Life

Les folles justifications de la folie meurtrière

Vaughan Bell, mis à jour le 11.01.2011 à 11 h 38

C’est céder à la facilité de que d’imputer systématiquement aux maladies mentales les actes violents comme la fusillade qui s’est produite samedi dans l’Arizona.

A Tucson, le 8 janvier 2010. REUTERS/Eric Thayer

A Tucson, le 8 janvier 2010. REUTERS/Eric Thayer

À peine Jared Lee Loughner a-t-il été identifié comme l’auteur présumé de la fusillade qui a blessé la démocrate Gabrielle Giffords, membre du Congrès [et tué au moins six personnes], que des limiers du Net produisaient déjà des pages de textes et des vidéos sans queue ni tête qu’il avait mises en ligne. Une vague de diagnostics amateurs n’a pas tardé à suivre, dont la plupart concluaient que Loughner n’était pas tant un extrémiste politique que quelqu’un souffrant de «schizophrénie paranoïaque».

Pour beaucoup, l’enquête n’ira pas plus loin. Pas besoin d’explorer des motivations personnelles, d’éventuels sentiments d’injustice incontrôlés ou le dévoiement d’une colère politique. La seule mention de maladie mentale suffit à tout expliquer. Ce lien présumé entre problèmes psychiatriques et violence s’est ancré si profondément dans l’esprit du public que tout le poids des preuves médicales ne suffit plus à le mettre en doute. Or, une maladie mentale grave ne suffit pas à elle seule à expliquer la violence. Mais ne vous attendez pas à entendre ce discours dans les médias ces prochaines semaines.

Seena Fazel, psychiatre à l’université d’Oxford, a dirigé les études scientifiques les plus exhaustives à ce jour sur le lien entre la violence et deux des diagnostics psychiatriques parmi les plus graves —la schizophrénie et les troubles bipolaires, tous deux susceptibles de provoquer des idées délirantes, des hallucinations ou tout autre sorte de déconnexion avec la réalité. Plutôt que de se pencher sur des cas individuels ou même une seule étude, l’équipe de Fazel a analysé toutes les trouvailles scientifiques qu’elle a pu dénicher. En conclusion, les chercheurs affirment que les diagnostics psychiatriques ne nous disent presque rien de la tendance à la violence ou des motivations de quelqu’un.

L'alcoolique, bien plus dangereux que le schizophrène

Une analyse de 2009 englobant presque 20.000 cas conclut que le risque accru de violence est associé aux problèmes de drogue et d’alcool, que la personne soit schizophrène ou non. Dans la même veine, deux analyses comparables portant sur des patients bipolaires ont montré que le risque de passage à l’acte criminel n’était qu’un tout petit peu augmenté par la maladie, alors qu’il est bien supérieur chez les personnes dépendantes à l’alcool. En d’autres termes, les piliers de bar du coin présentent sans doute un plus grand risque de commettre un meurtre que n’importe quelle personne lambda atteinte d’une maladie mentale.

Naturellement, comme pour le reste de la population, il arrive que des personnes atteintes de maladies mentales deviennent effectivement violentes, et certaines présentent davantage de risques lorsqu’elles sont en proie au délire ou aux hallucinations. Mais ces cas peu fréquents ne font pas de la «schizophrénie» ou de la «bipolarité» une explication à tout faire du comportement criminel. Voici une comparaison qui peut vous aider à le comprendre, si besoin était: les hooligans sont bien plus susceptibles de devenir violents quand ils assistent à un match de foot, mais si vous me dites que votre ami est allé voir un match, je ne peux pas en déduire qu’il est violent. De même, si vous me dites que votre ami a donné un coup de poing à quelqu’un, le fait qu’il aille voir des matchs de foot ne m’explique pas ce qui l’a poussé à se battre. Voilà qui place les dernières spéculations sur le suspect d’Arizona sous un tout autre angle: si vous trouviez sur Internet des éléments montrant que Jared Lee Loughner ou un autre tueur présumé était obsédé par le football, américain ou autre, ou le hockey, et que vous suggériez que cela puisse expliquer son crime, on vous rirait au nez. Mais faites la même chose avec la «schizophrénie», et chacun acquiescera avec gravité. Et cela en dépit du fait que les risques de vous faire assassiner par un inconnu schizophrène est tellement infime qu’une récente étude de quatre pays occidentaux évalue ce chiffre à une chance sur 14,3 millions. Pour le mettre en perspective, il faut savoir que statistiquement, vous courez trois fois plus de risques d’être tué par la foudre.

Le fait que la maladie mentale soit si souvent mise en avant pour expliquer des actes violents malgré les preuves du contraire est presque sûrement la conséquence de la façon dont les médias évoquent ce genre de cas. De nombreuses études montrent que les crimes commis par des personnes atteintes de troubles psychiatriques sont beaucoup plus montés en épingle, généralement avec de grosses inexactitudes qui donnent une fausse impression de risque. Confronté à cette constante déformation, rien d’étonnant que le public considère les maladies mentales comme une explication facile d’événements atroces. Nous ne connaissons pas encore tous les détails de la tragique fusillade qui a eu lieu en Arizona, mais je soupçonne qu’on ne manquera pas d’accuser à tort une maladie mentale.

Vaughan Bell
Traduit par Bérengère Viennot

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