Monde

Tunisie, les couleurs de la révolte ternissent celles de la carte postale

Reporters sans frontières, mis à jour le 13.01.2011 à 17 h 07

Les événements tunisiens en disent long sur la souffrance que nourrissent la censure et la répression. Ils révèlent aussi que ces dernières ne sont pas éternelles.

Des touristes à Tunis en août 2010. REUTERS/Zoubeir Souissi

Des touristes à Tunis en août 2010. REUTERS/Zoubeir Souissi

La carte postale était trop belle. La Tunisie, pays merveilleux, d'une stabilité politique et économique exemplaires. Une perle dans cette région troublée qui préoccupe tant le monde occidental. Français, Allemands, Britanniques viennent se dorer sur les plages de Sousse, d’Hammamet ou de Monastir, goûter la tranquillité ambiante et profiter des infrastructures hôtelières.

Beaucoup de cartes postales, oui. Mais peu de photos. A fortiori quand elles décrivent la réalité sociale et politique sous le règne de Zine el-Abidine Ben Ali. Le raïs tunisien tolère mal les médias qui osent regarder le pays autrement que comme un club de vacances.

Au pouvoir depuis 1987, Ben Ali a conclu en début de présidence un double pacte. Le premier avec les Tunisiens: droits politiques confisqués en échange du croissance économique; le second avec l’Europe: je dresse un mur protecteur contre l’islamisme, ouvre les portes à vos entreprises et vous fermez les yeux sur les plus élémentaires violations de l’Etat de droit.

En pleine négociation sur l’octroi d’un statut de partenaire avancé à la Tunisie, l’Union européenne n’a guère cillé sur l’article 61 bis du code pénal tunisien, adopté en juillet 2010, qui criminalise tout citoyen «établissant, de manière directe ou indirecte, des contacts avec des agents d’un État étranger, d’une institution ou d’une organisation étrangère dans le but de les inciter à porter atteinte aux intérêts vitaux de la Tunisie et à sa sécurité économique». Les défenseurs des droits de l’homme sont les premiers visés.

Ancien diplômé de Saint-Cyr, dirigeant de la sécurité militaire, puis de la Sûreté nationale quand Habib Bourguiba était encore aux commandes, Zine el-Abidine Ben Ali gouverne son pays en patriarche autoritaire et vengeur. Intraitable envers ses adversaires, impitoyable avec la critique. L’ordre résume sa gouvernance et l’obéissance, sa conception de la citoyenneté.

Flicage à tous les étages

Le système policier, omniprésent, forgé au fil des ans, est une facette peu connue de la Tunisie. Les actuelles émeutes de la rue depuis mi-décembre, guidées par la seule énergie du désespoir, traduisent autant l’écœurement face à l’injustice, l’arbitraire et l’impunité, que la révolte contre le chômage et la pauvreté.

Les Tunisiens vivent depuis des années sous une chape de plomb, sous l’œil de la police et des services de renseignements. Journalistes, militants politiques, défenseurs des droits de l’homme, et leurs proches, subissent au quotidien harcèlement, tracasseries administratives, vexations, convocations arbitraires, passages à tabac, emprisonnements. La police ne se cache pas. Bien au contraire, sa visibilité fait partie de son travail d’intimidation.

Le soir de Noël à 19 heures, le journaliste Moez El-Bey, invité d’une émission que Radio Kalima diffuse en partenariat avec Radio Galère à Marseille (88.4FM), intervient en direct depuis son domicile de Sfax pour commenter les événements. Des coups sont frappés à sa porte. Des cris. Puis plus rien. La ligne est coupée. Plusieurs individus, habitants du quartier, ont agressé le journaliste, sous le regard complice d’agents de police présents sur le palier. En direct s’il vous plaît.

 http://fr.rsf.org/IMG/mp3/moez_el_bey.mp3

La Toile, outil de mobilisation, dans le collimateur des autorités

Les manifestations spontanées qui agitent le pays montrent que le feu couvait depuis longtemps. Il aura fallu une étincelle: le suicide d’un jeune diplômé, le 17 décembre à Sidi Bouzid, après la saisie de son étal de fruits et légumes, son seul gagne-pain. Le jeune homme aurait pu prétendre à un tout autre travail. Son immolation en fait le symbole d’une jeunesse laissée à quai, témoin impuissant d’une croissance économique dont elle ne recueille que les miettes tandis que la clique au pouvoir se partage le gâteau.

Comme souvent, c’est sur la Toile que la population vient exprimer ses frustrations. Depuis quelques années, les sites de partage, les réseaux sociaux, dont Facebook et Twitter, et des blogs comme Nawaat ou A Tunisian Girl ont suppléé les carences en information d’une presse traditionnelle largement inféodée au pouvoir, les quelques médias indépendants étant régulièrement mis au pilon.

Et ces dernières semaines, les autorités, qui sont déjà les as de la censure sur Internet, ont lancé un nouvel assaut. Plus d’une centaine de pages Facebook liées aux événements de Sidi Bouzid ont été bloquées. Ainsi que les articles en ligne des médias internationaux qui couvrent les troubles, qu’il s’agisse de France24, d’Al-Jazeera, de la BBC ou de la Deutsche Welle.

La police a mené une véritable campagne de piratage des comptes Facebook, afin de récupérer les codes d’accès des militants et d’infiltrer les réseaux de journalistes citoyens qui se sont constitués autour des événements de Sidi Bouzid. Les boîtes email de certains dissidents ont été piratées. Au dehors, la révolte contre les injustices et les brimades se paie cher: plus de 50 morts à l’actif du régime.

Les événements tunisiens en disent long sur la souffrance que nourrissent la censure et la répression. Ils révèlent aussi que ces dernières ne sont pas éternelles. Le pouvoir semble dépassé depuis que les Tunisiens osent dire non. La carte postale perd des couleurs quand la société tunisienne en reprend.

Gilles Lordet
Directeur de la Recherche
Reporters sans frontières

 

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