Culture

Loi Hadopi contre loi des séries

Slate.fr, mis à jour le 05.04.2009 à 11 h 59

Les journalistes spécialisés dans la critique des séries télés, contraints au téléchargement illégal, ne pourront bientôt plus exercer leur métier.

Je suis journaliste, spécialiste des séries télévisées, je possède une carte de presse, je signe des critiques, des interviews et des reportages dans certains des médias les plus lus, écoutés et vus de l'Hexagone, et je suis un hors-la-loi. En effet, je télécharge régulièrement des séries via des plateformes gratuites, un geste illégal. Je ne suis pas le seul. L'immense majorité de mes confrères se livrent à la même «piraterie». Si la loi Hadopi, votée jeudi soir à l'Assemblée, venait à être adoptée finalement dans sa forme la plus sévère, condamnant à la privation d'Internet les téléchargeurs récidivistes, les journalistes spécialistes des séries - et les blogueurs - se verraient dans l'impossibilité de mener à bien leur mission d'information - alors même que les séries suscitent un engouement sans précédent chez les Français.

On peut le déplorer mais, télécharger, pour un spécialiste des séries, est une nécessité. A l'origine du problème, un décalage persistant entre la diffusion des séries aux Etats-Unis et leur arrivée sur nos écrans - la question du téléchargement ne se pose en effet que pour la production étrangère, majoritairement américaine.

En moyenne, une œuvre atterrit sur nos écrans entre 6 mois et 1 an après sa diffusion américaine. Une attente en recul permanent, mais toujours impossible pour les téléspectateurs, qui demandent à être informés des dernières nouvelles d'Hollywood. « On ne peut plus faire marche arrière, explique Michaël2, rédacteur en chef d'un site spécialisé. Être à l'heure américaine est devenu une norme. » Se mettre uniquement à «l'heure française», pour le spécialiste des séries, se serrait perdre une partie considérable de ses lecteurs. Qui s'intéresse à une info vieille d'un an?

Une poignée de DVD en VF pour se faire une opinion

Devrais-je donc faire avec ce que les chaînes françaises me fournissent, m'adapter au grand public, cesser de vouloir jouer aux Américains? «On ne peut pas se contenter des deux épisodes promotionnels envoyés par les chaînes, constate David (1), rédacteur dans un magazine spécialisé. Il faut voir l'ensemble d'une œuvre pour pouvoir en parler convenablement.» Les attachés de presse font de leur mieux, mais il est rare de recevoir plus d'une poignée de DVD, qui plus est en VF, pour se faire une opinion. Qui demanderait à un critique cinéma de ne voir qu'un quart d'heure d'un film ou à un critique littéraire de n'avoir accès qu'au premier chapitre d'un roman? Œuvres monumentales, les séries demandent un dispositif de communication particulier, qui reste à inventer.

Être à «l'heure française», ne pas télécharger, ce serait aussi se priver de voir une part considérable de la production américaine — ou britannique — qui ne sera jamais achetée par les chaînes hexagonales. Or, «le spécialiste est aussi un peu historien de l'art, explique David, il doit explorer les productions étrangères, se faire prescripteur de tendances.» Nous sommes des défricheurs, nous repérons les séries qui demain feront des records d'audience sur le PAF. «Du point de vue de la loi, nous sommes des pirates, précise Michaël, mais nous avons un rôle économique à jouer.» Ce rôle porte un nom: le buzz. Des séries comme «Lost» ou «Heroes» ont décollé grâce à ce buzz, et les journalistes spécialistes des séries sont une des étapes majeures du bouche à oreille.

Notre téléchargement est un fait que nul n'ignore, «une hypocrisie, un non-dit, s'enflamme David. Tous les magazines, de Télé 7 Jours aux Inrockuptibles donnent à leurs lecteurs les dernières nouvelles en provenance des Etats-Unis. Les attachés de presse, les diffuseurs et les lecteurs savent que pour voir ces séries, nous téléchargeons, mais personne ne le dira jamais. C'est un accord tacite. Notre téléchargement créé le buzz, donc les chaînes laissent faire.»

En parlant de séries inaccessibles en France, pousserais-je mes lecteurs au téléchargement? Sans doute. «Nous avons peut-être pris de mauvaises habitudes, reconnaît David. Dans les années 50, les critiques cinéma étaient près à traverser l'Europe pour voir les films inédits. Nous pourrions nous installer à Hollywood.» Une solution qui n'en est pas vraiment une, puisque si nous arrêterions de télécharger, nos lecteurs, eux, seraient toujours coincés dans l'Hexagone, et nous serions toujours accusés de les inciter au téléchargement. «De fait, notre lectorat est constitué de pirates, poursuit Michaël, mais pas uniquement. Nous ne poussons pas au téléchargement, nous encourageons surtout les chaînes à se remuer. Nous avons joué un rôle dans la création des plateformes légales comme TF1 Vision et M6 Replay.»

Accessible à un clic

Je serai le premier à défendre ces plateformes... quand elles deviendront performantes. Aujourd'hui, seule une infime part des séries est disponible en vidéo à la demande. Quand l'ensemble de la production sera accessible d'un clic payant, comme cela tend à être le cas pour la musique, je militerai même volontiers contre le téléchargement illégal. J'aime les séries, et aimer son art, c'est défendre ses moyens de production. Qu'on laisse aussi aux journalistes, quand cette heure viendra, le droit d'accéder à ces plateformes gratuitement. Qui exigerait en effet des critiques littéraires, cinémas, musicaux ou théâtraux qu'ils payent pour faire leur métier?

Il faudrait pour en arriver là que la critique des séries télévisées soit enfin reconnue à sa juste valeur, au même titre que les autres critiques — le cœur du débat, au-delà de la nécessité du téléchargement. Pour que tout téléchargement cesse, il faut que les chaînes continuent de réduire leur retard sur l'étranger et que les studios développent d'autres moyens de diffusions. Nous sommes sur la bonne voie, mais il faudra du temps. Quand cette révolution aura eu lieu, quand une alternative crédible au téléchargement illégal sera disponible, alors la loi Hadopi sera la bienvenue pour les séries. Alors je serai pleinement à «l'heure française», qui sera l'heure internationale. D'ici là, je continuerai, non pas par goût de la piraterie, mais par nécessité professionnelle, à être un hors-la-loi.

Marc Adam

(1) Cet article a été rédigé sous pseudonyme, l'auteur y revendiquant — non sans regrets — la pratique du téléchargement illégal. Pour préserver sa situation professionnelle et personnelle, il a opté pour l'anonymat. Pour les mêmes motifs, et à leur demande, les noms des intervenants ont été modifiés.

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