Economie

Le Grand emprunt dernière chance de l’innovation en France

Gilles Bridier, mis à jour le 14.01.2011 à 15 h 10

Le Grand emprunt doit enrayer le déclin en matière d'innovation. Encore faut-il que la France reste attractive pour les ingénieurs et les chercheurs.

Sur le pont du plus grand bateau fonctionnant à l'énergie solaire  Reuters

Sur le pont du plus grand bateau fonctionnant à l'énergie solaire Reuters

Le Grand emprunt, c’est parti. Un an après son lancement, le Premier ministre François Fillon a révélé début décembre 2010 les 14 premiers projets qui, dans les secteurs des énergies renouvelables, des réseaux électriques intelligents, du très haut débit et de l’économie sociale, vont se partager 53 millions d’euros sur les 35 milliards du Grand emprunt. «Avant la fin de 2011, c’est entre 15 et 20 milliards d’euros sur les 35 milliards qui auront été engagés sur des projets précis et de long terme», a-t-il expliqué. Un programme de bon augure pour commencer l’année. Avec, comme l’a souvent répété René Ricol, commissaire général à l’investissement chargé de sélectionner les projets, une priorité à l’innovation – concernant aussi bien les 16 milliards destinés à l’enseignement supérieur et à la recherche que les 19 milliards dégagés pour des secteurs d’activité porteurs de croissance.

Des décennies de démission face à l’innovation

La France a bien besoin d’un coup de rein en la matière. Depuis trente ans, les initiatives se succèdent sans parvenir à ramener l’effort de recherche et développement (R&D) au niveau des grands pays industriels – Japon, Etats-Unis, Allemagne. Et la concurrence est aujourd’hui bien plus vive, avec les pays émergents qui ne sont plus de simples ateliers du monde mais aussi des concepteurs de nouveaux produits à valeur ajoutée. L’Europe entière a voulu relever la tête en 2000 en affichant, dans la Stratégie de Lisbonne, l’ambition de devenir dix ans plus tard la première économie de la connaissance dans le monde. Nous y sommes… et l’échec est patent: «Le pari n’a pas été gagné», admettait Nathalie Kosciusko-Morizet, alors en charge de l’économie numérique, début novembre à l’occasion d’un colloque organisé par le Centre d’analyse stratégique (CAS) sur les aides publiques à l’innovation.

On pourrait pointer du doigt les gouvernements qui n’ont pas su stimuler la R&D. Les budgets publics, qui représentent environ la moitié des investissements en R&D, ont connu une évolution nulle (en moyenne annuelle) entre 1998 et 2008, alors que le taux de croissance annuel a été compris entre 3 et 5% dans la plupart des autres pays développés, souligne une étude de l’OCDE. Le retard est manifeste dans les secteurs de haute technologie, à cause du non-renouvellement du tissu industriel et d’une focalisation sur des secteurs traditionnels de faible intensité en recherche et développement.

Des entreprises de moins en moins motivées par la recherche

Mais les entreprises ont aussi une part de responsabilités. Plus, peut-être, que le secteur public. Par exemple, le CAS met en relief les distinctions entre les Etats Unis (où la R&D globale représente 2,8% du PIB) et la France (2%). « Ce décalage entre les deux pays reflète exclusivement des différences dans l’intensité en R&D des entreprises (1,27% en France contre 2% aux Etats-Unis). Par ailleurs, sur les quinze dernières années, la position française s’est fragilisée, avec des dépenses intérieures en recherche des entreprises progressant à un rythme annuel près de deux fois plus faible qu’aux Etats-Unis». Le constat de l’OCDE tombe comme un couperet: sur 35 pays étudiés, la France n’arriverait en fait qu’en… 33éme position en ce qui concerne la hausse des budgets de recherche et développement en entreprise. «Alors que les dépenses de R&D ont triplé dans les pays de l’OCDE en 20 ans, elles n’ont progressé que de 50% en France», commente un spécialiste. On est bien loin d’un pays comme la Chine où ces budgets explosent, avec des croissances de l’ordre de 25%... par an!

Former des cerveaux, mais aussi les garder

Les 35 milliards d’euros du Grand emprunt ont pour vocation de redresser la situation. Encore faut-il que des passerelles existent entre l’enseignement supérieur et les laboratoires de recherche d’une part, et les entreprises d’autre part, afin que les cerveaux formés en France ne partent pas à l’étranger. Certes, contrairement à une idée reçue, la France n’est pas plus frappée par l’exil des compétences que d’autres pays européens. Une étude de l’Institut Montaigne montre qu'entre 1991 et 2000 les chercheurs français qui se sont expatriés aux Etats-Unis ne représentaient que 1,3% de la population totale de chercheurs en France, contre 3% au Royaume-Uni, 2,5% en Italie, 2% en Allemagne… et  2% en moyenne à l'échelle européenne.

Mais le mouvement prend de l’ampleur: «L'accélération de l'émigration scientifique française vers les Etats-Unis est récente et préoccupante», note le rapport. Les universitaires, notamment, sont de plus en plus nombreux à émigrer vers les Etats-Unis. Ils représentent un quart des migrants entre 1996 et 2006, contre seulement 8% entre 1971 et 1980. Pire : 70% des doctorants français aux Etats-Unis choisissent de s’y installer.  Les raisons sont multiples. Ioanna Kohler, qui a mené cette étude pour l’Institut, les résume: fossé entre la société française et les milieux scientifiques, manque de reconnaissance des chercheurs, conditions de travail souvent médiocres et mal rémunérées, manque de financement, d’infrastructure et d’aide administrative…

Le crédit impôt-recherche conforté

Pour que le Grand emprunt ne serve pas qu’à développer des compétences qui s’expatrieraient ensuite et ne profiteraient pas au tissu industriel français, c’est l’ensemble de la chaîne de valeur en recherche et développement qui doit être adaptée. On a pu s’inquiéter en octobre, à l’occasion du débat budgétaire à l’Assemblée nationale, de la pérennité du crédit impôt-recherche, instrument de base rénové en 2008 pour inciter les entreprises à relancer des processus d’innovation. Certains parlementaires socialistes, jugeant la facture (4,2 milliards en 2010) un peu lourde, souhaitaient en recadrer l’utilisation par les grosses entreprises.

François Fillon a pris parti: «Nous avons triplé le crédit impôt recherche pour soutenir la recherche privée qui était très insuffisante dans notre pays. (…) Franchement, il y a des secteurs sur lesquels il vaut mieux faire des économies que le soutien à la recherche dans les entreprises»… Notamment pour que le Grand emprunt ne tape pas à côté de la cible et que les chercheurs de demain trouvent des débouchés dans les PME. Mais il en faudra plus pour assurer le service après-vente de la formation universitaire.

Gilles Bridier

Photo: Sur le pont du plus grand bateau fonctionnant à l'énergie solaire  Reuters

Chronique également parue sur emploiparlonsnet.

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