Economie

Les États-Unis sont-ils condamnés à 10% de chômage?

Foreign Policy, mis à jour le 19.01.2011 à 6 h 57

Alors que les Etats-Unis s'orientent vers une reprise économique, le marché du travail peine à redémarrer. Une conséquence directe de la lente évolution structurelle de l'économie américaine.

- Devant un centre pour l'emploi à Madrid Susana Vera / Reuters -

- Devant un centre pour l'emploi à Madrid Susana Vera / Reuters -

L'économie américaine semble enfin reprendre du poil de la bête et s'orienter vers la reprise: plusieurs indicateurs économiques – y compris la production manufacturière et de services, les ventes de voitures et de biens de consommation – ont enregistré une amélioration notable au cours de ces derniers mois. Promenez-vous sur à peu près n'importe quel site d'informations financières, et vous y verrez un consensus pour qui la reprise économique durable est non seulement bien arrivée – mais s'accélère.

Le marché du travail peine à redémarrer

Mais il y a de bonnes raisons de penser que le marché du travail ne se calera pas sur ce rythme. Bien loin d'être une aberration, un taux de chômage élevé a peut-être tout d'une caractéristique stable de l'économie américaine.

En ce qui concerne le marché du travail, nous sommes, malheureusement, dans un creux très profond. Les récentes estimations d'ADP sur le secteur privé font état de 297.000 emplois nouvellement créés en décembre, mais c'est le premier cas d'un réel renflement de la courbe du chômage depuis le début de la récession. En novembre, le rapport du Bureau américain des statistiques du travail a arrêté le taux de chômage à 9,8%, soit 15,1 millions de chômeurs. Plus de 40% des travailleurs actuellement sans emploi le sont depuis plus de six mois, ce qui correspond au plus haut pourcentage de chômage longue durée depuis la Seconde Guerre Mondiale. Les chiffres sont mêmes encore pires si on regarde les sous-employés, ce qui comprend les travailleurs potentiels qui ont abandonné la recherche d'emploi, ou les 9% de la population active constituée d'employés à temps partiel qui aimeraient travailler à temps complet. Au moins 2,5 millions de personnes ont renoncé à chercher un emploi pour l'année dernière seulement.

Même si le niveau de création d'emploi continue sur sa lancée de décembre, il faudra attendre 2014 pour que le chômage passe sous la barre des 5%. Mais les bonnes nouvelles du mois dernier ne vont peut-être pas s'éterniser. Au regard de chiffres plus conservateurs portant à 150 000 la création de nouveaux emplois tous les mois, ce n'est pas avant 2024 que le chômage retrouvera ses niveaux de 2007. N'oubliez pas que plus de 100 000 nouvelles personnes sont censées rejoindre la population active chaque mois. En novembre, 92 000 nouveaux emplois ont été créés au total – mais cela n'a pas fait baisser le taux de chômage.

Pourquoi le marché du travail américain est-il dans une situation si catastrophique?

L'explication keynésienne de base pour ce chômage élémentaire veut que la demande globale – soit la conjugaison de la consommation et de l'investissement du pays – ait été trop faible. Mais il est peu probable que la consommation soit le seul problème, vu que le chômage est bien plus haut et persistant que pendant d'autres épisodes de désinflation de l'histoire récente. Si une faible demande était le souci principal, les profits devraient eux aussi s'effondrer, mais ce n'est pas le cas. L'investissement et les profits des entreprises se portent bien depuis un certain temps maintenant, et ils concordent largement aux fourchettes estimées avant la récession.

Il y a un autre problème avec l'hypothèse keynésienne, qui s'appuie fortement sur une idée voulant que les salaires réels et ajustés par rapport à l'inflation soient trop hauts. Si le chômage est si douloureux, pourquoi les chômeurs ou les chômeuses ne seraient-ils ou elles pas prêts à accepter un emploi avec un salaire plus faible pour calmer leurs souffrances? Mais loin de chuter, les salaires du secteurs privé sont actuellement en train de remonter – de plus de 60 cents (0,46€) l'heure depuis la fin de la récession. De nombreuses et pertinentes théories montrent la difficulté qu'il y a à diminuer les salaires des employés – des contrats à long-terme posent des problèmes juridiques, et le faible moral des travailleurs risque de s'effondrer si on le menace de coupes salariales. Mais il est plus difficile d'expliquer pourquoi les travailleurs sans emploi n'arrivent pas à trouver de nouveaux postes pour un salaire moindre, surtout si l'époque est à la reprise, les profits sont hauts, et les entreprises assises sur un tas d'or.

De nombreux conservateurs américains ont fait porter la responsabilité d'un chômage fort sur les épaules du Président Obama, arguant que le programme libéral de son gouvernement avait compliqué la reprise. Mais les statistiques prouvent le contraire. Encore une fois, les profits des entreprises et la consommation des ménages se portent bien. De plus, c'est dans le secteur où le gouvernement est le plus directement intervenu – le système de santé – qu'une hausse des emplois la plus robuste a perduré ces deux dernières années, avec plus de 20 000 nouveaux emplois rien qu'en novembre. Et n'allez pas faire porter le chapeau des pertes d'emplois aux immigrés illégaux chipant les postes des travailleurs qualifiés: les immigrés latinos ont largement quitté le pays depuis le début de la crise financière.

A mesure que le temps passe, il devient de plus en plus difficile d'éviter l'idée voulant que ces anciens emplois n'ajoutaient en fait pas grand chose à l'économie. Si l'on met de côté le boom de l'immobilier – entre octobre 2007 et juin 2008 – le PIB réel américain est aujourd'hui supérieur à tous ses taux historiques. Le fait que les États-Unis arrivent à ses niveaux de production de pré-crise avec moins de travailleurs soulève des questions sur l'utilité première de ces travailleurs. Si un chef d'entreprise licencie 10 personnes et voit son niveau de production revenir un an plus tard quasiment à la normale, il est difficile de dire que ces travailleurs fournissaient un effort conséquent.

L'histoire est la suivante. Avant le krach financier, on comptait de nombreux travailleurs pas très utiles à de postes pas très indispensables. Les employeurs ne se cassaient pas trop la tête pour savoir où ils se trouvaient. La demande était haute et les revenus explosaient, dénicher les travailleurs les moins productifs aurait alors demandé beaucoup de temps et d'agitation – tout en rognant sur le moral des travailleurs productifs, qui n'aiment pas trop être jaugés et espionnés. Les entreprises ont donc laissé le problème en l'état.

Puis la récession de 2008 est arrivée, et il n'était plus possible de continuer à payer tout le monde. De nombreuses entreprises ont dû faire regarder la dure réalité en face: les patrons devaient passer des coups de fils difficiles pour déterminer qui pouvait partir, et qui valait la peine d'être gardé. (Notez que le taux de chômage est plus bas chez les travailleurs possédant un diplôme universitaire, seulement 5% contre 16% chez les personnes moins éduquées, sans diplôme secondaire. Ce qui concorde au fait selon lequel les personnes les moins productives, qui ont tendance à avoir moins de qualifications, ont été mises à pied.)

Gérer l'émergence d'une classe recalée par la crise

En substance, nous avons vu l'émergence d'une importante classe de «travailleurs au produit marginal nul» arriver à expiration. Leur productivité n'est peut-être pas réellement égale à zéro, mais elle est inférieure aux ressources que demandent leur formation, leur emploi, et leur assurance maladie. Voilà pourquoi le travail souffre alors que le capital s'en sort bien; congédier ces employés est difficile pour les travailleurs eux-mêmes – et sans doute délétère pour la société en général – mais cela n'ébranle pas vraiment les profits. C'est une réalité froide et difficile, mais que nous devrons admettre, d'une manière ou d'une autre.

Alors comment interpréter cette récente cargaison de bonnes nouvelles? Et bien, un des points positifs, est que ces travailleurs peu productifs et mis à la porte entreprennent les ajustements nécessaires. Par exemple, selon un sondage du Pew Research Center, près de 70% des travailleurs au chômage ont d'ores et déjà modifié drastiquement leurs choix de carrière ou de secteur professionnel, ou envisagent de le faire. On note aussi des migrations de zones urbaines onéreuses, vers des quartiers plus petits et moins chers, comme Austin, Salt Lake City, et le nord de la Virginie, où les industries sont relativement plus performantes, et les marchés du travail plus fluides.

En d'autres termes, l'économie américaine subit une évolution structurelle majeure. Il ne s'agit pas de revenir au point de départ, mais d'une économie qui doit gérer le problème nouveau du ré-emploi des personnes qui, en réalité, ne produisaient pas grand-chose quand elles travaillaient. C'est un défi plus complexe que tout ce qui a été fait depuis le début de la récession – et jusqu'à aujourd'hui, les politiques n'ont pas réussi à y faire face.

Les analystes ne sont toujours pas d'accord sur la vitesse avec laquelle l'économie américaine se remettra. Mais ils en ignorent un aspect. L'ère d'un chômage bas sera peut-être du domaine du souvenir pendant encore longtemps.

Tyler Cowen et Jayme Lemke
Le premier est économiste et professeur à la George Mason University, le second est doctorant dans cette même université.

Traduit par Peggy Sastre

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