France

Le Mediator, une bombe à fragmentation

Jean-Yves Nau, mis à jour le 13.01.2011 à 18 h 07

Le gouvernement a perdu la maîtrise de la gestion de cette crise sanitaire sans précédent.

José Duquenoy, président d'une association de victimes du Mediator. Pascal Rossi

José Duquenoy, président d'une association de victimes du Mediator. Pascal Rossignol/REUTERS

Tentaculaire, l’affaire du Mediator occupe d’ores et déjà une place à part dans l’histoire des crises sanitaires française. Tout est allé très vite. Il y a précisément deux mois, Xavier Bertrand, (alors tout nouveau ministre du Travail, de l’Emploi et de la Santé) faisait savoir qu’il avait, en urgence, demandé à Jean Marimbert, directeur général de l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) de lui faire «un point de la situation» concernant ce célèbre médicament coupe-faim des Laboratoires Servier.

On venait alors d’apprendre de source officielle que le Mediator (mis sur le marché en 1976 et retiré en 2009) aurait, en France, été responsable d’environ 500 morts prématurées. Peu de temps après une autre estimation statistique faisait état de 2.000 morts. Xavier Bertrand demandait alors à l’un de ses services —l’Inspection générale des affaires sociales (Igas)– de lui remettre un rapport complet pour le 15  janvier. Puis fin décembre Nicolas Sarkozy faisait savoir qu’il entendait que la «transparence totale» soit faite sur cette affaire.

La «transparence totale»

La volonté de Xavier Bertrand sera respectée: le rapport de l’Igas sera remis le 15 janvier et aussitôt rendu public. Mais rapport de l’Igas ou pas, en deux mois le gouvernement a progressivement perdu la maîtrise de la gestion de cette crise et il n’est plus en mesure, à lui seul, de faire la «transparence totale». On enregistre d’autre part les premières conséquences de l’évolution de l’affaire. Jean Marimbert vient de faire savoir qu’il souhaitait désormais démissionner de ses fonctions de directeur général de l’Afssaps«Face aux questions que soulève l'histoire du Mediator et à la perte de confiance qu'elle suscite, le statu quo n'est pas concevable», estime-t-il alors que l'Igas n’a cessé ces dernières semaines de concentrer son attention  sur les  membres et anciens membres de l’agence qu’il dirige.

Pour sa part, Xavier Bertrand se retrouve lui aussi directement concerné après la révélation, par le Canard enchaîné, que lors de son premier passage à la tête du ministère de la Santé (juin 2005-mars 2007) deux des membres de son cabinet avaient perçu des rémunérations des Laboratoires Servier; une information suffisamment grave pour que le ministre annonce qu’il allait demander que les membres de l’ensemble des cabinets ministériels n’échappent pas à l’attention du vice-président du Conseil d’Etat aujourd’hui en charge d’une «mission pour la prévention des conflits d’intérêt dans la vie publique».

Et c’est toujours Xavier Bertrand qui assure aujourd’hui qu'il y aura une indemnisation «juste et rapide» des victimes tout en soulignant qu’il fallait compter ici avec «l'exigence morale de la reconnaissance de la responsabilité clairement établie». Bertrand qui prend soin par ailleurs d’annoncer, pour prévenir les critiques qui pourraient être faites du rapport de l’Igas, que ce dernier n’est chargé que de «pointer les dysfonctionnements administratifs». Les enquêteurs n’auront donc auditionné ni les Laboratoires Servier ni les différents ministres ayant au fil du temps été en charge du dossier. En d’autres termes, le rapport de l’Igas ne devrait faire office que de hors d’œuvre.

Un cas d'école

La démission annoncée du directeur général de l’Afssaps et le rôle potentiel d’arroseur arrosé du ministre de la Santé ne sont que les derniers éléments en date d’une série de révélations mettant en cause les différents acteurs de la longue chaîne du médicament. Tout, ici, s’est passé  comme si aucune des alertes lancées à compter de 1997 (année du retrait de l’Isoméride et du Pondéral, deux autres «coupe-faim» des Laboratoires Servier) n’avaient été prises en compte par les différents responsables et organismes en charge de la politique du médicament.

De ce point de vue, le Mediator constitue un cas d’école et joue le rôle d’une loupe grossissante. Il met en lumière l’existence, depuis 1976, d’une série majeure de dysfonctionnements concernant à la fois les conditions de mise sur le marché, l’opacité de la fixation du prix de vente, l’incompréhensible déconnexion entre l’évaluation du «service médical rendu» et la décision quant au remboursement par la Sécurité sociale et, bien évidemment, les failles du système de pharmacovigilance, cette «veille sanitaire» en charge de repérer au plus vite les plus graves des effets secondaires des médicaments.

C’est ainsi que vouloir faire la «transparence totale» sur le Mediator conduira immanquablement à faire de même sur la politique du médicament dans son ensemble; et à engager les réformes qui s’imposent. Mais la gestion par le gouvernement de cette affaire est d’autant plus complexe qu’il lui faut désormais compter avec l’ouverture d’un autre front, judiciaire.

C’est ainsi que 116 plaines pour «homicide involontaire» ou «blessures involontaires» viennent d’être déposées auprès du tribunal de grande instance de Paris par le Dr Dominique-Michel Courtois, président de l'association des victimes de l'Isoméride et du Médiator (Avim). «Des centaines d'autres sont en préparation. Il s'agira de milliers de plaintes», précise-t-on auprès de l'association qui vise deux objectifs: «La sanction pénale éventuelle des responsables» et «l'indemnisation des préjudices subis par les victimes».

Parallèlement à cette action, l'association UFC-Que Choisir vient aussi de déposer à Paris une plainte contre X pour «homicides et blessures involontaires» ainsi que pour «tromperie aggravée» et «omission de porter secours» aux victimes présumées du Mediator. En matière d’indemnisation, il y aurait bien une autre piste: celle d’un règlement à l'amiable entre les victimes et les Laboratoires Servier.

Pour sa part, UFC-Que Choisir  estime que cette solution «aurait le mérite de la rapidité mais serait discrétionnaire» et aurait de plus «l'inconvénient de l'opacité». Or il s’agit, faut-il le rappeler,  de faire la «transparence totale». L’enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris et menée par les gendarmes de l'Office central de lutte contre les atteintes à l'environnement et à la santé publique pourrait y contribuer; de même que la mission d’information parlementaire qui vient d’être créée et qui sera présidée par le député (PS) Gérard Bapt, par ailleurs médecin et spécialiste de cardiologie.

Jean-Yves Nau

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