Economie

Europe: le machin s'en est tiré... pour cette fois

Eric Le Boucher, mis à jour le 17.01.2011 à 9 h 35

Avec la crise grecque, les marchés ont testé la solidarité européenne. L'Union a mis le temps, mais les décisions sont venues. En revanche, sauver l'UE n'est pas la construire.

La Banque centrale européenne. REUTERS/Kai Pfaffenbach

La Banque centrale européenne. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Le soulagement en surface, le doute en profondeur. Tel est le double sentiment qu'inspire la série de bonnes nouvelles tombées cette semaine à propos de la crise des dettes souveraines dans l'eurozone: le Portugal a pu trouver à emprunter, le fonds de secours doublerait, la Commission a proposé un nouveau «paquet» de gouvernance de la zone et le Japon, après la Chine, est venu acheter des obligations européennes.

Les décisions sont venues

«L'Europe retrouve la confiance des marchés», ont titré Les Echos en une. Avec raison. Au bout d'un an de crise, depuis la découverte des infernaux déficits grecs, les marchés ont en effet compris et admis que l'Europe a un temps long de réaction, qu'elle a un cheminement tortueux, qu'elle propose toujours des solutions de compromis forcément insuffisantes, mais qu'elle avance. L'Europe est un processus. L'Union européenne, ce n'est pas les Etats-Unis d'Europe, comme le voudraient les traders dans un raisonnement simple et juste au demeurant, ce serait plus facile, ça marcherait mieux. Non, l'Europe est un machin.

Ce que testaient les marchés dès le début de la crise grecque est la solidarité des Etats membres du machin entre eux. La Grèce ne peut plus payer, que faites-vous? La réponse a été insupportablement «européenne»: longue, compliquée et insuffisante. L'Allemagne a renâclé beaucoup trop longtemps. Tous les eurosceptiques germaniques, français et autres ont joyeusement battu la campagne sur le thème: «Ça marche pas, on vous l'avait bien dit!» Et les «hedge funds» ont acquis la certitude qu'il y avait beaucoup d'argent à gagner en pariant sur l'éclatement de la zone.

Eh bien, au bout du compte, les décisions ont été prises. Elles sont techniquement critiquables, mais elles sont venues et avec elles la preuve que l'euro n'est pas seulement une monnaie nouvelle. L'euro est un objet politique que ses fondateurs défendront. Comme l'a redit François Fillon chez l'ennemi, à la City de Londres: «Qu'il n'y ait aucun doute! Les pays de la zone euro, spécialement la France et l'Allemagne, sont prêts à tout faire» pour sauver l'eurosystème. Les marchés semblent donc s'être convaincus: la volonté politique est là. Que la Chine soit venue au secours des pays fragiles est aussi un signe politique, géostratégique: l'existence d'une deuxième grande monnaie mondiale permet d'abord à Pékin de diversifier le placement de ses réserves, mais, au-delà, elle lui offre la possibilité de ne pas se retrouver dans un face-à-face avec Washington, plus difficile à gérer qu'un dialogue à trois. C'est une réalité fondamentale: la Chine a besoin de l'Europe pour contrer la pression américaine. Il ne faudrait pas, au passage, en conclure naïvement que «c'est notre chance!» et se coucher devant Pékin comme le font, hélas, grandes entreprises et gouvernements...

Un petit répit

Soulagement donc, les marchés semblent retirer leurs canons des collines. Mais le doute subsiste, parce que, si la volonté politique de défendre l'euro est bien présente, «l'esprit européen ne l'est toujours pas. De la crise européenne, on pouvait espérer une reprise de la marche intégratrice opiniâtre et un retour de la conviction que «ce qui est bon pour l'Europe est bon pour mon pays», mais rien de tel. La coordination nouvelle des politiques économiques fait faire un pas vers un «gouvernement européen»: les pays verront leur budget encadré et même un peu orienté par une surveillance commune. Mais les décisions sont à nouveau renvoyées au Conseil des chefs d'Etat. On ne s'éloigne que d'un demi-pouce de l'Europe des nations. «On fait un pas vers le gouvernement européen, mais pas vers l'intégration», ajoute très justement l'ancien commissaire Mario Monti. Intégration qui impliquerait, entre autres (1), que le marché unique soit relancé (les services, les banques), que soit mis fin au dumping fiscal et social par la mise en oeuvre de minima ou, mieux, de «serpents» des niveaux de taxes, que soient lancés des eurobonds pour financer des dépenses d'accélération de la productivité des Etats membres, à commencer par ceux du Sud.

La croissance est renvoyée plus que jamais au niveau national par subsidiarité et chaque gouvernant va continuer de faire ce qu'il croit devoir faire pour son peuple... et sa prochaine réélection. L'Europe bénéficie d'un répit des marchés. La sauver n'est pas la construire.

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos

(1) «Growing Out Of the Crisis», Euro Themes du 10 janvier, Barclays Capital.

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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