Life

L’embrouille de la chambre désordonnée

Slate.com, mis à jour le 06.04.2009 à 9 h 26

Quand faut-il ne pas prêter attention à un mauvais comportement et quand faut-il le modifier?

Grâce à plus de 50 années de recherche, nous savons comment changer le comportement d'un enfant.  Pour faire court, vous identifiez la mauvaise habitude, vous trouvez son contraire parfait (le bon comportement que vous voulez substituer à sa place) et puis vous renforcez l'action du nouveau comportement jusqu'à ce qu'il remplace l'ancien. L'action renforcée veut dire que vous faites autant attention que possible au bon comportement jusqu'à ce que votre enfant assimile le paradigme suivant: quand il fait le bon comportement, il reçoit une récompense (un éloge ou un gage) ; il fait le comportement, il reçoit une récompense.

La vraie vie n'est jamais aussi systématique, et d'autres facteurs vont influencer votre succès-votre rapport avec votre enfant, votre propre comportement à la maison, et les influences extérieures-mais, tout de même, nous savons que ça marche en général.  Si vous faites bien attention aux détails, dans la plupart des cas, une période relativement brève (de l'ordre de quelques semaines) d'attention soutenue au problème serait suffisante pour provoquer un changement définitif du comportement.

Alors, oui, vous pouvez changer le comportement de votre enfant, mais cela ne veut pas dire que vous devez le faire dans tous les cas.  Quand votre enfant se comporte mal, demandez-vous d'abord, «Est-ce qu'il faut que je réagisse?» Parfois la réponse est «Absolument!»  Si votre enfant aime bien passer des heures à sa fenêtre, déguisé en commando avec un masque de clown triste et en visant les passants avec son fusil, il vaut mieux le faire arrêter tout de suite.  Mais il y a beaucoup de comportements qui sont «irritants» mais que vous n'êtes pas obligés de traiter. Demandez-vous si un changement dans ce comportement fera vraiment une différence importante dans la vie de votre enfant et dans la vôtre.

Beaucoup de comportements non désirés, dont certains sont vraiment perturbants pour les parents, disparaissent spontanément, surtout si vous n'en faites pas un drame, en les renforçant par votre attention.  Prenons par exemple le fait de sucer son pouce, qui est très commun jusqu'à l'âge de cinq ans.  A cet âge, cette habitude baisse rapidement puis continue à décliner.  Au moins que le dentiste ne vous dise qu'il faut agir tout de suite, vous pouvez probablement ne pas y prêter attention.  Le même principe s'applique aux enfants qui bégaient.  Approximativement 5 % des enfants bégaient, normalement entre 2 et 5 ans.  Il est normal que les parents deviennent nerveux quand leurs enfants bégaient, mais la grande majorité de ces enfants (environ 80 %) arrête de bégayer tout seul avant d'avoir 6 ans.  Si le bégaiement persiste au-delà de cet âge ou s'il dure pour une période de plus de six mois, il faut s'en occuper.

Il y a beaucoup d'autres comportements, perçus comme irritants voire inacceptables, dans cette catégorie.  Environ 60 % des garçons de 4/5 ans sont incapables de rester assis aussi longtemps que les adultes le souhaiteraient, et approximativement 50 % des garçons et des filles du même âge geignent au point que leurs parents considèrent cela comme un problème important.  La bougeotte et les pleurnicheries ont tendance à se réduire avec l'âge, surtout si vous ne renforcez pas ces comportements agaçants en montrant à votre enfant que c'est la meilleure façon d'attirer votre attention (exaspérée).

30 à 40 % des enfants de 10 et 11 ans mentent à un tel point que leurs parents l'identifient comme un réel problème.  Cependant, cet âge correspond à  la période de pointe du problème, ensuite sa fréquence diminue très rapidement au point de cesser finalement d'exister.  Avant l'adolescence, plus de 50 % des garçons et 20 à 35 % des filles ont commis une forme de délinquance-typiquement du vol ou du vandalisme.  Pour la plupart des enfants, le problème ne devient pas récurrent.

Nous ne disons pas que vous ne devriez pas y prêter attention si votre enfant ment ou vole ou commet une action potentiellement grave, au seul motif qu'il s'arrêtera probablement de son plein gré un jour.  Il y a une distinction importante entre la correction du comportement et les autres motivations et devoirs des parents.  Les parents punissent pour beaucoup de raisons-apprendre le bien et le mal, se montrer juste, démontrer leur autorité-qui ont très peu à voir avec le changement du comportement de leur enfant.

Le vandalisme doit être puni, et il est raisonnable de refuser de supporter les pleurnicheries constantes, mais il ne faut pas confondre punir un mauvais comportement avec faire des démarches effectives pour l'éliminer. Il est prouvé que la punition toute seule (c'est-à-dire qui n'est pas complétée par un encouragement à changer de comportement) est une méthode relativement inefficace pour obtenir des résultats durables.  Il est plus probable que les mauvais comportements, peu importe leur gravité, disparaissent tout seul plus que sous l'effet de la punition.

Surtout, quand votre enfant deviendra plus grand, plus indépendant, et sera donc un adversaire plus fort dans la lutte domestique pour changer son comportement, vous serez obligé de faire un tri, vous demandant où il faut vraiment fixer les limites.  Evitez les poncifs du genre «c'est une pente glissante»  ou «l'effet domino» qui ne sont pas forcément de vraies bonnes raisons pour intervenir sur le comportement de votre enfant.

Prenons, par exemple, le fouillis dans la chambre d'un adolescent, un point focal pour les conflits domestiques qui mettent en jeu des questions capitales pour les enfants et les parents, telles que l'autonomie, le respect et les droits de l'individu en relation à sa famille.  Le désordre est une habitude, un ensemble de comportements, donc il ne serait pas difficile de définir un opposé positif, de développer un système de récompenses pour le rangement, et de remplacer au final une mauvaise habitude par une bonne. Mais posons nous d'abord une question fondamentale : pourquoi faites-vous une fixation sur le désordre de la chambre de votre enfant? Il y a peut-être de bonnes raisons.  Peut-être que votre enfant n'a jamais rien de présentable à se mettre sur le dos parce qu'il jette ses habits sales par terre et ne les ramasse jamais. Ou peut-être la chambre est-elle vraiment insalubre, pleine de vaisselle sale et de nourriture pourrie. Ou peut-être n'y a-t-il jamais assez de fourchettes propres pour la reste de la famille parce qu'elles sont toutes dans de vieux cartons de cuisine surgelée, par terre dans sa chambre.

Là, il s'agit de problèmes importants qu'il faut traiter, mais s'il s'agit uniquement de désordre?  Vous pouvez peut-être remédier au problème, mais cela en vaut-il la peine?

Quand vous vous poserez la question «pourquoi est-ce que je fais une fixation là-dessus?», vous déciderez peut-être que ce n'est pas la peine de traiter le problème. Ou en vous demandant «pourquoi est-ce que je fais une fixation là-dessus?», vous allez peut-être identifier les éléments du problème qu'il faut vraiment traiter. Certains aspects d'une chambre désordonnée ne sont pas négociables : des bougies et de l'encens à côté de matériaux inflammables ou de la nourriture pourrie ou encore d'autres risques de sécurité. Si le fouillis est dangereux, s'il y a des conséquences pour d'autres membres de la maison, alors il faut certainement traiter le problème.  Et, guidé par votre réponse à la question «pourquoi est-ce que je fais une fixation là-dessus?», soyez prêt à faire des échanges. Laissez-lui jeter ses vêtements par terre si c'est lui qui va les laver, ou manger dans sa chambre s'il va faire la vaisselle tout de suite après.

La réponse de beaucoup de parents à la question pourquoi est-ce que je fais une fixation là-dessus? traduit leur crainte que s'ils laissent leur enfant avoir une chambre désordonnée, il va être désordonné partout : dans son apparence, dans son travail à l'école, dans sa vie professionnelle.  Ils l'imagent en train de se faire virer à 50 ans à cause de son bureau désordonné. Mais quand il s'agit du désordre, le mythe de la pente glissante est fallacieux. Mal tenir sa chambre est un stade identifiable qui a tendance à apparaître pendant l'adolescence puis à disparaître.

Après cette interlude désordonnée, la plupart de gens reviennent ou montent à un niveau acceptable de propreté-un standard qui ressemble probablement à celui que vous avez mis en place dans votre propre ménage.

Donc, si votre adolescent reste raisonnablement propre et présentable, et si le problème n'est pas si sévère qu'il provoque d'autres problèmes, considérez la possibilité d'accepter le désordre de sa chambre comme un passage.  Oui, tout parent connaît un adulte qui est un véritable souillon et qui soutient l'hypothèse qu'on n'échappe jamais du désordre de son adolescence, mais ces cas sont des exceptions.  Honnêtement, combien d'adultes connaissez-vous qui ont des chambres qui ressemblent à celle de votre gosse? Pas beaucoup. Ils s'en sont sortis.  Alors pourquoi remuer la terre et le ciel-et créer des conflits dans la maison, et gaspiller de l'énergie qui serait mieux utilisé pour d'autres choses-pour corriger un problème qui va sans doute se corriger tout seul?

Bien sûr, certains parents peuvent avoir leurs propres raisons pour ne pas permettre le moindre désordre dans la chambre de leur enfant.  Peut-être êtes-vous une personne très ordonnée, et vous ne pouvez tout simplement pas le supporter.  C'est une complainte légitime, mais reconnaissez qu'il ne s'agit pas d'un comportement anormal de la part de votre enfant.  Soyez clair avec lui.  Dites-lui que vous ne pouvez pas supporter un tel désordre dans la maison, et que, ensemble, vous allez essayer de trouver un compromis entre votre norme (jamais de désordre, nulle part) et la sienne (laissons les vêtements où ils tombent).

En trouvant un compromis, n'oubliez pas que, surtout si le reste de votre maison est ordonné, le désordre de la chambre de votre enfant est une façon d'exprimer son autonomie et son indépendance, ce qui est tout à fait normal à son stade de développement.  Et essayez de vous souvenir que rectifier le fouillis, même s'il vous dérange, ne présente pas le même niveau d'urgence que des choses qui peuvent avoir des conséquences définitives-comme ces bougies sous les rideaux.

Qu'est-ce qui se passe si vous ne prêtez pas attention à un comportement non désiré et ne cherchez pas à renforcer son comportement correctif? L'extinction-l'élimination d'un comportement non voulu en n'y prêtant pas attention-a la vertu de ne pas renforcer le comportement non désiré, mais elle n'est pas un moyen très efficace de le changer. La recherche montre que l'extinction seule échoue généralement. Et même si l'extinction marche à long terme, le mauvais comportement auquel vous ne faites pas attention s'aggrave souvent avant qu'il ne commence à s'améliorer petit à petit, donc il vous faut beaucoup de discipline et de patience.

Quand le mauvais comportement empire avant de commencer à disparaître-un effet connu sous le nom de "pic d'extinction"-il arrive que les parents renoncent trop tôt et recommencent à prêter attention au comportement, expliquant à l'enfant pourquoi il ne faut pas le faire, le punissant, criant, etc.  De manière fortuite, cette attention au pic d'extinction a pour effet non désiré d'aggraver le comportement de deux manières.  D'abord, le parent accentue le comportement qu'il cherchait à éliminer-par exemple, si vous cherchiez à arrêter les crises de colère, vous les renforcer au point de les rendre mesurables sur l'échelle de Richter.   Deuxièmement, le parent prêtant attention au comportement après une période où il ne l'a pas considéré et donc renforcé, il va provoquer ce qu'on appelle un renforcement partiel, qui le rend plus résistant à l'extinction.  Oui, vous pouvez retrouver le bon chemin, mais maintenant votre tâche est encore plus difficile, et il est encore plus probable que la procédure d'extinction échouera.

Disons que vous avez pratiqué un discipline de yogi et que vous avez évité de prêter attention au comportement irritant jusqu'au point où il commence à disparaître. Pendant que vous continuez à ne pas faire attention au comportement et qu'il commence (tout doucement) à décliner, une dernière mauvaise surprise vous attend: au moment où vous pensez que le succès est acquis, le comportement revient de nulle part, presque aussi mauvais qu'avant. Ce retour temporaire, un dernier pic prévisible, convainc la plupart de parents qui sont arrivés à ce point de renoncer et ils recommencent à faire attention au comportement en question.

Mais cette dernière manifestation spontanée du comportement, un dernier souffle avant sa disparition pour de bon, ne durerait pas si vous pouviez vous attacher au mât et ne pas y prêter attention. Dans certains cas particulièrement frustrants, un parent averti trouve la force d'ignorer même cette dernière résurgence du comportement, avant d'être sapé par un grand-parent, une épouse ou quelqu'un d'autre de la maison qui trouve tout cela bien futile, accepte la défaite et va s'occuper du comportement.

Ceci nous amène à une autre question qui sera le sujet d'un autre article: quand faut-il vous occuper sérieusement du mauvais comportement d'un enfant? Normalement, devenir sérieux veut dire prendre des décisions par vous-même, mais parfois il faut demander de l'aide à un professionnel.  Même si vous avez une inclination à laisser le comportement s'éteindre tout seul, et même s'il est probable que cela se fasse, vous n'avez pas toujours l'option d'attendre que la nature suive son cours. Oui, si vous voyiez votre enfant qui a 4 ans essayer de voler un bonbon du supermarché, vous lui diriez de le rendre et penseriez que c'est un stade transitoire.  Mais si c'est votre enfant qui a 11 ans qui vole le bonbon au supermarché en votre absence et que la caissière appelle la police et que votre héritier ingénu a la bonne idée d'essayer de s'enfuir? Il s'agit peut-être d'un stade, d'un badinage qui passera tout seul, mais quoi qu'il en soit, vous sentiriez dans ce cas une plus grande urgence à faire quelque chose.  Et vous allez peut-être décider que vous avez besoin de l'aide d'un expert. Dans un prochain article, nous vous proposerons quelques éclairages pour prendre de telles décisions.

Alan E. Kazdin et Carlo Rotella

Alan E. Kazdin, président de l'Association Américaine de Psychologie en 2008, est professeur de psychologie et de psychologie enfantine à l'Université Yale et directeur du « Parenting Center and Child Conduct Clinic » de Yale. Carlo Rotella est directeur des études américaines à Boston College. Ils sont auteurs de "The Kazdin Method for Parenting the Defiant Child."

Cet article, traduit par Holly Pouquet, a été publié par Slate.com.

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