France

S'indigner? Les Français le font déjà

Monique Dagnaud, mis à jour le 11.01.2011 à 11 h 17

La verve protestataire irrigue en permanence la société française. C'est même sa marque de fabrique! La jeunesse, notamment sur Internet avec le LOL, est tout sauf résignée ou apathique.

Des étudiants manifestent à Toulouse, le 12 octobre 2010. REUTERS/Jean-Philippe

Des étudiants manifestent à Toulouse, le 12 octobre 2010. REUTERS/Jean-Philippe Arle

 Stéphane Hessel rédige un opuscule pour  galvaniser l’indignation des jeunes Français. Cet appel à un sursaut étonne, les jeunes seraient-ils apathiques? Tout indique le contraire. Certes, règne une certaine morosité –de multiples sondages pointent le pessimisme abyssal des Français. Certes, face aux désillusions qu’engendre la mondialisation, face aux difficultés pour réformer notre fameux modèle social, face aux piètres performances de notre système scolaire, notre chagrin est incommensurable. Mais tout autant l’est notre capacité d’indignation. Qui a vu que nous ne soyons pas combatifs? Nos postures intellectuelles parlent d’elles-mêmes. Rébellions, espoir de ré-enchanter le monde, critique des élites et des médias: ce triptyque des passions populaires est  à l’œuvre, activant la verve protestataire qui irrigue la société française depuis fort longtemps, comme l’avait noté Alexis de Tocqueville.  

Les combats de tous les jours

Connaissez-vous beaucoup de Français qui, à l’exception de quelques super nantis, ne pratiquent pas avec fougue l’art de l’indignation contre la marche du monde telle qu’elle se déroule sous leurs yeux? Contre le capitalisme financier. Contre les traders. Contre les patrons du CAC 40. Contre l’argent fou. Contre l’aliénation par la consommation. Contre les inégalités. Contre les discriminations de tous sortes –d’ailleurs plus d’un Français sur deux  pense qu’il pourrait être victime de discrimination.  Et nous ne prenons ici que les combats les plus consensuels, qui expriment une opinion fortement majoritaire. Un seul exemple: 43% de nos compatriotes estiment que le système capitaliste a échoué et doit être remplacé par un autre modèle, ou, à tout le moins, pense le reste des sondés, fortement régulé et réformé. Effectuée en novembre 2009 pour la BBC, cette étude de comparaison internationale reflète une tendance européenne, mais la France est de loin la plus brutale dans le rejet du capitalisme; moins de 10% des Allemands, par exemple, estiment qu’il faut imaginer un autre système. Bien entendu, cette dramaturgie, souvent, se cantonne dans les conversations privées, mais une part des indignés descend facilement dans la rue, et ceux qui ne les suivent pas, en général, leurs apportent un soutien moral.

Au total, l’esprit de rébellion est largement partagé, et d’ailleurs, sur les années récentes, la participation des Français à des actes protestataires est en augmentation, tout particulièrement chez les jeunes (Pierre Bréchon, La participation politique: crise et/ou renouvellement, Les Cahiers Français, n°316, septembre-octobre 2003). Ces derniers aussi optent, plus que les autres catégories d’âge, pour un vote de protestation –choix pour des partis extrêmes ou abstention comme acte politique. Parallèlement, la plupart des adultes trouvent injuste le sort fait aux jeunes et adhèrent à leurs revendications concernant l’emploi et le logement. Un signe supplémentaire: le premier blog  économique consulté du Web français, celui de Paul Jorion, décline au quotidien une critique argumentée sur le capitalisme financier (94.000 visiteurs uniques par mois).   

La critique des élites

Plus largement, la critique des élites fleurit avec abondance, et ce depuis des décennies –depuis L’énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise publié en 1967 par Jean-Pierre Chevènement et consœurs. Le nombre de livres et d’articles  de pamphlétaires, politologues, journalistes, témoignages, etc– parus sur ce thème est d’ailleurs inversement proportionnel aux modifications établies dans le recrutement des élites économiques et politiques, qui, lui, n’a pas connu de changement notable. Aucun parti de gouvernement, de fait,  n’a souhaité s‘attaquer à ce monument, faute de trouver en son sein une majorité de convaincus ou de déterminés. Mais le débat continue de s’enflammer.  

Tout aussi prometteuse en terme de succès populaire est la critique contre les médias. Comme cette attitude est souvent soulevée, alimentée ou relayée par les journalistes eux-mêmes, ce secteur d’indignation connaît une bonne fortune. Classiquement, dans le droit fil des analyses de Adorno ou de Bourdieu, cette posture consiste à dénoncer la manipulation ou l’aliénation des lecteurs ou spectateurs par des informations tronquées ou orientées: la vitupération contre les médias de masse –TF1 en tout premier lieu- qui délivreraient des messages politisés est un sport national, un automatisme de la réflexion que les analyses infiniment plus nuancées de la plupart des sociologues des médias n’arriveront pas à enrayer. Ce leimotiv fait le bonheur des politiques, comme Arnaud Montebourg ou Jean-Luc Mélenchon, qui savent qu’en tirant cette salve ils sont gagnants à presque tous les coups. Stéphane Hessel qui appelle «à une insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent à notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance», abonde lui aussi en ce sens.

La révolte du LOL

Sur ce dernier front, la jeunesse  apporte sa pierre. Par le biais d’internet, elle développe une approche des médias plus affinée (et plus joyeuse): la culture LOL (laughing out loud). Celle-ci témoigne d’une posture mentale: celle qui consiste à ne jamais prendre quoi que ce soit ou qui que ce soit au sérieux, et tout particulièrement  à tourner en espièglerie ou dérision  les institutions et les personnes dotées de pouvoir (politiques, stars du cinéma, personnages-clefs des médias). Cette approche donne lieu à de multiples plaisanteries à l’aide de détournements d’images et de commentaires –voir mon article De la Bof génération à la Lol génération. Les médias sont au centre de cette réflexion critique tour à tour désinvolte, gaguesque, jubilatoire et/ou acerbe. Sa particularité? Elle vise non le média lui-même, mais le rapport dialectique de l’usager et des médias, insistant donc sur le caractère complexe du processus communicationnel. Le public de médias y est abordé non pas comme une victime bernée mais comme une proie consentante et parfois fascinée, non pas comme un être soumis aux logiques grégaires mais comme un individu au regard aiguisé et amusé.

Dans la dynamique de l’esprit LOL, le spectateur est un guetteur de sens, un jongleur capable de démultiplier les lectures d’une image ou d’un message, un imaginatif capable de retourner ou de détourner la signification d’un texte. Ses cibles préférées: les artifices au service du divertissement –ingrédient des télévisions commerciales– d’une part; les mécanismes au service de l’économie de l’attention sur internet, d’autre part. Pour le dire autrement, ce public actif opère une jonglerie infinie avec les contenus des médias, un jeu qui souligne et approfondit les contradictions et les turpitudes du monde contemporain –qui fonctionne au carburant «médias». Cette vision corrosive n’épargne personne: ni le spectacle, ni les auteurs du spectacle, ni le public participant. Elle invite à entrer en résistance.

Je te parle de toi

Ainsi l’injonction lancée par Stéphane Hessel est décalée par rapport à la réalité. Dire à une société aussi rebelle, autant traversée de passions égalitaires, de se réveiller, de repérer des motifs d’indignation et de se mobiliser est un peu surréaliste, car toutes ces émotions sont bien là. Les Français ne sont pas endormis, leur ardeur revendicative constitue même une marque de fabrique. Les raisons  du succès phénoménal de Indignez-vous! se situent sans doute là. Le lecteur adore les écrits qui lui parlent de lui, entrent en phase avec ses sentiments  et  confortent son point de vue. Ainsi l’engouement pour le texte de Stéphane Hessel ressemble à celui que rencontra dans les années 1990 le petit livre de Karl Popper et John Condry La télévision: un danger pour la démocratie: cri de dénonciation de la violence et de la médiocrité des programmes,  ardent plaidoyer pour protéger l’univers éducatif des enfants.

Jusqu’à quel point et comment, ces houles d’indignation, souvent rhétoriques et spectaculaires, pèsent pour transformer la réalité? Ceci est une autre histoire, que Stéphane Hessel, par ailleurs apôtre de la non violence, n’aborde pas vraiment.

Monique Dagnaud

 

 

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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