Monde

Italie: les manifestants étudiants ne sont pas de dangereux révolutionnaires

Margherita Nasi, mis à jour le 19.01.2011 à 17 h 21

Contrairement à ce que les hommes politiques italiens voudraient faire croire, les manifestants ne sont pas des étudiants ultra-politisés ni des «professionnels de la violence», mais juste des jeunes inquiets de leur avenir remis en cause par une réforme bien précise.

Des étudiants manifestent à Rome, Italie, le 30 novembre 2010. REUTERS

Des étudiants manifestent à Rome, Italie, le 30 novembre 2010. REUTERS

«Dites à vos enfants de rester à la maison. Ces manifestations sont fréquentées par des assassins potentiels. Il faut les éviter», affirmait Maurizio Gasparri, président du Parti Le Peuple de la liberté (PDL) au Sénat, à la suite de la manifestation qui a dégénéré à Rome le 14 décembre.

20 millions d’euros de dégâts, 124 blessés, des images du centre historique en flammes et des vidéos violentes envahissant le web italien... La manifestation contre la réforme Gelmini avait de quoi marquer les esprits. Black bloc, infiltrés... Face à ces inquiétantes hypothèses soulevées pour expliquer cette violence, le gouvernement propose des solutions radicales: certains évoquent les arrestations préventives, d'autres suggèrent d’élargir le Daspo (Divieto di Accedere alle manifestazioni Sportive, Interdiction d’accéder aux manifestations sportives) des stades à la place publique pour empêcher les éléments perturbateurs de se rendre aux manifestations.

Dans une période quelque peu mouvementée pour la politique italienne, la tentation est forte de voir dans ces jeunes des petits révolutionnaires souhaitant renverser l’ordre établi. Terrorisme, protestation générationnelle, retour à 68... Nombreux sont les hommes politiques qui ont voulu classer le manifestation du 14 décembre dans des cases dépassées –et révolues. Mais justement, qui étaient ces éléments perturbateurs, et pourquoi manifestaient-ils?

«La fin de tout espoir»

La manifestation a bien dégénéré le jour du vote de confiance envers le président du Conseil Silvio Berlusconi, et la nouvelle a eu un rôle déterminant dans le dérapage de la manifestation vers la violence. «Le cortège a changé d’humeur au moment où on a voté la confiance. La fin de tout espoir concernant une possibilité de changement, la sensation de deux années de mobilisation inutiles, ainsi que le soupçon d’une corruption latente dans le monde politique, ont clairement joué dans les évènements du 14 décembre à Rome», raconte Giulio Calella, auteur de Studiare con lentezza, l’università, la précarietà, et il ritorno delle rivolte studentesche. (Etudier lentement, l’université, la précarité, et le retour des révoltes étudiantes).

Mais il ne faut pas oublier que les étudiants manifestaient pour une raison bien précise: la réforme Gelmini, qui porte sur le système universitaire italien. Si le vote de confiance a autant joué sur l’humeur des manifestants, c’est qu’il signifiait la fin de toute possibilité de changement concernant cette réforme devenue loi le 23 décembre, signée en ce début d’année par le président de la république italienne. «Ce n’est pas une protestation générationnelle, explique Michele, du syndicat universitaire Link Roma: les étudiants condamnent un projet: la réforme Gelmini. Ils ont pu analyser les aspects réels de cette réforme et ont compris qu’elle ne leur convenait pas».

Bien plus qu’une révulsion envers l’ordre établi, ce sont quelques éléments précis d’une réforme qui motivaient les protestations des étudiants:

  • La remise en cause du caractère public de l’université, avec l’entrée d’externes dans un conseil d’administration qui prend toujours plus d’importance: le sénat académique a désormais des pouvoir limités, alors que le conseil d’administration a la responsabilité des dépenses.
  • La fin des CDI pour les chercheurs, remplacés par des CDD renouvelés au bout de 6 ans en fonction des performances. Si le chercheur prouve son mérite, il devient alors professeur associé. Dans le cas contraire, il doit trouver une autre profession. Les opposants à la réforme craignent que le recrutement se fasse surtout en fonction de l’argent à disposition de l’université, que les coupes budgétaires ont déjà réduit: les ressources de l’université passent de 7,2 milliards d’euros en 2010 à 6,9 milliards en 2011.
  • Les futurs professeurs ne sont plus choisis sur concours mais sont inscrits dans une liste en fonction de leurs publications. Les universités choisissent leurs candidats parmi ceux présents sur la liste, à travers un concours. Les modalités d’entrée sur la liste ainsi que la possibilité de trucage des concours inquiètent les détracteurs de la réforme.
  • La suppression de 90% des bourses, ainsi que la diminution des fonds publics pour les universités au bilan déficitaire. Un «prêt d’honneur» sera consenti aux meilleurs étudiants, mais pour les opposants de la réforme, ce n’est qu’une promesse sans fonds.
  • Le salaire sur le mérite: finies les primes à l’ancienneté, le salaire reflétera le mérite des professeurs, jugé par des groupes de professeurs internes et externes. Certains dénoncent pourtant le flou autour des critères d’évaluation.

Pas des jeunes politisés

La réforme Gelmini a été passée au crible par des étudiants au profil finalement assez banal: non pas des jeunes politisés, mais principalement des citoyens inquiets pour leur futur.

«En Italie les mouvements étudiants ont beaucoup changé au cours des dernières années. Avant, ils se caractérisaient par une tradition très politique, liée aux partis», raconte Giulio Calella. Mais avec la fin des grands partis, et l’ouverture, à partir des années 90, de l’université à des catégories sociales auparavant exclues, la population étudiante change et, suite à la précarisation du marché du travail, ses revendications aussi.

«Dans les années 60 et 70, les étudiants allaient devant les usines pour diriger les ouvriers: ils se percevaient comme des intellectuels avec une vision politique globale. Les étudiants qui manifestent aujourd’hui sont beaucoup moins politisés. Ce qui n’est pas forcément un mal, puisque leurs revendications partent de besoins précis».

La disproportion croissante entre les personnes qui participent aux assemblées universitaires et celles qui sont présentes aux manifestations abonde en ce sens: alors que les assemblées se vident, les cortèges se gonflent, signe d’une difficulté de politisation des étudiants.

Y aurait-il alors une scission entre des étudiants inquiets pour leur futur manifestant pacifiquement, et des groupuscules politisés et violents, dont l’objectif affiché est de faire dégénérer les manifestations?

Rage collective ou black bloc?

Les syndicats étudiants, sans surprise, démentent. Link Roma en premier: «Aucune organisation n’a poussé les étudiants à la violence. Bien au contraire, toutes les organisations étudiantes étaient d’accord pour la condamner», soutient Michele. Pour lui, parler de bons et de mauvais étudiants est faux. Il décrit une rage partagée par tous les étudiants et accuse la stratégie de tension mise en oeuvre par le gouvernement: «L’agitation du spectre des infiltrés, la présence massive des forces de l’ordre, la mise en place d’une zone rouge (pour empêcher les manifestants de se rendre dans le centre historique)...le gouvernement n’a fait qu’envoyer des signes d’une situation toujours plus tendue pour détourner l’attention du public du décret de loi en la focalisant sur les dangers potentiels de la mobilisation étudiante».

Une vision biaisée? En tout cas, cette version est partagée par nombre d’observateurs. Giulio Calella nie la présence de «professionnels de la violence». Pas de black bloc, une «tradition nord européenne» que Calella affirme ne pas exister en Italie, mais une «explosion de rage collective». Présent à la manifestation du 14, il parle de quelques étudiants politisés complètement dépassés par la foule, une foule qui crie de joie à l’unison lorsqu’une camionnette de la police prend feu.

C’est cette même thèse que soutient Roberto Biorcio, professeur de sociologie à l’Università degli Studi di Milano Bicocca. Pour lui, ces jeunes qui manifestent dans les rues de Rome sont essentiellement des étudiants non politisées et des jeunes chercheurs. Il explique que «le basculement vers la violence s’est produit à cause d’une grande frustration. Quand il y avait encore un brin d’espoir autour de la réforme Gelmini, les manifestations se caractérisaient par une grande créativité, comme l’occupation des monuments, et des mesures symboliques comme les book bloc (des boucliers en mousse représentant la couverture des livres). Le vote de confiance marque la fin des espoirs, et la certitude de l’approbation de la réforme. C’est alors que la frustration entre en jeu, et qu’on bascule de la phase créative à la manifestation de la rage à travers la violence».

Si à Link Roma les étudiants mettent en cause la stratégie de tension du gouvernement en amont de la manifestation, l’auteur de Partiti, movimenti sociali e partecipazione (Partis, mouvements sociaux et participation) critique les déclarations que les dirigeants italiens ont tenu en aval du 14 décembre: «le gouvernement a exploité ces épisodes pour discréditer le mouvement et faire passer au second plan le fond des contestations, à travers des déclarations provoquantes comme celles de Maroni (ministre de l’Intérieur) et Gasparri».

Violence préméditée ou explosion imprévisible de rage, les manifestants semblent en tout cas avoir tiré les leçons du 14 décembre. Ils prévoient des actions différentes pour le mois de janvier, avec notamment une participation à la grève générale du 28 janvier organisée par la Fiom (syndicat des ouvriers métallos), et la collecte de signatures pour un référendum abrogatif de la réforme.

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