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Les Etats-Unis n'ont pas à avoir peur du nouvel avion chinois

Fred Kaplan, mis à jour le 20.01.2011 à 18 h 18

Nouvelles recrues pour l'armée chinoise en 2008. REUTERS

Nouvelles recrues pour l'armée chinoise en 2008. REUTERS

Quelques heures avant la rencontre, le 11 janvier, entre le Secrétaire à la Défense Robert Gates et le président Hu Jintao à Pékin, les militaires chinois ont fait voler leur premier avion de chasse furtif. Devons-nous nous préoccuper de ce projet? Oui, un peu. Devons-nous nous en inquiéter? Non, pas beaucoup.

Les forces aériennes chinoises travaillent à la mise au point d’un appareil bimoteur furtif similaire (ou du moins inspiré) du F-22 américain depuis le début des années 1990. Un prototype est en développement depuis 2006. Le vol du 11 janvier n’a duré que 15 minutes, un laps de temps très court qui suggère que quelqu’un a souhaité faire de son vol une sorte de démonstration de force et de parité potentielle, adressée à l’Américain qui s’apprêtait à atterrir en Chine pour une visite de trois jours destinée à promouvoir la coopération militaire entre les deux nations.

Gates a refusé de jouer le jeu, glissant dans l’avion qui l’emmenait vers Pékin que si les Chinois avait développé la technologie de l’avion furtif plus rapidement que prévu, on pouvait se demander «à quel point leur avion était furtif

Quel est l'état d'esprit des militaires chinois?

Hu a assuré à Gates que le timing de ce vol-test était une coïncidence. Gates a déclaré croire Hu sur parole, mais il a ensuite fait savoir à des journalistes qu’il s’interrogeait alors sur le degré de pouvoir exercé par les chefs politiques chinois sur l’armée, ajoutant «cela fait un certain temps que cela me pose question».

Voilà pourquoi ce vol-test est susceptible de nous inquiéter un peu –l’incertitude grandissante qui règne autour des intentions et de l’état d’esprit des militaires chinois ou de certaines factions au sein du commandement.

Le J-20 chinois, lors de son premier test «public» le 7 janvier, en haut, et le F-22 «Raptor» américain. REUTERS

Chaque année, par mandat du Congrès, le Pentagone publie un rapport déclassifié sur l’état de la puissance militaire chinoise. Ces rapports semblent être bricolés par deux comités différents. L’un d’eux piaille, en des termes vagues, sur la montée constante du budget militaire des Chinois, leurs avancées techniques et leurs nouvelles ambitions. L’autre énumère les nombreux cas dans lesquels l’armée chinoise demeure incapable d’effectuer des missions au-delà de ses eaux territoriales et du détroit de Taiwan.

L'objectif principal de la Chine est-il son expansion régionale?

Le dernier rapport en date, publié en août 2010, sans guère de bruit, est du même tonneau –avec une différence notable qui n’est pas sans piquer l’intérêt. Il débute, à la manière habituelle, par une liste impressionnante des nouveaux missiles, avions et navires que l’armée chinoise développe, suivie d’avertissement d’importance tels que: «la Chine continue de déployer la plupart de ses systèmes de pointe dans les régions militaires… qui font face à Taiwan.» Ou encore: «Comme pour la marine (chinoise), il est probable que l’objectif premier des forces aériennes pour la décennie à venir sera de mettre sur pied les moyens nécessaires au maintien d’une menace militaire crédible à l’encontre de Taiwan et des forces américaines en Extrême-Orient, de menacer l’indépendance de Taiwan ou de contraindre Taiwan à régler la dispute selon la volonté de Pékin.»

Même les armes et détecteurs conçus pour détecter et attaquer les navires et avions ennemis bien au-delà du détroit, au-delà du Pacifique Ouest même, «s’inscrivent dans la planification d’une guerre contre Taiwan». Pour faire court, l’objectif principal de la Chine n’est pas une expansion régionale et encore moins globale.

Mais le dernier rapport du Pentagone insiste davantage qu’auparavant sur un secteur dans lequel la Chine a eu tendance à s’aventurer plus que de coutume: la mer de Chine méridionale. Cette région – qui embrasse les eaux du Sud-est asiatique, de Taiwan à Brunei et jusqu’aux Philippines, sert de lieu de passage à la moitié du trafic maritime mondial et, surtout, à 80% du trafic pétrolier à destination du Japon, de Taiwan et de la Corée du Sud.

La Chine a récemment réaffirmé sa souveraineté revendiquée sur les îles Spratly et Paracel, qui s’étendent sur une grande partie de la mer de Chine méridionale et dont le sous-sol est riche en pétrole et en gaz naturel.

Sécuriser son accès aux ressources énergétiques

La hausse des besoins énergétiques chinois est bien connue. Le Pentagone rapporte que si le pays importe aujourd’hui 56% de son pétrole, ce chiffre passera à 66% en 2015 et à 80% en 2030. Les ministres de l’économie et des Affaires étrangère chinois ont développé des projets énergétiques dans plus de 50 pays.

Dans ce contexte, le fait significatif est un passage du «Livre blanc» chinois de 2008 qui demande à toutes les branches de ses forces armées de «participer à l’effort d’enrichissement du pays et de renforcement du potentiel militaire.» Ceci suggère, comme le rapporte le Pentagone, que le rôle de l’armée «pourrait s’étendre et contribuer à sécuriser les intérêts stratégiques chinois, y compris ceux situés en dehors de ses frontières.»

Dans un sens, il n’y a rien ici d’inhabituel ni de particulièrement alarmant. La Chine est une puissance émergente, dont les villes s’industrialisent et qui amasse les devises dans des proportions stupéfiantes. Il est simplement logique qu’elle souhaite avoir accès aux ressources énergétiques nécessaires au maintien de son industrialisation – et qu’elle dépense une bonne partie de l’argent qu’elle vient d’amasser pour bâtir des forces armées susceptibles de défendre ces accès.

Nous serions donc à l’aube, à en croire le rapport du Pentagone, de la naissance de forces expéditionnaires chinoises: trois divisions aéroportées, deux divisions d’infanterie amphibie, deux brigades d’infanterie de marine et sept groupes de forces spéciales, ainsi que du développement de matériel de détection et de communication longue distance – tout étant adapté à des patrouilles en mer de Chine méridionale ou à des opérations offensives dans cette région.

La Chine met également la dernière main à la construction d’une base sur l’île de Hainan, dans la Mer de Chine méridionale, qui donnera un accès direct aux lignes maritimes de la région à ses avions, navires et sous-marins.

La question demeure de savoir si les responsables chinois considèrent ces orientations comme faisant partie intégrante de leur stratégie traditionnelle – empêcher les adversaires (dont les Etats-Unis) d’interférer avec les intérêts chinois et d’affronter ceux qui s’y aventureraient – ou s’il s’agit d’une nouvelle stratégie, plus agressive et offensive.

La faiblesse de l'armée chinoise

On peut donc relier cette question à celle posée par Gates à Pékin: qui est actuellement en charge de la puissance politique et militaire chinoise – les chefs politiques ou le corps des officiers?

Deux faits apparaissent, qui contribuent à rassurer. Premièrement, les déclarations des Chinois et leurs manœuvres dans la région ont poussé leurs voisins – même ceux qui s’étaient montrés méfiants à l’égard des Etats-Unis – dans les bras de l’Amérique. Le Vietnam accueille aujourd’hui avec joie un partenariat stratégique avec Washington. Même le Japon, qui il y a peu, désirait chasser les Américains de leur base à Okinawa, a renoué les liens avec les Etats-Unis pour faire face à la montée en puissance de la Chine et à la menace de la Corée du Nord.

Deuxièmement, malgré les discours sur les nouveaux moyens et menaces potentielles exercées par la Chine, les forces armées chinoises demeurent – et le demeureront longtemps – de la petite bière comparées aux forces armées américaines.

La Chine devrait bientôt lancer son premier porte-avion. Les Etats-Unis en possèdent onze. Le Pentagone rapporte également que la Chine vient de débuter son programme de formation de 50 pilotes au décollage et à l’atterrissage sur des porte-avions et qu’il faudra attendre encore quatre ans avant qu’ils ne soient opérationnels.

D’autres chiffres (grâce à GlobalSecurity.org) : La Chine possède 38 navires de combat, dont quatre seulement déplacent plus de 7.500 tonnes; les Etats-Unis disposent de 111 navires de guerre, dont 79 de ce déplacement. La Chine possède un navire de débarquement amphibie; les Etats-Unis 24, ainsi que 11 navires d’assaut amphibie. La Chine possède six sous-marins nucléaires d’attaque; les Etats-Unis en ont 58. La Chine compte 1.605 chasseurs ; les Etats-Unis en ont 3.695.

Et pour en revenir à cet avion furtif: la Chine en possède un, les Etats-Unis 139.

Ces chiffres ne permettent pas même de mesurer l’étendue du fossé. L’excellent site Internet Defensetech.org a demandé à l’analyste aéronautique Richard Aboulafia de comparer le chasseur furtif chinois J-20 au F-35 américain. Il a fixé onze critères permettant d’évaluer un appareil militaire moderne: une surface lui permet d’être moins visible par un radar (l’essence même de la furtivité), une électronique embarquée de qualité, un système de guidage et de contre-mesures électroniques performant, un moteur puissant, un armement sophistiqué et un entraînement et une doctrine des pilotes qui leur permet de tirer partie de tous ces éléments.

Si l’appareil chinois ne peut se prévaloir de sa modernité que dans un seul de ces domaines (la furtivité), l’appareil américain les réunis tous.

Pour résumer: un fait intéressant, quelques raisons de s’interroger, mais pas d’inquiétude.

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

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