Monde

Jean Paul II béatifié à la vitesse de la lumière

Henri Tincq, mis à jour le 17.01.2011 à 15 h 36

Six ans seulement après sa mort, le pape polonais va devenir bienheureux. Voici le récit du miracle qui a décidé Benoît XVI.

Jean Paul II, en mars 2005. REUTERS/Max Rossi

Jean Paul II, en mars 2005. REUTERS/Max Rossi

La procédure n’a pas traîné. Six ans et un mois seulement après sa mort le 2 avril 2005, le pape Jean Paul II sera béatifié à Rome le 1er mai 2011. Le décret validant le miracle attribué à Karol Wojtyla et mettant fin à son procès de béatification, a été signé le 14 janvier par Benoît XVI. Jamais, de toute l’histoire de l’Eglise, une béatification n’avait été aussi prompte. Jean Paul II fait même mieux que Mère Teresa qu’il avait lui-même béatifiée six ans et deux mois après la mort de la religieuse de Calcutta en 1997. La vitesse avec laquelle la «cause» de Karol Wojtyla a été traitée en dit long sur sa popularité intacte et son rayonnement. A personnalité exceptionnelle, procédure  exceptionnelle, commente-t-on à Rome. Cette béatification devrait être unanimement saluée chez les catholiques et surtout en Pologne.

Dès le jour de ses obsèques sur la place Saint-Pierre à Rome, des banderoles «santo subito» («saint tout de suite») étaient sorties des rangs des fidèles, rappelant l’antique tradition des sanctifications plébiscitaires. Dans les semaines qui ont suivi, la presse italienne débordait aussi de récits de miracles attribués à Jean Paul II. Son secrétaire privé, Stanislas Dziwisz, aujourd’hui archevêque de Cracovie, racontait lui-même la guérison d’un milliardaire américain juif qui avait assisté à la messe du pape à Castelgandolfo, sa villégiature d’été.

Une agonie insupportable

Benoît XVI, pourtant féru de discipline dogmatique, avait cédé à la pression populaire et, le 13 mai 2005, quarante-deux jours seulement après la mort de son prédécesseur, avait décidé d’ouvrir sa cause de béatification. Or, selon la règle de l’Eglise, un délai de cinq ans après le décès de l’aspirant à la sainteté doit être respecté pour laisser retomber l’émotion populaire. Pour Jean Paul II, l’Eglise violait sa propre tradition.   

L’ensemble du procès a ensuite progressé dans des conditions de rapidité parfois suspecte, contrastant avec la lenteur de certains dossiers empilés à la congrégation de la cause des saints à Rome. La première étape est l’examen de l’«héroïcité des vertus» du futur bienheureux: on examine sa réputation de sainteté et la manière dont il a vécu sa foi chrétienne, sans jugement sur la dimension politique de son œuvre (d’où la confusion qui s’est installée à propos du projet de béatification de Pie XII). L’enquête sur Karol Wojtyla a été diligentée d’abord en Pologne, puis à Rome et, dès décembre 2009, Benoît XVI signait le décret reconnaissant l’«héroïcité des vertus» du pape polonais.

Restait à trouver un miracle, condition nécessaire pour une béatification. Une canonisation exige un deuxième miracle. Le sort est tombé sur une religieuse française malade, Sœur Marie Simon-Pierre, 49 ans, dont la «guérison» fut foudroyante. Elle appartient à la congrégation des Petites sœurs des maternités catholiques. Comme Jean Paul II, elle était atteinte d'une maladie de Parkinson diagnostiquée en 2001: raideurs, impotence. Sage-femme dans une clinique près d'Aix-en-Provence, elle ne pouvait plus se servir de ses mains.

L'agonie télévisée de Jean Paul II lui devenait insupportable. Elle y devinait son propre avenir: fauteuil roulant et paralysie finale.  Le 2 juin 2005, deux mois jour pour jour après la mort du pape, elle donnait sa démission à sa supérieure, qui lui demanda alors d'écrire sur un papier le nom de Jean Paul II. Sœur Marie Simon-Pierre s'exécute: «J'ai écrit en le suppliant, mais c'était illisible.» Le soir même, elle entend une voix intérieure qui lui demande de reprendre son stylo. Et là, miracle, son écriture redevient lisible. A 4 heures du matin, elle se lève d'un bond et fonce à la chapelle: «Mon corps n'était plus le même. Mon bras s'est remis à marcher. Ma main gauche ne tremblait plus. Mon stylo courait sur le papier», expliquait-elle en 2007 à quelques journalistes. Au petit-déjeuner, ses difficultés d'élocution disparaissaient devant ses sœurs extasiées.

1.300 béatifications en vingt-six ans

Dès le lendemain, la jeune parkinsonienne arrêtait tous ses traitements et médicaments et reprenait ses accouchements. Elle exerce depuis à la maternité Sainte-Félicité à Paris. Dès la nouvelle de cette «guérison inexpliquée», un dossier parvenait à Rome, qui se mettait aussitôt à mobiliser des juges et des experts, des neurologues et des psychiatres. Pour Marie Simon-Pierre, le doute n'est pas permis: Jean Paul II l'a «guérie» pour qu'elle puisse poursuivre sa mission de faire naître des enfants. Double miracle donc: la guérison et la défense de la vie dont ce pape fut l'avocat intraitable.

On comprend mieux pourquoi Mgr Slawomir Oder, le «postulateur» polonais de la cause de Karol Wojtyla, a porté son choix du miracle sur la religieuse française. Et, après trois ans d’enquête, confirmée par les commissions de médecins et de théologiens qui ont approuvé la sentence de façon unanime, sa guérison a été estimée, en décembre 2010, «scientifiquement inexplicable» par le professeur Patrizio Polisca, président de l’instance compétente à la congrégation de la cause des saints et médecin particulier de Benoît XVI.

Dès lors, plus rien ne pouvait arrêter la machine permettant à Jean Paul II d’être béatifié dans des temps records.

Lui-même avait établi des records: plus de 1.300 béatifications en vingt-six ans de règne et 482 canonisations. Jamais l’ascenseur pour le Ciel n’avait aussi souvent et aussi promptement fonctionné que sous Jean Paul II, désireux de proposer au monde des modèles de sainteté. Jean-Paul II ratifiait des cultes déjà très populaires comme celui du dévot prêtre italien, Padre Pio, ou d’une icône mondiale de la charité comme Mère Teresa.

D’autres choix furent plus contestés: Jose Maria Escriva de Balaguer, fondateur espagnol de l’Opus Dei, canonisé seulement après 27 ans d’enquête; Edith Stein, juive allemande convertie, devenue carmélite et assassinée en 1942 à Auschwitz, dont la béatification en 1987 avait suscité de vives réactions dans la communauté juive. Une Thérèse de Lisieux (1873-1897) est devenue sainte 28 ans seulement après sa mort, alors que Jeanne d’Arc (1412-1431), patronne de la France, avait dû attendre cinq siècles avant de figurer au calendrier des saints.

Henri Tincq

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Journaliste
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