Economie

Sarkozy va tenter de ranimer un G20 mourant

Foreign Policy, mis à jour le 18.01.2011 à 11 h 12

Alors que Paris lancera officiellement sa présidence du G20 le 24 janvier, Nicolas Sarkozy prétend briller à sa tête avec un programme qui se veut ambitieux. Mais ces objectifs s'avèrent illusoires: après des échecs successifs, les beaux jours du G20 semblent derrière lui.

Washington, 10 janvier 2011. Jason Reed/Reuters

Washington, 10 janvier 2011. Jason Reed/Reuters

Le Président français, Nicolas Sarkozy, est arrivé à Washington aujourd'hui pour des entretiens avec le Président Obama, principalement tournés vers l'élaboration du programme du G20. Dès leur accès aux rênes du premier groupe consultatif du monde, Sarkozy et ses conseillers ont défini tout un ensemble de problèmes dont ils aimeraient s'occuper, y compris la restructuration du système monétaire mondial et la diminution de sa dépendance au dollar en tant que monnaie de réserve, la coordination de stratégies de développement, le contrôle de la flambée des prix alimentaires, et même la réforme du Conseil de Sécurité de l'ONU.

Peu avant l'arrivée de Sarkozy à Washington, le ministre des Finances brésilien a dénoncé ce qu'il a décrit comme une manipulation des taux de change et a exhorté le G20 à se concentrer sur ce problème. Même si Sarkozy arrive à se faire entendre par Obama sur son ordre du jour, et s'il parvient à mettre au point sa stratégie, on a de plus en plus l'impression que les plus beaux jours du G20 sont derrière lui.

D'importantes sollicitations politiques intérieures poussent Sarkozy à faire de son passage à la tête du G20 (et aussi du G8, que la France préside actuellement) un événement aussi spectaculaire et conséquent que possible. Il affronte aujourd'hui ce qui semble une difficile bataille réélective, et un passage au premier plan international pourrait l'aider à ranimer des sondages chancelants (et lui donner des forces pour un possible duel contre l'actuel président du Fond Monétaire International, Dominique Strauss-Kahn). Cette dynamique politique, alliée à la personnalité quelque peu maniaque de Sarkozy, annonce un épisode français à la tête du G20 qui a toutes les chances d'être frénétique, ou au moins d'en avoir l'air.

Le président français devra peut-être batailler pour que le G20 reste sous les feux de la rampe. Certains de ses projets les plus ambitieux, mais les moins vraisemblables, en particulier la réforme du Conseil de Sécurité, ont déjà été remisés aux oubliettes. De récents événements imposent d'autres problèmes plus importants à l'ordre du jour; si les émeutes de la faim continuent à se multiplier, par exemple, cette question pourrait balayer toutes les autres au moment où les dirigeants du G20 se rencontreront à Paris, plus tard dans l'année. Le président de la Banque Mondiale, Robert Zoellick , a déjà battu le rappel, ces dernières semaines, sur la nécessité qui incombe au G20 de faire des prix alimentaires sa première priorité. Pour sa part,Washington préfèrera probablement mettre l'accent sur la crise de la dette européenne, qu'il voit comme la plus sérieuse menace économique internationale.

Mais la réforme du système monétaire international est certainement ce que la France appelle le plus de ses vœux. Les Français ont pris garde à ne pas concevoir ce dossier comme une attaque directe contre le dollar et sa position de première monnaie de réserve internationale. Lors de l'entrevue du jour dans le Bureau Ovale, Sarkozy a eu une attitude exemplaire:

«J'ai toujours été l'ami, un immense ami des États-Unis, et je connais le rôle important que les États-Unis jouent dans le monde,l'importance du dollar américain en tant que devise mondiale numéro1.»

Mais quelques heures auparavant avant, les officiels français parlaient de mieux équilibrer les monnaies dominantes. «Nous voulons encourager le développement international d'autres monnaies, comme le yuan a déclaré à Reuters un conseiller de Sarkozy.

Comme Sophie Meunier, de l'Université de Princeton, l'a défendu, il serait facile d'y voir l'énième manifestation du désir français récurrent de dompter ce que l'ancien ministre des Affaires Étrangères, Hubert Vedrine, appelait l'«hyperpuissance». Elle écrit:

«[les objectifs de Sarkozy] ressemblent à un assaut frontal contre Washington typiquement français. L'ambition déclarée de la France n'est rien de moins qu'un système monétaire international tout neuf – en plus de la régulation des marchés des matières premières et du renouvellement de la gouvernance économique mondiale, pour faire bonne mesure. L'analyse présidant cet ambitieux programme veut que l'instabilité financière internationale provienne de la situation privilégiée du dollar en tant que monnaie de réserve. L'abolition de ce privilège, si on suit la démonstration, correspondrait ainsi mieux à la nouvelle réalité économique multipolaire.»

C'est une démonstration que cautionnent probablement certains officiels américains en privé: ils savent que le système de réserve international actuel crée une dépendance intenable, et à terme dangereuse, des États-Unis à des financements étrangers bon marché. Mais alors que les États-Unis réduisent leurs impôts, développent de nouvelles mesures de relance et, par conséquent, creusent leurs énormes déficits, Washington n'a pas très envie de s'éloigner d'un modèle où le dollar est la monnaie de réserve.

Dans tous les cas, rien ne dit que ces projets d'une réforme monétaire internationale atteignent les réunions de travail. Le G20 a réussi avec brio à contrer le protectionnisme et à coordonner une réponse internationale à la crise financière en 2008 et 2009, mais a eu depuis du mal à maintenir cet élan.

L'an dernier, le sommet de Séoul a été un échec: ses membres n'ont quasiment rien réussi de concret, que ce soit sur la réévaluation des monnaies, ou quoi que ce soit d'autre. Et il n'est pas certain que le groupe puisse pousser ses membres à respecter leurs engagements, même les plus génériques. Au sommet de juin 2010, à Toronto, par exemple, les nations industrialisées se sont engagées à réduire leurs déficits budgétaires par deux d'ici 2013. Cet objectif semble aujourd'hui tout simplement inatteignable par les États-Unis. (Cette semaine, le directeur général adjoint du FMI, John Lipsky, a diplomatiquement vu dans les récentes économies budgétaires de Washington un «défi majeur».) L'échec de l'Amérique sur cette mesure importante envoie un signal fort aux autres membres du G20 quant à la pertinence de leurs promesses.

Les récentes contre-performances du G20 ont conduit Ian Bremmer, d'Eurasia Group, à affirmer que le monde entrait dans une phase «G-Zéro»,dans laquelle il n'y a en réalité plus de comité directeur global:

«La coopération du G20 en 2008 et 2009 s'est révélé être une réaction collective éphémère à la panique, ayant joué le nombre pour faire bloc face à un désastre imminent. On a vu pour la première fois que tout cela n'allait pas durer à Copenhague, l'année suivante, dans un sommet sur le climat marqué par tant de mésentente que le résultat a été pire que s'il n'y avait pas eu de sommet du tout. Le climat était une priorité suffisamment secondaire au beau milieu de difficiles relances économiques pour que les dissensions aient largement été oubliées. C'est moins le cas avec le dernier sommet du FMI, à l'automne dernier, et le congrès du G20 à Séoul, qui s'est terminé sur les menaces d'une guerre monétaire globale et le retour aux barrières économiques nationales des années 1930. Durant ces deux sommets, les stratégies économiques des principales économies mondiales se sont opposées les unes aux autres.»

Même certains responsables français ont cherché à tempérer les attentes par rapport au G20, comme les montrent ces déclarations d'un haut dignitaire au Wall Street Journal:

«Nous devons adapter le G20 à un nouvel environnement,d'une gestion de l'économie mondiale à haute fréquence, à unegestion à basse fréquence. Le rythme va probablement se ralentirparce que nous devons faire face à des problèmes plus profonds etplus difficiles.»

Le problème, pour les Français – et pour le monde – c'est qu'une entité comme le G20 ne va peut-être pas pouvoir fonctionner très longtemps à basse fréquence. Contrairement au G7/G8, et à ses précurseurs, il n'y pas grand-chose qui relie culturellement, politiquement ou économiquement le G20; on y trouve des pays aussi divers que l'Italie ou l'Indonésie, la Chine et le Mexique. Et il ne semble pas non plus que les sommets du G20 aient réussi à créer un tel sentiment communautaire. Le groupe est trop bringuebalant pour permettre le genre de lien de leader à leader qui se crée parfois lors des palabres du G7 et G8. Après l'arrivée d'«invités spéciaux», comme l'Espagne, Singapour, le Malawi et l'Éthiopie, le sommet de Séoul a réuni jusqu'à 25 chefs d'États, sans compter la demi-douzaine de présidents d'organisations internationales. Le prochain sommet réitèrera probablement cette pratique inflationniste, et même un Sarkozy au sommet de sa forme aura du mal à en faire un congrès significatif.

Les Français et les Coréens du Sud ont laissé entendre que le G20 avait besoin d'une structure et d'une équipe permanentes– peut-être une version miniature du Secrétariat de l'ONU –pour garder le processus consultatif sur les rails, mais l'idée n'a pas soulevé les foules, ni à Washington ou à Pékin. Le véritable problème est certainement plus fondamental, et ne sera pas résolu par la création de nouveaux bureaucrates: le monde a besoin d'un comité de pilotage économique de taille raisonnable (5-7 membres,dans l'idéal) qui ne serait pas dominé par l'Europe, comme le G7/G8, et qui inclurait des économies émergentes.

A moins d'une crise majeure qui leur redonne une raison d'être, il est tout à fait possible que Sarkozy et le G20 soient mis sur la touche.

David Bosco

Traduit par Peggy Sastre 

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