longtemps. JACQUES DEMARTHON / AFP.

La doyenne des Français, Eudoxie Baboul, est morte, vendredi 1er juillet 2016, à Cayenne (Guyane), à l'âge de 114 ans et neuf mois. La nouvelle doyenne, Elisabeth Collot, vient de fêter ses 113 ans fin juin. Nous republions ci-dessous un article consacré à la «chasse» aux doyens, publié en janvier 2011 et qui avait été mis à jour en octobre 2012 quand l'annonce de la «découverte» d'une nouvelle doyenne des Français avait dû être corrigée au bout d'un mois.

L'Inserm a annoncé à l'AFP, jeudi 18 octobre 2012, l'existence d'une «nouvelle» doyenne des Français, Irénise Jean-Baptiste, née le 6 novembre 1900 à Basse-Pointe (Martinique), et qui fêtera donc ses 112 ans le mois prochain. On croyait jusqu'ici que la doyenne était Eugénie Dauzat, née le 6 décembre 1900, qui avait elle-même «succédé» à Maria Richard, née le 28 novembre 1900 et morte à Béziers (Hérault) dans la nuit du mercredi 10 au jeudi 11 octobre 2012.

L'AFP désignait début septembre Maria Richard comme la «doyenne connue» et l'annonce qu'il s'agit finalement d'Irénise Jean-Baptiste confirme qu'il n'est pas possible de savoir avec certitude qui est le doyen ou la doyenne du pays. Comment repère-t-on qui est le Français le plus âgé?

Cette information n’est pas délivrée par l'administration, même si celle-ci pourrait probablement la produire par recoupement de ses différents fichiers. L'Insee se retranche derrière le respect du «secret statistique» défini par la loi. Sans même parler du nom, publier la date de naissance ou la région d’habitation du doyen du pays poserait un «risque d’identification de la personne», du fait du petit nombre d'individus concernés: si la France métropolitaine comptait au 1er janvier 2012 un peu plus de 17.000 centenaires, «l'échantillon» se réduit évidemment nettement tout en haut de la pyramide des âges, avec environ 1.400 personnes âgées de 105 ans ou plus.

Alertes Google et presse régionale

Il arrive cependant à l’Insee de communiquer ses fichiers sur les «supercentenaires» (les personnes qui dépassent 110 ans) aux chercheurs, mais seulement sur les personnes décédées, comme l'explique dans une étude «l’International Database on Longevity». En revanche, pour retrouver les centenaires encore vivants, et donc le doyen ou la doyenne français, l'administration n'est d'aucune aide: il faut passer par la presse ou par les familles, qui cherchent parfois à savoir si l’arrière-grand-père ou grand-mère est le doyen de son département.

Un repérage qui incombe aux chercheurs (l'équipe Démographie et santé de l'Inserm, par exemple) ou à des passionnés du sujet, comme Laurent Toussaint. Ce dernier, dont les travaux sont jugés «fiables» par l'Inserm, explique identifier notamment les centenaires grâce à des alertes Google, la presse régionale publiant régulièrement des articles à l'occasion de leur anniversaire.

Cette recherche des centenaires peut néanmoins être compliquée par la volonté de certaines familles d'éviter de médiatiser leurs anciens: «après la couverture médiatique excessive du cas de Jeanne Calment [qui avait fini par être placée sous curatelle six mois avant son décès à 122 ans, ndlr], certaines familles préfèrent garder le secret et protéger leurs anciens», note l'IDL. Dans le cas d'Irénise Jean-Baptiste, la famille a d'ailleurs demandé pendant un temps que l'information ne soit pas rendue publique.

Les centenaires des campagnes et des petites communes sont par ailleurs plus médiatisés que ceux des grandes villes. Martin Miet, un autre particulier spécialiste du sujet, estime que jusqu'à 50% des supercentenaires français ne sont pas répertoriés, même s'il est généralement peu probable que le doyen ou la doyenne en fasse partie.

Jamais un résultat fiable à 100%

Pour le monde, c'est l'organisation Guinness World Records qui attribue officiellement le «titre» de doyen de l'humanité. Plusieurs spécialistes français des doyens partagent par ailleurs leurs données avec leurs confrères étrangers au sein du Groupe de recherche en gérontologie (GRG), qui centralise depuis Los Angeles les données sur les supercentenaires et en publie des listes «validées» et recoupées à partir de documents officiels. Le démographe Jean-Marie Robine et le directeur de la fondation Ipsen Michel Allard ont ainsi listé plus de trente documents leur ayant permis, en 1996, de valider à coup sûr l'âge de Jeanne Calment.

Cette nécessité de d'abord repérer les potentiels supercentenaires, puis de valider leur âge ensuite, explique donc que la recherche d’un doyen, en France comme dans le monde, n'aboutit jamais à un résultat fiable à 100%. Le cas Irénise Jean-Baptiste a d'ailleurs eu un précédent en France: en octobre 2009, quand Philibert Parnasse, un précédent doyen des Français, est mort, il a d'abord été annoncé que Marc Chevalier était le nouveau doyen, avant que le journal Le Progrès, alerté par sa famille, ne «déniche» Charles De Antoni. Ce dernier est mort dans la nuit du 10 au 11 janvier 2011 à Maisons-Laffitte à l'âge de 109 ans et 146 jours: «Il savait qu’il était le plus âgé du pays, sa fille lui avait dit», avait alors expliqué le neveu du défunt au quotidien régional.

Jeanne Calment, elle, a été consacrée doyenne de l'humanité par le Guinness Book en 1988, à 113 ans, avant d'être «rétrogradée» en 1989 au profit de Carrie C. White, une Américaine dont l'âge était cependant mis en doute par des spécialistes, puis de redevenir doyenne de l'humanité au décès de celle-ci, en 1991.

A côté du doyen officiel de l'humanité (l'Américaine Besse Cooper, qui a fêté ses 116 ans le 26 août 2012) existent donc des doyens contestés, notamment dans les pays où il n'y a pas de «validateur» reconnu. Cuba affirmait ainsi en 2010 qu'une de ses citoyennes avait fêté ses 125 ans, tandis que l'Indonésie avait annoncé en juin de la même année avoir identifié une femme âgée de 157 ans dans un village.

L'explication bonus: combien de personnes ont connu trois siècles?

Les personnes qui accèdent au statut de supercentenaire à compter du 1er janvier 2011, et sont donc nées après le 1er janvier 1901, ont une caractéristique qui tranche avec leurs prédécesseurs récents: elles n'ont connu «que» deux siècles, le XXe et le XXIe. Au 11 octobre 2012, le GRG comptabilisait officiellement, en tenant compte du décès de Maria Richard, 34 personnes dont il est prouvé qu'elles sont nées avant le 31 décembre 1900, et qui ont donc connu le XIXe, le XXe et le XXIe siècles. Parmi elles, 32 femmes, dont Eugénie Dauzat mais pas Irénise Jean-Baptiste, et seulement deux hommes. Mais le nombre réel de personnes ayant connu trois siècles est plus élevé car elles n'ont pas toutes été repérées.

L’Explication remercie l'Insee, Martin Miet et Laurent Toussaint, correspondants français du Gerontology Research Group, Stephen Coles, cofondateur du Gerontology Research Group et Jean-Marie Robine, directeur de l'équipe Démographie et santé de l'Inserm et co-éditeur de la monographie Supercentenarians.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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