Monde

Quelles sont les possibilités d'un scénario à la tunisienne pour l'Algérie?

Chawki Amari, mis à jour le 18.01.2011 à 19 h 12

En Algérie, tout le monde, sans exception, s'est félicité de la chute de Ben Ali. Tous, à part les officiels bien sûr.

Emeutes du 7 janvier 2011 à Alger. REUTERS/Farouk Batiche

Emeutes du 7 janvier 2011 à Alger. REUTERS/Farouk Batiche

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La nuit est déjà tombée sur Alger redevenue calme, quand la nouvelle tombe à son tour. Ben Ali est parti, après 23 ans de dictature et 25 jours d'émeutes. Les Algériens sont unanimes à se féliciter de la chute d'un des plus féroces régimes de la région, les SMS fusent, «Zinochet [contraction de son prénom, Zine El Abidine, et de Pinochet] est tombé», «Félicitations aux Tunisiens, à notre tour maintenant». Sur Facebook, une bonne partie des 1,2 million d'utilisateurs algériens a mis un drapeau tunisien en lieu et place de la photo de leur profil et sur YouTube, on mate les scènes d'embrassades entre les policiers et les manifestants, larmes aux yeux. Il aura fallu 67 morts en Tunisie, dont des Algériens, pour y arriver, sans l'aide de personne.

A l'Est, du nouveau, à l'Ouest, rien de neuf pour l'instant. Une manifestation pour soutenir les insurgés tunisiens a été récemment interdite au Maroc, même si chacun attend la contagion globale. Balle donc au centre, à Alger, où les abords de l'ambassade tunisienne sont déserts; les nombreux Tunisiens vivant en Algérie n'ont pas osé aller manifester. Ici le régime tient encore et déteste par dessus tout les manifestions de foule. Surtout contre un dictateur maghrébin.

Algérie et Tunisie, destin (presque) commun

Depuis la fin des émeutes, la société civile algérienne a pris le relais des émeutiers, dont 1.200 d'entre eux ont été arrêtés. Quelques rassemblements et marches ont déjà eu lieu, orgaisés par des étudiants ou jeunes militants d'organisations pour les libertés, et de nombreuses actions sont prévues pour les jours prochains. S'appuyant sur l'état d'urgence en vigueur depuis 19 ans, le ministre de l'Intérieur, Daho Ould Kablia, vient de se prononcer pour l'interdiction de toutes les marches et rassemblements, comme celle du RCD, parti d'opposition, prévue pour mardi prochain à Alger.

«Bonne occasion pour en faire une», réplique Abdelmoumen Khelil, jeune secrétaire général de la Ligue des droits de l'homme, le 9 février prochain étant la date anniversaire de l'instauration de l'état d'urgence, en 1992. Mais du fait de la chute de Ben Ali, les observateurs prévoient un durcissement du régime algérien face aux tentatives de se réunir dans les rues. C'était d'ailleurs la grande discussion à Alger vendredi soir: dans quelles limites l'effet domino peut-il jouer? Tout dépendra du degré d'organisation de la société civile ces prochains jours, même si aucun émeutier ou manifestant n'a encore demandé le départ de Bouteflika, contrairement aux Tunisiens qui n'ont cessé d'exiger celui de Ben Ali.

L'état d'urgence et la répression policière n'est pourtant pas un problème en Algérie: pour l'année 2010 uniquement, la gendarmerie a dénombré officiellement 11.500 émeutes, manifestations publiques et autres rassemblements à travers le territoire national, soit une activité bien supérieure aux Tunisiens mais moins bien organisée. «L'Algérie n'est pas une dictature, c'est un régime autocratique, l'un des moins “contrôlés” du monde arabe», explique un politologue. «Il n'y a pas de snipers de la police pour tuer froidement les manifestants», comme cela a été le cas il y a quelques jours du pauvre universitaire de Douz, dans le Sud tunisien, renchérit un journaliste. «Ici on se bat, au corps à corps.»

Les bonnes relations de la répression

Comme après les émeutes en Algérie, où tout le monde s'interroge sur les effets politiques du départ de Ben Ali et des scènes de liesse, la question de la succession n'a pour l'instant pas de réponse précise. C'est un vieil apparatchik du régime, Mohamed Ghannouchi, président par intérim, qui tient les commandes et rien ne montre qu'il va les lâcher.

A Alger, où le régime a connu des coups d'état, un terrorisme sanglant et des émeutes à n'en plus finir, on a l'expérience et on ne va pas se démonter facilement. D'ailleurs, les régimes algériens et tunisiens ont toujours été solidaires, et quand il a fallu refouler de Tunisie les opposants algériens ou d'Algérie les opposants tunisiens, tout s'est très bien passé. Au niveau maghrébin d'ailleurs, Maroc inclus, «les ministres de l'Intérieur s'entendent très bien, ce sont d'ailleurs les seuls à se réunir régulièrement».

Autre cruelle similitude: pendant que Ben Ali préparait son fils à la succession, Bouteflika, vieux et malade, prépare celle de son frère, n'ayant pas de fils. Mais rien n'est joué: l'un des scénarios en vogue parle d'une discrète sortie pour raisons de santé du président algérien, accompagné de son frère, plutôt que d'un départ sous la pression. Gentiment déposé par les militaires, il retrouvera peut-être Ben Ali en exil dans le même pays étranger.

Où? En France —qui a fait savoir que le président tunisien n’était pas le bienvenu— cela n’aurait étonné personne, à voir les réactions des officiels de l'Hexagone, qui ont tous donné l'impression qu'ils venaient de découvrir que la Tunisie était une sanglante dictature. La récente sortie de Michèle Alliot-Marie est d'ailleurs incroyable: face aux émeutes en Algérie et en Tunisie, elle n'a pas trouvé mieux que de proposer un encadrement policier pour contrôler les foules aux deux pays, ce qui a donné lieu à d'acerbes commentaires sur la « pacification française ». Une expression de sinistre mémoire.

Chawki Amari

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