Si Marine Le Pen était élue…

Marine Le Pen le 19 décembre 2010. REUTERS/Pascal Rossignol

Marine Le Pen le 19 décembre 2010. REUTERS/Pascal Rossignol

Imaginons que soit mis en place son scénario de sortie de l'euro et du retour au franc. Un cauchemar.

Marine Le Pen a fait un tabac sur France 2, début décembre 2010, si l’on en croit les taux d’audience de l’émission et les sondages. En désignant l’islamisme et le «mondialisme» comme les deux responsables des maux dont le peuple «français» souffre, elle a sûrement conquis des esprits et peut être des votes. L’Arabe et le Chinois, ce sont des ennemis qui évoquent des peurs ancestrales. Avec la crise, les voilà aujourd’hui rajeunies. Cette désignation de bouc-émissaires est payante. 

La probable future chef du FN a longuement décrit une France en situation  «préoccupante». Qui ne souscrit pas à ce constat? Comme on le lit sur le site officiel du Front national, le chômage est «massif et structurel», les délocalisations sont «en nombre», le commerce extérieur est «en crise», l’endettement de l’Etat «abyssal», les rigidités réglementaires «nombreuses».  Sur le tableau général: Marine Le Pen enfonce des portes grandes ouvertes dans les faiblesses et les douleurs du peuple. Succès garanti.

De l'importance des détails

Un premier doute vient pourtant à l’examen du détail. Nos maux sont justement décrits à grands traits, il n’en n’est pas de même dès qu’on lit dans le détail. Ainsi est-il question d’une baisse «importante» du pouvoir d’achat dont la cause est l’introduction de l’euro. Cette question a été mis en avant par d’autres partis politiques à commencer par l’UMP de Nicolas Sarkozy. L’Insee a procédé à une analyse en détail sur le pouvoir d’achat pour conclure qu’il s’agissait d’un «sentiment» de baisse, car celui-ci n’a cessé d’augmenter en France. Probablement, c’est la hausse de certaines dépenses «contraintes» (logement, transport) qui provoque ce sentiment de baisse [PDF].

Quoiqu’il en soit, et c’est ce qui compte, le FN fait bien attention d’en rester toujours à un niveau d’examen approximatif (d’où l’emploi de mots vagues comme «important», «en nombre») qui paraît vrai mais qui perd sa pertinence dans le détail d’une réalité beaucoup plus complexe. C’est bien entendu l’apanage des populismes de simplifier, de schématiser voire de caricaturer la réalité, on y gagne des voix. Le problème étant qu’hélas, dans une société moderne, les solutions ne sont jamais simplistes comme les raisonnements des populistes. Pour prétendre gouverner, il faut se colleter à un examen «en détail». Mais passons.

Si on sortait de l'euro...

L’essentiel de ce qu’a dit Marine Le Pen est son programme commercial et monétaire qui conduit à une sortie de l’euro et du marché unique. La cause du mal est le «mondialisme», la concurrence déloyale des pays sans protections sociales (la Chine) et la perte de la souveraineté monétaire. Le FN «exige une réforme de la Banque centrale européenne» pour rétablir l’impératif de l’emploi. Si les autres pays ne nous suivent pas «notre nation doit être prête à recouvrer l’intégralité de sa souveraineté monétaire», en clair, comme l’a dit Marine Le Pen, de quitter l’euro et de rétablir le franc.
Même chose sur le commerce. Il faut «rétablir une nouvelle politique douanière» pour freiner les importations. Et «la France doit être déterminée à mettre en œuvre seule ces mesures» si les autres Européens ne nous suivent pas.

Les débats ayant eu lieu cent fois entre les Six puis les Douze puis les Vingt-Sept, ils sont tranchés. Le fondement de l’Union est l’indépendance de la BCE et l’ouverture des frontières. La messe est donc dite d’avance, les autres pays membres refuseront de nous suivre. Marine Le Pen élue quitterait donc l’euro et le marché commun.

Que se passerait-il? Un retour des usines pour les travailleurs «français» et des emplois «en nombre»? Cette politique isolationniste et protectionniste conduirait au contraire à faire de la France un paria économique en Europe et dans le monde dont le coût social et économique serait à proprement parler effroyable. Voici en effet ce qu’il se passerait, inévitablement.

1- Difficultés techniques

Retourner au franc présenterait des difficultés techniques considérables. Il faudrait reprogrammer les tenues de compte et toutes les caisses enregistreuses du pays: rappelons que lors du  passage à l’euro, cette conversion avait duré trois ans.

2- Dévaluation

L’objectif de la sortie de l’euro serait de dévaluer massivement le franc pour regagner en compétitivité. Le franc perdrait mettons 20% ou 30%. Bien entendu, il faudra le faire du jour au lendemain  «par surprise» sinon tous les épargnants français, qui vont perdre instantanément 20% ou 30% de leur fortune, vont se précipiter pour vider leurs comptes et mettre leur argent en Allemagne ou en Suisse. Mais, si Marine Le Pen est élue, ce se sera vu dans les sondages avant le vote et les épargnants vont donc agir par précaution et «vider les caisses de France» dès avant l’élection.

3- La fuite des épargnants

Mais imaginons que Marine Le Pen puisse conserver l’effet de surprise. Sitôt annoncé, toutefois, le «bank run», la précipitation est inévitable. Il faudra donc accompagner la sortie de l’euro d’un contrôle des sorties de capitaux et très sûrement d’une limitation des montants des retraits possibles par chaque Français à sa banque. La gauche l’avait fait en 1982. Cette pénurie d’argent pèsera, on l’imagine, sur le commerce et donc la croissance.

4- Une dette plus chère

La dette française, 1.250 milliards, est en euros. Elle s’alourdira instantanément de 20% ou 30% de plus.  Il faudra probablement faire défaut sur une partie si le gouvernement FN veut éviter de consacrer l’essentiel des marges de manœuvre budgétaire au remboursement. La conséquence sera une perte de confiance dans la signature de la France et l’impossibilité d’emprunter sur les places internationales pendant  plusieurs années. Rappelons qu’aujourd’hui 63% de la dette française est détenue par des étrangers.

5- Sauver les banques

Les banques françaises ayant perdu beaucoup de leurs dépôts seront en grande difficulté. Il faudra probablement les sauver en les nationalisant, ce qui compliquera singulièrement la vie de leurs filiales à l’étranger. Le marché du crédit souffrira et l’Etat devra le soutenir, non sans coût.

6- Une mise à mal de notre commerce extérieur

Les autres conséquences concernent le marché unique: la dévaluation française perturbera complètement  son fonctionnement puisque sa création avait pour but de mettre fin à ce type de dévaluation interne en Europe. Comment réagiront les autres? Probablement en élevant eux aussi des barrières douanières pour les produits français à l’export. Nos relations commerciales avec nos partenaires seront très affectées sinon en partie détruites. Rappelons qu’en France, un quart des emplois dépend directement de ces échanges extérieurs.

7- Une Union européenne très mal en point

L’Europe n’y survivrait sans doute pas. La France est trop importante. Chaque pays de l’Union défaite se retrouverait seul face aux Américains, aux Indiens et aux Chinois. Le «mondialisme» ne s’arrêterait pas sans la France, il continuerait, mais elle, elle s’arrêterait sûrement.

Marine Le Pen propose des solutions aventureuses dont le résultat serait un cauchemar pour la France, pour l’économie, pour l’emploi.

Eric Le Boucher

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