Monde

Le Tea Party et la tragédie de Tucson

Jacob Weisberg, mis à jour le 12.01.2011 à 17 h 49

Comment le populisme xénophobe, anti-gouvernemental et pro-armes à feu a favorisé le passage à l’acte de Jared Lee Loughner.

Tea Party

James Manship, surnommé States, membre du Tea Party, devant le Capitole à Washington, le 2 novembre 2010. REUTERS/Molly Riley

Il y a quelque chose d’insultant, et d’inutile d’ailleurs, dans la recherche politiquement orientée de ce qui a bien pu tourbillonner dans la tête de Jared Lee Loughner. On entend dire que le tireur inculpé lisait Le manifeste du parti communiste et aimait les vidéos où l’on voit brûler le drapeau —bonne nouvelle pour la droite. Non, attendez —il était fan d’Ayn Rand et partisan de l’étalon-or, donc en fait, il était de droite. Certains assassinats expriment une idéologie, aussi tordue soit-elle. Vu les informations dont on dispose pour l’instant, la fusillade de Tucson ressemble davantage à de la schizophrénie teintée d’un soupçon de politique.

La pernicieuse justification de la révolte

En revanche, il est tout à fait approprié de s’interroger sur ce qui tourbillonnait en dehors de la tête de Loughner. Qualifier son crime de tentative d’assassinat revient à reconnaître qu’il semble s’inscrire dans un contexte politique et pas seulement personnel. Ce contexte n’était pas celui du radicalisme islamique, de l’indépendance portoricaine ou de l’anarcho-syndicalisme. C’est celui du populisme anti-gouvernemental, pro-armes à feu et xénophobe qui s’épanouit dans le climat sec et mauvais d’Arizona. Les vociférateurs extrémistes n’ont pas programmé Loughner, de façon mécanistique, pour abattre Gabrielle Giffords. Mais le mouvement du Tea Party a rendu bien plus probable qu’une personne dérangée telle que Loughner réagisse, soit capable de réagir, et ne soit pas empêchée de réagir de la manière folle qui a été la sienne.

Au cœur de la culpabilité de l’extrême droite, on trouve ses continuelles attaques contre la légitimité du gouvernement américain —campagne venimeuse qui ressemble assez au contexte des attentats d’Oklahoma City en 1995. Elle visait à l’époque les «bureaucrates du gouvernement» et l’ATF [organisme de contrôle de l’alcool, du tabac, des armes à feu et des explosifs]. Cette fois, il s’agit davantage du certificat de naissance d’Obama et de sa réforme du système de santé. Dans les deux cas, elle exprime la dangereuse idée que l’autorité du gouvernement fédéral n’est pas valable. Plus que les discours violents eux-mêmes, c’est bien cela l’aspect le plus dangereux de l’extrémisme de droite.

Souvent, les deux sont envisagés ensemble, car si le gouvernement est illégitime, alors la révolte est une réaction justifiée (d’où les accoutrements coloniaux) [référence à certains membres du Tea Party qui revêtent des costumes de la fin du XVIIIe siècle pour illustrer la comparaison entre leur cause et celle des Américains de l’époque en révolte contre l’Angleterre]. Des conservateurs fantaisistes tels que Glenn Beck et Sarah Palin aiment émoustiller leur public avec des allusions à une violence justifiée, notamment des rappels fréquents qu’ils sont armés et dangereux. Palin est allée jusqu’à représenter une cible sur quelqu’un qui a fini par se faire tirer dessus. Que celui qui a tiré ait été inspiré par Palin ou non n’est pas la question. La question est qu’on ne doit pas dessiner une cible sur quelqu’un, même métaphoriquement, même pour rire.

Rien n'est plus simple qu'acheter une arme

Les armes à feu sont aussi au cœur de la manière dont l’idéologie de droite a permis à Loughner de passer à l’acte. Les membres du Tea Party présentent souvent le droit de porter des armes comme un contrepoids nécessaire au despotisme fédéral. «Vous savez, si ce Congrès continue comme ça, les gens vont vraiment se tourner vers ces solutions proposées par le deuxième amendement», déclare la républicaine Sharron Angle, qui a failli battre le démocrate en place au Sénat lors des dernières élections dans le Nevada. D’un point de vue pratique, un accès facilité aux armes à feu donne les moyens aux extrémistes et aux cinglés de défier l’autorité du gouvernement à tout bout de champ. La position de la National Rifle Association selon laquelle toute tentative de réglementer la propriété des armes à feu est une violation de la Constitution prévaut à la fois politiquement et devant les tribunaux. Ce qui signifie qu’il n’y a rien de plus simple que de rentrer dans un magasin de chasse, comme l’a fait Loughner apparemment, d’acheter une arme dangereuse et d’aller à des meetings politiques en la portant cachée sur soi. Comment les politiciens doivent-ils se protéger des fous armés? En s’armant eux-mêmes, bien sûr. Même sans loi permissive sur le port d’arme, qui n’est nulle part plus laxiste qu’en Arizona, Loughner aurait peut-être été capable de se procurer une arme quand même. Mais pas aussi facilement.

D’abord, vous commencez par exciter les psychotiques en utilisant un langage incendiaire et en brandissant les notions de tyrannie, de traîtrise et de reconquête du pays. Ensuite, vous faites en sorte qu’ils puissent se procurer facilement des armes à feu. Et si vous voulez vraiment avoir des problèmes, vous devez aussi placer les traitements des maladies mentales quasiment hors de portée. J’ignore si Loughner bénéficiait d’une assurance santé, mais il fait partie d’une catégorie de gens qui manque souvent de couverture maladie —plus assez jeunes pour être couverts par les parents (jusqu’à l’entrée en vigueur de la loi sur la couverture santé des plus de 20 ans il y a quelques mois), pas assez vieux pour bénéficier de Medicare, et pas assez pauvre pour Medicaid. Quand ce genre d’individu a en outre un passé de maladie mentale, il est absolument inassurable. S’il veut être soigné, il n’a comme seul recours que de commettre un crime. Et si les républicains réussissent à mettre le projet de réforme du système de santé d’Obama sur la touche, cette situation ne changera pas.

Encore une fois, tout cela ne veut pas dire que le Tea Party a provoqué la tragédie de Tucson, mais seulement que sa politique a augmenté les risques que ce genre d’événements survienne. C’est en critiquant la naïveté des écrivains de son propre camp vis-à-vis du communisme que George Orwell a écrit:

«Tant de pensées de gauche sont une façon de jouer avec le feu par des gens qui ne savent même pas que le feu est chaud.»

Aujourd’hui, c’est la droite qui s’amuse avec des discours violents et joue l’innocence outragée quand explosent ses mots si inflammables.

Jacob Weisberg
Traduit par Bérengère Viennot

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