Monde

Fusillade de Tucson: l'audace de s'écouter

John Dickerson, mis à jour le 11.01.2011 à 11 h 37

Les attaques des politiques sont de plus en plus violentes. Qui pourra ramener l’Amérique dans le chemin de la raison? Obama? Un autre?

Le couple présidentiel américain à la fin de la minute de silence organisée en l

Le couple présidentiel américain à la fin de la minute de silence organisée en l'honneur des victimes de la tuerie de l'Arizona. REUTERS/Jim Young

Qui sera le Daniel Hernandez de l’instant politique que nous sommes en train de vivre? Dans le chaos qui a suivi la fusillade devant un supermarché d’Arizona samedi dernier, ce jeune stagiaire a calmement soutenu sa patronne, comprimé sa blessure et sans doute sauvé la vie de la représentante au Congrès Gabrielle Giffords. Le discours politique américain aurait bien besoin d’un tel mélange de sagesse et d’action. Jusqu’à présent, les voix qui se sont fait entendre ont été défensives, accusatrices ou évasives. Or, les deux premières réactions sont inutiles, et la troisième inefficace.

Cette tragédie n’a pas seulement suscité la réflexion mais également provoqué une nouvelle tournée de joutes verbales. Certains libéraux prompts à désigner des coupables ont établi un lien entre le tueur de 22 ans, Jared Loughner, et le Tea Party— montrant ainsi un manque de retenue et une tendance à diaboliser leurs opposants idéologiques dont ils accusent justement la droite de faire preuve. Certains conservateurs, d’un autre côté, se sont avérés plus inquiets des conséquences politiques de cette tragédie que de l’éventuel impact de leur discours.

Est-ce le bon moment pour un long discours présidentiel? Une telle suggestion semble dépassée. Nous nous tournons vers le président pour tout. Dans son livre The Cult of the Presidency, Gene Healy commence par ridiculiser la promesse du candidat Mike Huckabee de diriger un «renouveau de l’âme nationale» en cas de victoire aux élections présidentielles. Si c’est compris dans le descriptif du poste, avance Healey, alors tout l’est. Il est peut-être plus pertinent en ce moment de souligner que le statut de premier démocrate du pays du président Obama rendra ce qu’il a à dire plus difficile à entendre pour un bon nombre de personnes.

Mais Obama a certaines compétences qui vont au-delà de sa fonction. L’un des thèmes de sa campagne était la promesse de réintroduire la courtoisie et la retenue en politique. La fusillade de ce week-end a peut-être fait prendre conscience à beaucoup du chemin qu’il reste à parcourir dans ces deux domaines. Obama essaie maintenant depuis des années d’avancer dans cette direction—il a écrit un livre sur le manque de confiance qui érode le débat public et fait un discours intelligent sur la puissance de la retenue dans les propos, en particulier dans le domaine de l’avortement. Ce discours possédait une qualité qui fait cruellement défaut en ce moment: une introspection honnête, qui comprenait l’aveu d’une erreur partiale.

Dans les premières heures qui ont suivi la fusillade, aucune preuve n’existait d’un quelconque lien entre Loughner et l’idéologie de droite, ce qui n’a pas empêché les accusations de fuser. A gauche, il a été dit que la droite était coupable d’avoir utilisé l’imagerie des armes et de la guerre dans le discours politique. Le représentant Raul Grijalva, autre démocrate de l’Arizona, a accusé Sarah Palin. Sur Facebook ce week-end, la question la plus posée par les utilisateurs a été: «Est-ce la faute de Sarah Palin?» Clarence Dupnik, sheriff démocrate élu du comté de Pima, a organisé une conférence de presse samedi et avalisé ce point de vue en imputant la fusillade aux discours anti-gouvernement.

Les conservateurs ne se sont pas laissés faire. Le fondateur du Tea Party Nation, Judson Phillips, a diffusé un mail qui déclarait: «En un seul instant, un fou gauchiste a détruit une demi-douzaine de vies». D’autres conservateurs ont commencé à faire circuler une publicité dans laquelle les démocrates utilisaient des images de viseur d’arme à feu, et une citation d’Obama disant que les démocrates allaient introduire un revolver dans un combat au couteau. Le camp de Sarah Palin s’est hâté de justifier son utilisation des dessins de cibles visant des circonscriptions électorales du Congrès, notamment celle que Giffords représentait. «Nous n’avons jamais, au grand jamais eu l’intention de représenter le viseur d’une arme», s’est défendue Rebecca Mansour, porte-parole de Sarah Palin.

L’idée que la gauche et la droite ont toutes deux utilisé des images violentes évoque une fausse équivalence. Les quelques rares exemples des démocrates ne sont pas comparables à la force de l’imagerie des armes à feu chère à la droite ou au recours régulier à une langue incendiaire sur la tyrannie et l’insurrection. Jonathan Martin, du site d’informations politiques Politico, souligne que Sarah Palin elle-même a parlé des viseurs dessinés sur ses cartes comme de «cibles». Mais cela ne signifie pas qu’il faille reprocher cette fusillade à Glen Beck ou à Sarah Palin.

Peut-être la voix salvatrice du moment viendra-t-elle d’un conservateur qui arrive, lui, à faire cette distinction. Politico a déniché un «sénateur républicain âgé» qui a déclaré: «Il y a un réel besoin de réflexion ici—qu’est-ce qu’aller trop loin aujourd’hui?» Ce qui est admirable, c’est que ce sénateur accepte d’évoquer l’idée que les discours trop échauffés de la droite peuvent être un problème sans valider pour autant l’idée qu’elle est la cause directe de la fusillade. Ce qui est déprimant, c’est que ce sénateur ne veuille pas se faire connaître. Cela prouve que le prix politique reste élevé lorsque l’on choisit d’exprimer un quelconque point de vue — qu’importe qu’il soit évident ou pas — susceptible d’enflammer les armées de ceux que la modération indispose.

Dorénavant, tout discours, qu’il soit du président ou d’un républicain haut placé, ne devra pas se contenter d’intimer: «Sur un autre ton!» Ce qui ne veut pas dire qu’aseptiser le discours politique soit la solution. La passion est inévitable, et même nécessaire (en outre, il n’y a aucun moyen de la réfréner. On ne peut pas planter un agent de sécurité devant chaque débat).

Penser d’abord en termes de retenue plutôt que d’attaque en élaborant un message politique ou lors d’un débat signifie qu’il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant d’imputer les pires motivations à vos adversaires. Cela implique de réfléchir un instant sur le danger de se laisser aller à des visions systématiques de leurs points de vue. Car après tout, peut-être sont-ils réellement capables de penser de façon raisonnable.

Le Congrès observera ce lundi un moment de silence à la mémoire des victimes de la fusillade. C’est bien, mais ça ne suffit pas. Ce qu’il nous faut, c’est un moment de retenue, mais qui ne s’arrête jamais.

John Dickerson

Traduit par Bérengère Viennot

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