Monde

Jours ordinaires d’un internaute tunisien

Taoufik Ben Brik, mis à jour le 18.01.2011 à 15 h 46

Mohamed a une arme: Internet. Aujourd'hui, il craint la visite des «costumes noirs»...

Une page Facebook. REUTERS/Mal Langsdon

Une page Facebook. REUTERS/Mal Langsdon

Mohamed, alias Mandela.net, est de ceux qui se sont préparés depuis toujours au jour J, à l’insurrection de la rue. Il était de tous les combats insolites. Grèves de la faim des diplômés chômeurs, procès des étudiants sans logis, émeutes de lycéens, émeutes de jeunes contre une hausse présumée du prix du pain, la guerre des routiers, la révolte des vendeurs à la sauvette du Souk Moncef Bey, la grogne de mineurs de bassin minier de Gafsa, la révolte de petits trafiquants de Benguerdene. Il était toujours aux premières loges. Normal: il était parmi les 100 têtes d’affiches, ces enfoirés et têtes brûlées qui ont fait tourner en bourrique Ben Ali: «Il était de ceux qui n’ont pas laissé la Tunisie orpheline, au temps où la rue était en léthargie. Il était de ceux, pionniers, qui jouaient déjà sur le terrain de Ben Ali: corruption, despotisme et misère. Il n’a pas démérité…», avoue Oum Zied, la mère de tous les incorruptibles.

Accro aux proses subversives

Mais, de surcroît, Mohamed s’est mis à l’informatique, clef de l’internet, très tôt. Savait-il qu’avec cette arme, il ne sera pas recalé comme la plus part de l’ancienne garde, mais propulsé au devant des récents événements? Le soir, alors qu’il était en pyjama sur le bord du lit et qu’il attendait les informations de minuit en fumant encore une cigarette, Mohamed essaya de retrouver l’instant où ce beau mercredi 5 janvier 2011 lui avait échappé. Le matin avait été ensoleillé, frais d’une chaleur d’été se prolongeant en hiver, et pourtant la chaleur qui apparaîtrait vers 11 heures était déjà sensible, lumière et température rappelaient les journées endimanchées passées pendant lesquelles il tuait le temps dans un cybercafé. Son vice: se connecter sur des sites «tabous», malgré les conseils du gérant du café, un ami d’enfance, qui l’implore de ne plus s’aventurer sur des sites proscrits: Facebook, Twitter, YouTube, presse étrangère, organisations internationales des droits de l’homme, et autres sites anti-Ben Ali, comme Takriz, Tunisnews, Radio Kalima

Mais comme un joueur, Mohamed ne s’arrêtera que lorsqu’il perdra sa dernière chemise. Le gérant du cybercafé l’a même prévenu que les autorités cherchent à repérer les personnes qui se connectent à un site bloqué. Mais Mohamed est «accro» de proses subversives. C’est plus fort que lui. «J’aurais dû m’arrêter à temps!», dit-il. En ce mercredi 5 janvier, jour d’enterrement du jeune chômeur diplômé qui s’est immolé à Sidi Bouzid, il y a vingt jours, tous les sites bloqués, par on ne sait quel sortilège, ont réapparu.

L'homme l'attend, le dévisage

Du coup, Mohamed ne peut plus s’arracher du petit écran de l’ordinateur… Jusqu’au moment où il sent qu’il attire trop l’attention: un homme grand, de carrure large, la dévisage avec impertinence. Dès qu’il sort du cybercafé, il sait que le type est là, à l’attendre, posté devant la porte de l’immeuble où il habite. Vers 13 heures, le téléphone sonne. Au bout du fil, personne. Mohamed pense à un avertissement, il se sent louche, suspect. Et se souvient soudain de ce passage d’un texte d’Amnesty International évoquant l’«intériorisation de la peur par la population».

C’est un sentiment presque palpable. Une sensation étrange entre le désir du vomissement et l’étourdissement. L’humiliation, c’est se sentir déshabillé des pieds jusqu’à la tête. Ses lectures interdites lui donnent des idées.

Il craint la visite des costumes noirs… Pour les autorités, qui ont posé la surveillance de leurs concitoyens en dogme, la Toile pose un redoutable problème. Comment, par exemple, tolérer que les innombrables sites de la résistance en exil soient visités en toute quiétude dans un pays où toute critique à l’égard du régime est considérée comme blasphème? Comment imaginer que des critiques qui circulent librement dans un pays «où on a atteint la perfection, où il n’y a pratiquement aucune opposition»? Car si on laissait au peuple tunisien accorder 99,99 % des suffrages à Ben Ali, ce ne serait plus un président, mais un dieu vivant…

«Aussi les zéros et quelques poussières qui ont dit non à Ben Ali doivent être renvoyés de son paradis», dit un internaute qui souhaite garder l’anonymat. Dans ce contexte, internet est perçu comme l’instrument du Malin. Officiellement, la Toile est sans frontières. «Internet pour tous», «Avec Internet, le mot impossible n’existe pas», «La Tunisie fête Internet» et tant d’autres slogans lancés par l’Agence tunisienne Internet (ATI) qui exerce la fonction de cyberpolice sur les principaux fournisseurs d’accès au réseau mondial.

La Tunisie, où internet est promu et filtré

Les deux fournisseurs privés, Planet.tn et Global.tn, sont dirigés par deux membres de la famille du président Ben Ali. Le régime s’enorgueillit d’être le premier pays africain à s’être connecté à Internet, de l’existence de mille publinets (des lieux d’accès à Internet mis en place par le gouvernement, NDLE) et du fait qu’en quinze ans le nombre d’internautes a crevé tous les plafonds (100 internautes en 1996 contre 3.6 millions en 2010). Des manifestations ont été organisées pour promouvoir l’utilisation d’internet auprès du grand public. Ateliers de sensibilisation et d’informations, concours ont eu lieu dans toutes les régions.

Démarchage agressif auprès des usages pour qu’ils connectent. «Pas de salut sans Internet. C’est le passeport de la modernité», slogan de l’ATI. Pourquoi, alors, la Tunisie est considérée comme l’un des cinq grands ennemis de l’Internet?

La réponse est venue de Human Rights Watch. L’organisation new-yorkaise étale au grand jour les prouesses de filtrage utilisées par le régime tunisien. La technique la plus fréquente demeure le verrouillage de certaines adresses Internet. Le courrier électronique fait, bien évidemment, l’objet de toutes les attentions des censeurs.

Le fournisseur d’accès ou les services spéciaux ont peu de mal à se brancher pour intercepter le message. Pis, les forums de discussion et les réseaux sociaux comme YouTube et Twitter qui permettent aux internautes de dialoguer entre eux sont vite repérés et ne sont plus accessibles. «Le régime tunisien s’est doté de programme, de logiciels et de machines qui scrutent en permanence le contenu des documents en interdisant l’accès dès qu’un mot clé jugé subversif apparaît», estime Eric Goldstein de Human Rights Watch. Dans son rapport de mission à Tunis, chaque année, Reporter Sans Frontières relève: «Il est arrivé que des internautes reçoivent la visite à leur domicile de policiers qui les interrogent sur les raisons de leur connexion, à telle ou telle adresse.» C’est dans ce climat de haute surveillance que Mohamed a péché. Il attend la peur au ventre, la descente des visiteurs de la nuit.

Taoufik Ben Brik

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Taoufik Ben Brik (6 articles)
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