France

Marine Le Pen à l’heure du Tea party

Nicolas Baygert, mis à jour le 14.01.2011 à 9 h 29

Le FN peut-il lui aussi compter sur sa «Mama Grizzly»?

Ours Grizzly Mathieu Belanger / Reuters

Un ours grizzly. Sarah Palin est surnommée Mama Grizzly. REUTERS / Mathieu Belanger

À l'occasion du 14e congrès du Front National à Tours, ces 15 et 16 janvier prochains, Jean-Marie Le Pen s'apprête à passer le flambeau. Après plusieurs décennies d'exposition médiatique, une page d’histoire de la communication politique est sur le point de se tourner en France. Le Pen peut d'ailleurs voir venir l'avenir frontiste avec optimisme: au printemps 2010, le score engrangé au premier tour des régionales par son parti constitua la principale surprise du scrutin –un succès alors essentiellement attribué à sa fille, Marine. Ce regain inespéré permit à Jean-Marie Le Pen de diagnostiquer un «effondrement du sarkozysme» et de conclure: «Le Pen est une bonne marque» (Le Figaro, 22 mars 2010). Le dernier sondage publié par Ifop-Lettre de l'opinion en décembre 2010 ne laisse que peu de suspense quant à sa succession. Marine Le Pen est plébiscitée par 91% des sympathisants frontistes, contre 9% seulement en faveur de Bruno Gollnisch.

On se souvient que pendant la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy avait considérablement rétréci le champ du FN et caressé l’électorat frontiste dans le sens du poil. Autrefois «bon client» des médias, voire innovateur lorsqu'il adopte en premier le style des télévangélistes américains, devant l'OPA agressive d'un Sarkozy sur le lepénisme, Jean-Marie Le Pen apparaissait comme un tribun du passé. Aussi, la «rupture» annoncée par Sarkozy, candidat omniprésent, était avant tout dans le style communicationnel.

Bruno Gollnisch, qui au fil des années a tant bien que mal tenté de coller au style du leader historique, reprenant à son compte la dynamique diabolisation-victimisation, s’avère du coup, d'ores et déjà hors du coup. Un Gollnisch, candidat anticharismatique mais jouissant d’une grande popularité parmi les cadres et les militants, ferait figure de choix «ratzingerien» pour le FN: un retour au fondamentaux de l’ultra-droite française certes, mais un choix peu médiagénique en 2011.

De son côté, Marine Le Pen a déclaré vouloir faire du FN un parti populaire. En charge de la communication du parti depuis 2003, elle a veillé à déringardiser et dédiaboliser la com’ frontiste. Charmant les médias «ennemis» de son père, elle assure l’expansion électorale du mouvement en direction de cibles privilégiées, comme les jeunes ou les femmes. La guerre de succession implique donc plus que jamais un choix de communication, la médiatisation du futur leader frontiste représentant la clé de voute de la stratégie d’implantation du FN en vue de la présidentielle de 2012. 

Entre temps, Sarah Palin et Geert Wilders sont également passés par là, ou pour le dire autrement; la déferlante Tea Party aux États-Unis et le durcissement de ton global envers «l'islamisation» de nos sociétés. La mise à jour du système d’exploitation frontiste s’inscrit donc dans l’évolution actuelle des populismes, découvrant les vertus non-négligeables du thé (à la menthe fraîche) en politique. Aussi, le succès de Marine Le Pen semble symptomatique de ce nouveau «patch» populiste pour trois raisons principales:

1) La structure «bottom-up». Le Tea Party représente un nouvel horizon pour les partis populistes en Europe avec des émules au Royaume-Uni, aux Pays-Bas ou en Italie. En Belgique le Vlaams Belang envisage également sa mue en Tea Party, Filip De Winter suggérant des actions de la base contre «l'invasion des demandeurs d'asile» ou la «pression de l'islamisation» (De Standaard, 28 novembre 2010). Une démarche «bottom-up», qui part de la base, relayée par les réseaux sociaux (Facebook, Twitter etc.). D’après Nicole d’Almeida, professeur au Celsa-Université Paris-Sorbonne, «nous sommes entrés dans un nouvel âge de la démocratie, dans lequel la définition du bien commun n’est plus du seul ressort des gouvernants et doit désormais se partager et se discuter L’appel au peuple d'une Marine Le Pen s'effectue donc désormais dans un rapport horizontal, comme partie prenante dans une grande conversation avec son électorat potentiel. 

2) La figure de proue ou la marque. Le Tea Party, emmené par une femme ultraconservatrice, davantage porte-voix que politicienne classique, conduit le FN à voir si lui-aussi peut miser sur sa «Mama Grizzly». Aujourd'hui la marque Marine est la mieux à même à glaner ce titre de Palin à la française, une « niche », au sens économique du terme, étonnamment libre. Il manque bien sûr à Marine Le Pen le soutien médiatique d'un Fox News; appui considérable du Tea Party aux Etats-Unis. Les médias français en font néanmoins déjà une «bonne cliente».

3)Le message. Comme le Tea Party, Le FN n’agit pas comme un parti traditionnel, mais comme une entreprise symbolique, créatrice de repères et de sens, ayant pour vocation ultime une transvaluation du discours démocratique traditionnel autour de ses thèmes de prédilection; l’immigration musulmane en tête. Sur ce point, Marine fait peur à droite. Thierry Mariani, député UMP, confirmait l'été dernier l'ampleur du problème: «De plus en plus de sympathisants me font remarquer qu'elle n'est ni raciste ni antisémite, qu'elle n'a jamais été condamnée, qu'elle exprime tout haut ce que les deux tiers de nos adhérents pensent tout bas.» Une étude réalisée par l'IFOP en décembre 2010 montre d'ailleurs que 68% des français considèrent la communauté musulmane «pas bien intégrée», 42% la perçoivent comme une menace. Fini le racisme, place à une posture de « résistant » comme le montre la comparaison, le mois dernier, des prières de rue des musulmans à une forme d'occupation. Avec Marine, la lepénisation dans sa version «mainstream» est en marche.

Nicolas Baygert

 

Nicolas Baygert
Nicolas Baygert (8 articles)
Docteur en sciences de l’information et de la communication
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