Monde

Fusillade de Tucson: quand la logique défaille

Christopher Beam, mis à jour le 11.01.2011 à 11 h 13

Le professeur de philosophie de Jared Lee Loughner, qui a tiré sur Gabrielle Giffords et tué six personnes, se souvient d'un élève perturbé.

Jared Lee Loughner, le 10 janvier 2010. REUTERS/Pima County Sheriff's Forensic Unit

Jared Lee Loughner, le 10 janvier 2010. REUTERS/Pima County Sheriff's Forensic Unit

Les messages postés sur YouTube par Jared Lee Loughner semblent à première vue une succession d'idées sans queue ni tête. Le jeune homme s'y définit comme un «rêveur conscient» soucieux de la «structure grammaticale anglaise» et du «contrôle de l'esprit», et désireux de voir les États-Unis revenir à l'étalon-or. Loughner exprime toutefois ces idées sous une forme ordonnée, le syllogisme. Un syllogisme est un raisonnement dans lequel une conclusion est déduite de deux prémisses.

«Tous les hommes sont mortels.
Socrate est un homme.
[Donc] Socrate est mortel»
, nous dit la célèbre inférence grecque.

Dans l'une de ses vidéos, Loughner propose des syllogismes bien à lui, comme:

«Si notre ère a un nombre d'années infini,
alors les années de notre ère n'ont pas de fin.
Notre ère a un nombre d'années infinies.
Donc les années de notre ère n'ont pas de fin.»

«Oui, c'est lui», déclare Kent Slinker quand je lui lis au téléphone certaines des formules de Loughner. Ce professeur de philosophie à l'université de Pima a reconnu la «pensée irrationnelle et déconnectée» de l'élève qu'il a eu en cours d'introduction à la logique pendant le deuxième semestre 2010, la pensée de «quelqu'un qui avait le cerveau en bouillie».

Des questions sans aucun sens

Loughner était un élève modèle en termes d'assiduité: il assistait à tous les cours, deux fois par semaine, du moins avant d'abandonner à la fin du semestre. Mais il était par ailleurs catastrophique. Mauvais aux examens, il posait des questions sans aucun sens. «Ses réflexions n'avaient pas de lien avec le réel», se souvient Slinker. Un jour, il a rendu un devoir avec des gribouillis géométriques en guise de réponses. Le professeur repense également aux «moments d'hilarité que rien ne justifiait en cours» de cet élève très perturbé mentalement. «Il avait toujours le regard vague, pas de celui qui regarde par la fenêtre, mais de celui qui se joue une scène dans sa tête.»

À partir de la moitié du semestre, Slinker a de nombreuses fois tenté de s'entretenir en privé avec Loughner. Le professeur raconte:

«J'écrivais [sur ses copies]: “Venez me voir après le cours pour que nous puissions discuter de vos résultats et d'un éventuel suivi personnalis”.»

Mais à la fin du cours, Loughner baissait les yeux et partait en toute hâte.

Comment l'aider?

Slinker et le président du département de philosophie, David Bishop, qui a eu Loughner comme élève dans une autre matière, se sont demandé comment l'aider. Cependant, pour que l'université puisse accorder un traitement spécial à un étudiant, celui-ci doit «reconnaître» qu'il est en difficulté, explique Slinker: «Si on avait pu lui faire faire des évaluations, on aurait pu l'aider.» Mais ils n'ont jamais pu le retenir suffisamment pour aborder le sujet.

Après coup, Slinker ne revoit pas de signes avant-coureurs classiques: «Il ne m'a jamais fait l'impression d'être violent.» Selon le professeur, Loughner n'a «jamais» évoqué de sujets politiques. Mais si le cours ne traitait pas de l'actualité, Slinker utilisait parfois des slogans politiques comme exemples de logique fallacieuse.

Slinker a appris que la parlementaire Gabrielle Giffords avait été touchée dans la fusillade de samedi en lisant le Arizona Daily Star en ligne. Le choc a été d'autant plus grand qu'il avait eu le père de Gabrielle, Spencer Giffords, comme étudiant en philosophie durant l'été 2009.

Les deux hommes avaient vite sympathisé, et Slinker avait été invité aux 75 ans de Spencer Giffords, dont l'entreprise de pneus avait été reprise par sa fille Gabrielle. Pour l'avoir vue brièvement lors de cette fête d'anniversaire, le professeur la décrit comme «très énergique, pleine de vie, souriante et sincère». Quant au père, Slinker en parle «comme d'un ami de toujours que j'aurais retrouvé après de longues années». Giffords a donné au professeur une photo de sa fille entourée de son mari et du Président Obama.

Reste que les syllogismes de Loughner ne sont pas si différents de ceux que Slinker pourrait utiliser en cours. «Quand on enseigne la logique, on fait la distinction entre vérité et inférence», note toutefois le professeur. On pourrait par exemple dire:

«Si les poulets volaient à l'envers, alors George W. Bush serait Président en 2098.»

La proposition n'est pas vraie, elle sert uniquement de prémisse pour tirer une conclusion. Le but, précise Slinker, est «de montrer que c'est la forme du raisonnement, plutôt que son contenu, qui en exprime la validité». Or cela n'est valable qu'en théorie. Si l'on fait intervenir la logique dans le réel, les prémisses ne peuvent pas être n'importe lesquelles: «Si les prémisses sont fausses, ça ne vaut pas», conclut Slinker.

Christopher Beam
Traduit par Chloé Leleu

Christopher  Beam
Christopher Beam (57 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte