À quand la photographie inratable?

Taking your own photo is such fun /antwerpenR via Flickr CC License By

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Le mode automatique des appareils devient de plus en plus intelligent, au point de pouvoir envisager un jour des photos techniquement parfaites, où l'appareil aura corrigé toutes nos erreurs.

Lytro compte sortir d'ici fin 2011 un appareil photo qui ne fera plus le point, l'idée étant que l'appareil capturera toute l'information possible, et rendra une photo numérique qu'on pourra ajuster.

Plus simplement dit en image (cliquez sur n'importe quelle partie de la photo pour faire le point):

Nous republions ci-dessous un article écrit en janvier 2011 sur la sophistication des appareils photos numériques actuels et à venir, qui laissent envisager, un jour, la photographie impossible à rater.

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N’importe quel tour dans les albums photos de vos amis sur Facebook vous prouvera qu’on rate encore ses photos. Mais alors que les appareils photos numériques s’améliorent constamment et continuent de sortir des options qui automatisent de plus en plus la prise de vue, s’approche-t-on de la photo impossible à rater, avec un appareil qui ferait tout le boulot et un bouton sur lequel appuyer pour avoir une bonne photo?

Je ne parle évidemment pas ici d’une photo qui soit intéressante ni même réussie sur le plan esthétique, mais d’une photo qui, bêtement, ne soit pas ratée techniquement. Je ne pense pas à la photographie professionnelle, ni même aux amateurs plus qu’avertis de Chasseurs d’Images, qui de toute façon font leurs réglages eux-mêmes. Mais plutôt à votre grand-mère, qui grâce à ce futur appareil pourrait prendre une photo nette de son petit-fils sans lui couper la tête au passage, ou à vos amis qui captureront un souvenir de vos soirées sans que le résultat soit sombre et plein de yeux rouges. Ou peut-être même à vous, qui passez votre temps à photographier votre petit(e) ami(e) en contre-jour.

Qu’est-ce qu’une photo ratée et une photo réussie?

Aujourd’hui, pour le grand public, une photo est ratée si elle est floue sur l’objet qui intéresse, si elle est surexposée ou sous-exposée. Les fabricants d’appareil ont donc travaillé à des automatismes qui aident à la mise au point, à l’exposition et à la stabilisation. Par exemple, avec les numériques et les téléphones portables les photos se prennent souvent à bout de bras –«l’horreur», note Luc Saint-Elie, responsable formation et communication en nouvelles technologies chez Panasonic, «c’est impossible d’être net à bras tendu», d’où des systèmes internes à l’appareil pour contrebalancer les mouvements du photographe et stabiliser la prise de vue. 

Ce qui fait qu’une photo est ratée ne relève pas seulement de la technique pure: «On veut que les couleurs soient comme on s’en souvient», explique Mike Owen de chez Canon. «Donc on essaye de faire en sorte que les couleurs capturées pendant une photo imitent la façon dont les gens pensent à ces couleurs». D’où, par exemple, un mode portrait qui amplifie les tons rouges, ou un mode paysage qui amplifie les tons verts ou bleus. Ou les modes nuit/ lumière du jour/ néon qui rectifient la balance des blancs.

Les critères de réussite ou de ratage peuvent aussi être sociaux. Alors qu’au début du XXe siècle, la photo de famille réussie devait voir ses sujets de face, regardant l’objectif sans sourire, on veut aujourd’hui au contraire des clichés non posés, «où il faut photographier l’enfant sans qu’il s’en rende compte pour que ce soit naturel», explique la sociologue Irène Jonas, auteure de Mort de la photo de famille?. La photo doit dégager du bonheur, parce que le bonheur familial est valorisé, ou montrer l’enfant comme on le voit, analyse celle qui a beaucoup entendu la phrase «Là, c’est vraiment lui» quand elle interrogeait des familles sur pourquoi telle photo était réussie plutôt que telle autre.

Ces améliorations sont le résultat d’un ping-pong entre d’un côté le service Recherche & Développement d’une entreprise de fabrication, et de l’autre son service marketing: les fabricants cherchent à savoir ce que le public veut et les ingénieurs se chargent d’analyser ce qui est techniquement possible de réaliser. Il en résulte une sorte de goût moyen ou consensus plus ou moins mou sur ce qui fait une photo ratée ou réussie, sachant que les gens qui sortent de ce «goût moyen» seront ceux qui désactiveront le mode automatique pour mettre en place leurs propres réglages. 

Fait-on moins de photo ratées qu’avant?

Il est difficile de savoir à coup sûr si on fait moins de photos ratées qu’avant. Le chercheur en études visuelles André Gunthert rappelle qu’on n’avait pas les éléments avant, puisque les photographies restaient dans le secret de familles, et qu’il faut donc se méfier de ce qui pourrait être un effet d’optique.

Pour autant, il estime que deux facteurs d’amélioration de nos photos ont bien été apportés par la pratique numérique. D’une part, «le fait de voir l’image immédiatement après la prise de vue […] et puis de pouvoir refaire des essais; pouvoir faire plusieurs images étant un critère fondamental de l’amélioration des images». D’autre part, les gens qui mettent leurs images en ligne sur Flickr ou d’autres sites voient un autre effet d’amélioration, avec «une sorte d’apprentissage qui se fait par l’usage des plateformes en ligne»:

«Je l’ai vérifié sur des comptes que j’ai suivis pendant des années, il y a une amélioration des gens parce qu’ils regardent les photos que font les autres. Vous allez en discuter, on discute des vôtres, il y a un côté pédagogique.»

On a donc d’un côté l’impression de prendre moins de photos ratées qu’avant, et de l’autre des appareils –et parfois des regards– qui s’améliorent, et nos photos avec.

Par exemple, alors que l’utilisateur devait auparavant choisir de passer en «mode neige», «mode paysage» ou autre, de nombreux compacts offrent aujourd’hui un mode automatique “intelligent”, où c’est l’appareil lui-même qui analyse l’image qu’il est censé prendre: avec le mode «Intelligent Auto», explique Luc Saint-Elie de Panasonic, l’appareil cherche si un visage est présent dans l’image et à quelle distance les formes détectées se trouvent, essayant de deviner tout seul s’il doit passer en mode «portrait», «paysage» ou «macro» par exemple. Même chose avec le mode «Smart Auto» de Canon.

De même, on pourrait techniquement imaginer une aide au cadrage, avec un appareil qui vous conseillerait de vous décaler à droite ou à gauche en fonction du type d’image que vous voulez réaliser, mais Luc Saint-Elie n’est pas sûr qu’une telle fonction soit recherchée par les utilisateurs:

«Le principe de l’appareil n’est pas de s’interposer, c’est plutôt de s’arranger pour que ce que vous avez choisi soit bien fait. L’acheteur dit "Je veux que mon appareil fasse de bonnes photos, pas qu’il me dise quelle photo je dois faire".»

Même s’il ne voit pas ce genre «d’aide à l’idée» se mettre en place dans les années à venir, il admet volontiers que cette position du public «peut changer, vu qu’il devient plus large».

Cette aide au cadrage pourrait techniquement être un jour intégrée au mode automatique «intelligent» ou à chaque mode scène, reprend de son côté Fabrice Abuaf, chef de produit reflex amateur chez Nikon. Dans tous les cas, elle devrait être présente «discrètement» explique-t-il, pour que le processus de prise d’image reste aussi transparent que possible pour l’utilisateur, et facilement désactivable.

Priorité au sourire

S'il est une chose que les fabricants ne peuvent pas maîtriser, c’est le moment où l’on va avoir envie de sortir notre compact. Pour le reste, une fois notre décision prise, certains appareils peuvent prendre des photos à notre place. De nombreux fabricants ont ainsi mis au point un «détecteur de sourire»: l’appareil peut automatiquement prendre la photo dès que les sujets sourient. Sur les compacts de Nikon, on peut aussi faire mémoriser plusieurs visages à l'appareil et lui dire quel visage est une priorité dans une photo de groupe. «Donc si vous faites des photos dans un mariage, si la mariée ne sourit pas et que vous l’avez enregistrée dans l’appareil, tant qu’elle ne sourit pas la photo n’est pas prise».

Sony est allé encore plus loin avec son «Party Shot», un socle tournant sur lequel on pose son compact qui passera ensuite la soirée à prendre, tout seul, des photos (il reconnait tout seul le type de scènes qu'il est en train de photographier, et ajuste ses paramètres en fonction). Ce qui permet à l'hôte de la fête de ne pas passer sa soirée derrière son appareil, mais lui fait encourir le risque de se retrouver avec des photos qui ne mettent pas en valeur leur sujet vu qu'elles sont prises en contre-plongée. Sans compter que des photos, il y en aura beaucoup (le socle party-shot a une autonomie de 10 heures), et qu'elles se ressembleront toutes, à moins de changer constamment le socle de place.

Démonstration en vidéo:

Les avancées et automatismes ne sont pas parfaits: les compacts ont toujours pour l’instant un temps de décalage entre le moment où l’on appuie sur le bouton et le moment où l’image est capturée; dans un autre style, la «reconnaissance des clignements d’yeux» de Nikon buggait sérieusement à son lancement, (estimant que toutes les personnes asiatiques clignaient des yeux…). Mais là encore, ce n'est qu'une question de temps, donc de patience, et de processeurs plus puissants, pour que ces mécanismes s'améliorent.

L’avenir du mode automatique réside notamment dans la reconnaissance de davantage de «scènes». Après les visages, certains appareils de Fujifilm reconnaissent déjà par exemple les animaux de compagnie: l’appareil se déclenche automatiquement quand le chien ou le chat fait face au viseur, explique Franck Portelance. Le très intelligent mode auto ne devrait toutefois pas prévoir toutes les situations, du genre comment prendre une photo non ratée d’orage, mais que de plus en plus de «scènes» s’ajouteront à son répertoire. 

Et la photo esthétiquement parfaite?

Le paroxysme d’un automatisme photographique, où le photographe n’est plus qu’un appuyeur de bouton, avait été évoqué par un étudiant en design d’une école allemande: l’été dernier, Andrew Kupresanin avait mis au point «Nadia», un appareil photo bien particulier. Quand son utilisateur appuie à moitié sur le déclencheur –celui qui sert à faire le point sur un appareil classique, une capture de l’image est envoyée sur Alcquine, une base de donnée de l’esthétisme en ligne. Ce n’est pas l’image qui s’affiche alors sur l’écran de l’appareil, mais son pourcentage d’esthétisme calculé par le site selon des critères bien précis, qui évolue à chaque recadrage.

«Il cherchait à questionner le statu quo» avec Nadia, raconte le professeur d’Andrew, Jussi Ängeslevä. «Qu’est-ce qu’on prend en photo exactement? Dans ce contexte, Nadia cherche à dire qu’on n’a pas besoin de regarder la photo qu’on est en train de prendre, juste de savoir si c’est une bonne photo ou pas», analyse-t-il. Dans le même genre, deux autres de ses élèves avaient ce même semestre inventé «Artificial Smile», ou l’appareil photo qui applique un sourire forcé –puisé dans une sorte de «base de sourires»– sur le visage de sujets non souriants!

Nadia est un prototype fonctionnel, mais son but n’était absolument pas de donner des idées aux fabricants d’appareil, explique-t-il:

«L’intention du projet était diamétralement opposée à cette idée. Ça serait ironique si quelqu’un proposait une telle option sur un appareil photo…»

Franck Portelance, responsable des relations extérieures chez Fujifilm, voit bien une clientèle «potentiellement intéressée par ce concept de "réussite totale" [...] spécifiquement des photographes amateurs peu préoccupés par l’expression de leur sensibilité mais recherchant plutôt la réussite à "tous les coups" de leurs photos». Problème, cette clientèle recherche le plus souvent des appareils à des prix accessibles, note-t-il, alors même que l’installation des composants nécessaires au développement d’un appareil comme Nadia pourrait rendre son prix inaccessible.

Même si «techniquement tout est possible», poursuit Luc Saint-Elie chez Panasonic, il ne voit pas dans un appareil tel que Nadia le futur de la photo grand public:

«Ce que les gens veulent ce n’est pas faire de l’art, ce n’est pas se conformer à des modèles qu’ils ont ou n’ont pas. Ce qui les intéressent c’est

1) moi, cette photo me plaît

2) pouvoir partager quelque chose qui me plaît.»

Outre l’automatisme de plus en plus intelligent, le futur de la photo grand public se trouverait en fait plutôt dans le partage. «Le fait qu’une photo soit partageable ou pas participe aujourd’hui de la réussite d’une image», affirme André Gunthert, au point même que «les usages sociaux priment sur les qualités esthétiques d’une image». Une analyse confirmée par différents fabricants, qui travaillent à des appareils permettant de mettre en ligne ou envoyer des photos aussi facilement que le font les smartphones.

Parce qu'en fait, la photo de votre anniversaire a beau être pleine de vieux amis ivres morts aux yeux plus rouges les uns que les autres, elle n'en reste pas moins un de vos plus grands succès, comme en témoignent les 40 «likes» et les 12 commentaires récoltés sur Facebook.

Cécile Dehesdin

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