Monde

L’Union européenne à quitte ou double

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 14.01.2011 à 12 h 50

Deux visions pour l’année qui vient de commencer: l’une optimiste, les millions de personnes qui sortent de la pauvreté; l’autre, pessimiste, les déséquilibres nés de la mondialisation.

Manifestation à Varsovie, en 2005. REUTERS/Katarina Stolt

Manifestation à Varsovie, en 2005. REUTERS/Katarina Stolt

Il y a deux façons d’aborder l’année nouvelle: l’une optimiste, l’autre pessimiste. Si l’on veut être optimiste, on se doit de considérer que la période de bouleversements planétaires dans laquelle nous sommes entrés représente une évolution positive. Avec le décollage économique des pays dits émergents, ce sont des centaines de millions de personnes qui sortent de la pauvreté. Alors qu’à l’époque de la guerre froide, les problématiques du développement du tiers monde étaient à la fois omniprésentes, politisées et semblaient vouées à n’être qu’une quête sans fin, nous voilà entrés dans une phase où les taux de croissance soutenus permettent un accès extrêmement rapide à un minimum de richesses, et qui est en passe de structurer le développement planétaire.

C’est évidemment une bonne nouvelle pour les populations concernées. Cela l’est aussi pour des pays comme les nôtres, qui voient s’ouvrir des marchés gigantesques, ceux que représentent les millions de personnes, désormais consommatrices, qui accèdent à la classe moyenne, voire aux catégories les plus favorisées. Cela donne également, sur le plan géopolitique, un monde cette fois réellement multipolaire qui n’est plus soumis à l’affrontement bloc contre bloc, comme au temps de la Guerre froide, ni à l’influence exclusive d’une «hyper puissance», comme ce fut le cas dans les années qui suivirent la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’empire soviétique.

Potentiellement, un monde plus équilibré, à la fois par une meilleure répartition de la richesse et des pouvoirs. De la même façon, on peut considérer que l’internet donne à des millions de gens accès à des informations qui n’étaient, jusqu’alors, accessibles qu’à travers de grandes universités ou centres de recherche. Cela concerne aussi les informations à caractère scientifique qui permettent ainsi aux progrès de la médecine de se diffuser plus rapidement. 

La peur de la régression sociale

A l’inverse, une vision pessimiste mettra l’accent sur les déséquilibres qui se sont multipliés et qui nourrissent une peur de l’avenir dans les pays de prospérité plus ancienne, comme ceux de la «vieille Europe». Peur d’un changement du rapport des forces; peur surtout d’un déclassement, car la mondialisation s’accompagne de remises en cause économiques et sociales qui, à leur tour, fragilisent les classes moyennes. Et font craindre à celles-ci, aux Etats-Unis comme en Europe, une régression, là où tous nos systèmes reposaient sur des mécanismes d’ascension sociale.

En outre, la période de folie financière qui a été brutalement remise en cause par la crise, dont le point de départ a été, en septembre 2008, la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers, s’est accompagnée d’un formidable accroissement des inégalités au bénéfice des catégories les plus riches.

Dans ce contexte, l’attention en Europe restera focalisée sur la sortie de crise et la question de savoir si la reprise sera suffisante pour faire de nouveau reculer le chômage, redevenu la principale préoccupation, avec un taux moyen de 10% sur l’ensemble de l’Union européenne. On sait que l’Europe devra accomplir un vigoureux effort de productivité, donc de recherche et d’innovation, pour se redonner des capacités de croissance qui, autrement, nous installeraient dans un système découplé, à savoir: une très forte croissance dans les pays émergents (Brésil, Inde, Chine, en attendant demain l’Afrique); une croissance soutenue de l’ordre de 3,5 points aux Etats-Unis; une croissance molle, et donc insuffisamment porteuse d’emplois, en Europe.

Epreuve de vérité pour la zone euro

Mais l’autre point majeur d’attention, le plus immédiat, sorte d’épreuve de vérité pour l’Union européenne, sera de savoir si son noyau dur, la zone euro, sera en mesure de faire face aux assauts qui lui sont promis. Sans adhérer en quoi que ce soit à une quelconque théorie du complot, tout se passe néanmoins comme si l’Europe, et principalement l’euro, était en but à une offensive systématique de la part de places financières, Londres et Wall Street, qui voudraient la voir éclatée. Au lieu de considérer la zone euro dans son entier comme une zone de stabilité, car elle est, vis-à-vis du reste du monde, puissante et équilibrée, les spéculateurs de tous bords vont chercher les points de déséquilibre internes à la zone euro et ciblent chaque fois un pays différent pour une raison différente.

Hier, l’Irlande et la situation précaire de ses banques, aujourd'hui le Portugal et sa dette publique; demain à n'en pas douter, l’Espagne et l’effondrement de son secteur immobilier menaçant son système bancaire. A chaque fois, il s’agit d’alimenter un thème simple: accréditer l’idée que la zone euro, chaque pays étant pris séparément, sera, à terme, incapable de financer et de rembourser sa dette souveraine. A chaque fois qu’une offensive s’est déclenchée, les pays européens ont répondu ponctuellement, notamment pour sauver la Grèce. Par la mise en place d’un fonds spécial de l’ordre de 750 milliards d’euros, puis par la définition d’un mécanisme de solidarité pérenne à compter de 2013. A chaque fois, cette réponse, essentiellement financière et technique, marque un temps retard. Ou, plus précisément, la spéculation a toujours un temps d’avance.

Si bien qu’à ce stade, il n’y a d’autre issue raisonnable que d’organiser une réponse politique: non seulement en clamant haut et fort que les pays concernés, qui viennent d’ailleurs de recevoir l’appui de la Chine, défendront bec et ongles l’euro; mais surtout, pour appuyer leur proclamation, en décidant d’avancer vers un fédéralisme budgétaire et monétaire, notamment à travers l’émission de bons du Trésor européens, qui découragerait les assaillants de cibler pays par pays. Enoncer la zone euro comme un bloc en quelque sorte et donner à nos pays les moyens de constituer ce bloc. L’année 2011 sera donc décisive.

Jean-Marie Colombani

Photo: Manifestation à Varsovie, en 2005. REUTERS/Katarina Stolt

Chronique également parue sur emploiparlonsnet.

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