Le Sud-Soudan, l'Etat «193»

A Juba le 5 janvier 2011. REUTERS/Goran Tomasevic

A Juba le 5 janvier 2011. REUTERS/Goran Tomasevic

Le résultat du référendum sur l'indépendance du Sud-Soudan ne fait guère de doute. Il ne reste donc plus que six mois aux anciens leaders de la rébellion sudiste pour créer leur nouvel État, c'est-à-dire définir un territoire, une population et un gouvernement.

A partir de ce dimanche, les Sud-Soudanais sont appelés aux urnes pour un scrutin historique. Ils doivent se prononcer pour ou contre l'indépendance de leur région. Si le oui l'emporte, le Sud-Soudan pourrait devenir en juillet prochain le 193e État reconnu par les Nations-Unies. «L'Etat 193» est l'un des mots d'ordre de ce référendum. La ferveur observée ces dernières semaines dans le Sud ne laisse planer aucun doute sur l'issue de ce scrutin. Il ne reste donc plus que six mois aux anciens leaders de la rébellion sudiste pour créer leur nouvel État.

9 janvier – 9 juillet. Le référendum d'autodétermination qui se déroule à partir de ce dimanche et jusqu'au 15 janvier n'est que la première étape vers l'indépendance. Selon l'accord de paix signé en 2005, il faut non seulement que le oui l'emporte mais avec un taux de participation d'au moins 60% des inscrits. Ensuite, l'indépendance ne pourra être proclamée que six mois plus tard, soit le 9 juillet 2011.

En ratifiant l'accord de paix le 9 janvier 2005, après vingt-deux années de guerre avec le Sud, le gouvernement soudanais n'imaginait sans doute pas qu'à peine six ans plus tard, cela conduirait à la partition du pays. Ces six années n'ont pas été mise à profit. Les discussions préalables au référendum d'autodétermination n'ont jamais abouti. Résultat, des questions clefs comme la délimitation des frontières, le partage des ressources pétrolières ou même le statut des sudistes dans le nord n'ont toujours été réglées. Or ce sont les éléments constitutifs d'un État.

Le territoire

Il n'existe pas d'État sans territoire. Par le passé, il y a bien eu des exemples d'États qui se sont constitués sans frontières délimitées. Ce fut notamment le cas de la Pologne. Le pays accède à l'indépendance en novembre 1919 et ne voit son territoire fixé qu'en 1919 par le traité de Versailles. Mais la délimitation des frontières avant l'indépendance est cruciale pour s'assurer une bonne entente avec ses futurs voisins. En cas d'échec, il suffit de rappeler le cas de l'Inde et du Pakistan ou plus proche du Soudan, de l'Éthiopie et de l'Érythrée pour comprendre que la frontière, c'est le ver dans le fruit et que toute la stabilité d'une région peut en dépendre.

Or le Sud-Soudan sera déjà une exception sur le continent africain. Sa création est une véritable remise en cause des frontières héritées de la période coloniale. Même l'Érythrée, dernier pays africain à avoir proclamé son indépendance en 1993, avait déjà existé en tant que colonie italienne séparée de l'Éthiopie. Évidemment, de nombreux dirigeants africains considèrent qu'il s'agit là d'un dangereux précédent car ces frontières coloniales tracées à la règle par les grandes puissances n'ont pas tenu compte de la réalité «démographique» de ces territoires. Le Sud-Soudan chrétien qui se sépare du Nord arabo-musulman pourrait renforcer des aspirations ailleurs en Afrique et notamment au Sahara occidental, dans l'enclave angolaise de Cabinda, en Casamance sénégalaise ou dans le nord de pays comme le Niger ou le Mali.

En visite dans le sud cette semaine précédant le vote, le président soudanais Omar El Béchir a promis que cette question serait réglée avant la date fatidique du 9 juillet. Dans les faits, plus de 80% de la frontière sont déjà délimités. Mais les quelque 20% restants font l'objet d'une âpre dispute entre les anciens belligérants. Définir une frontière n'est pas seulement tracer une ligne de démarcation, c'est aussi définir la nature et la gestion de cette frontière et surtout des populations qui vivent de part et d'autres. Une commission technique a été chargée de ce travail. Sa tâche devait être plutôt simple puisqu'une frontière avait déjà été fixée entre le nord et le sud dès 1956 à la proclamation du Soudan. Car il était prévu que le pays devienne un État fédéral. Selon l'accord de paix en janvier  2005, la délimitation de la frontière aurait dû être finalisée au plus tard en juillet de la même année. En théorie, cette commission composée de représentants du nord et du sud devait surtout se plonger dans les cartes et les relevés topographiques de l'époque.

Mais les populations frontalières se sont déplacées de part et d'autres de cette ligne imaginaire. Certaines se revendiquent du nord et d'autres du sud et s'affrontent régulièrement. Cet enjeu est devenu plus aigu encore lors du recensement de la population préalable aux élections générales de 2010. Cinq zones principales font toujours l'objet de discussions: Bahr al Arab, Kafia Kingi, la ville de Kaka, Megenis et Renk/Jabalain.

Il y a également bien sûr la question pétrolière. Les puits sont pour l'essentiel concentrés dans le sud, dans des zones frontalières avec le nord. Les leaders sudistes ont toujours suspecté le gouvernement soudanais de ne pas partager toutes les informations concernant ces gisements pétroliers.

L'accord de paix de 2005 a conféré un statut particulier à la région pétrolière d'Abyei. C'est dans cette zone que se cristallise toutes les  tensions entre le Nord et le Sud: rivalités tribales, lutte pour l'accès à l'eau et au pétrole... Khartoum et Juba avaient saisi la Cour internationale d'arbitrage de La Haye après de violents affrontements en mai 2008. Cette dernière avait réduit la région d'Abyei à un domaine d'environ 10.000 km2 habité principalement par les Sudistes et exclu de ce territoire les puits du bassin pétrolifère de Heglig, qui ont échoué du côté nord de la frontière. Comme pour le Sud, un référendum aurait dû être organisé ce dimanche dans cette région. La population devait choisir d'être rattachée au nord ou au sud. Mais faute d'accord entre les anciens belligérants, cette consultation a été repoussée sine die.

La population

Deuxième question cruciale pour un État, celle de la nationalité. Le nouvel État comptera entre huit et dix millions d'habitants. On dénombre une soixantaine de tribus qui s'expriment dans autant de langues, avec des rivalités historiques. Jusque-là, l'opposition au nord servait de liant entre les communautés. Mais au-delà de Juba, la future capitale, il n'existe même pas de routes pour relier les régions les unes aux autres. Le développement des infrastructures sera sans doute l'un des premiers défis du gouvernement du Sud-Soudan pour structurer son territoire et donner à ses populations un sentiment d'appartenance.

La perspective de l'indépendance a aussi sonné le rappel de milliers de Sud-Soudanais en exil. Cette diaspora attend beaucoup de ce nouvel État. Et fort de leurs diplômes étrangers, certains espèrent même jouer un rôle politique important. Pour les observateurs, le fossé va rapidement se créer entre ces cadres éduqués et ceux qui ont combattu pour l'indépendance du pays et n'ont pas pu faire d'études. Pour l'instant, cela se traduit par des investissements massifs à Juba. La future capitale du Sud-soudan est un véritable chantier.

Reste également à définir le statut après l'indépendance des Sud-soudanais vivant au Nord. Là encore, cette question n'a pas été résolue par les anciens belligérants. Ils seraient pourtant quelque 2,5 millions. Un temps, les autorités soudanaises réalisant que la partition n'était plus un scénario improbable ont menacé de les déchoir de tous leurs droits en cas de sécession. Or, ces Sud-Soudanais ont immigré pour certains depuis plusieurs dizaines d'année. Les plus jeunes d'entre eux ne connaissent pas le Sud et n'ont plus aucun lien avec la région d'origine de leurs parents. Même s'il s'est dit prêt à «célébrer» la décision du Sud en cas de sécession, le président Omar El Béchir a également affirmé qu'il modifierait la constitution du Nord, instaurerait la charia et ferait de l'arabe l'unique langue nationale.

Définir un statut pour les sudistes du nord est pourtant plus essentiel encore pour Khartoum que pour Juba. La dette du Soudan avoisine actuellement les 36 milliards de dollars et la perspective de la perte d'une grande partie de ses ressources pétrolières risque déjà de plonger le pays dans une récession sans précédent. Déchoir les Sud-Soudanais vivant au nord de leurs droits, leur interdire de travailler ou d'accéder au marché, comme l'ont menacé les autorités soudanaises, ne seraient qu'un pas de plus vers la crise. Car ils constituent une main d'œuvre essentielle pour Khartoum, travaillant comme ouvriers sur les chantiers ou dans les usines. Le 5 janvier dernier, le parlement soudanais a déjà été obligé d'adopter des mesures d'austérité visant à réduire le train de vie de l'État.

Le gouvernement

La troisième question clef dans la création d'un nouvel État est celle de l'organisation du pouvoir politique, de ses institutions et ses attributions. Après la signature de l'accord de paix, le Soudan a dû se doter d'une nouvelle constitution. Un gouvernement de transition a été mis en place et le Sud a pu accéder à un régime d'autonomie. Le chef du nouveau gouvernement semi-autonome du sud devient vice-président du Soudan. Ce fut d'abord John Garang, le leader historique de la rébellion sudiste. Celui qui lui a succédé, Salva Kiir, a été élu président du Sud-Soudan en avril dernier lors des élections générales du Soudan, les premières depuis 1986.

La région semi-autonome du Sud-Soudan s'était également dotée en décembre 2005 d'une loi fondamentale. Celle-ci prévoit que le président est à la fois le chef du gouvernement et le chef suprême de l'armée, en l'occurrence de l'Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), l'ancienne rébellion sudiste. Cette concentration du pouvoir entre les mains d'un seul homme pourrait constituer l'un des premiers défis politiques du Sud-Soudan après le référendum. Le pouvoir législatif est assuré par le gouvernement et l'assemblée monocamérale. Cette constitution consacre aussi l'indépendance du système judiciaire.

Mais pour mener à bien ses tâches régaliennes, le futur État du Sud-Soudan va devoir savoir de quelles ressources il dispose. Or le budget du gouvernement autonome du Sud-Soudan dépend déjà à 98% des royalties sur le pétrole. Une fois de plus, cette question du partage des ressources pétrolières n'a pas définitivement été réglée avec Khartoum. Le Soudan produit actuellement 500.000 barils de pétrole par jour, ce qui représente 90% de ses exportations et une manne de devises étrangères. Or les trois quarts des ressources pétrolières gisent dans le sud du pays. Le Nord n'est donc pas prêt à dire adieu à toutes ces richesses. Et il a une importante carte en main. Khartoum est propriétaire de tous les oléoducs qui permettent de sortir l'or noir du pays et le Sud n'a pas d'accès à la mer. Juba n'a pas d'autres choix que de composer avec son voisin du Nord s'il souhaite exporter son pétrole. Sans oublier que la compagnie d'État soudanaise Sudapet détient des parts dans des consortiums internationaux qui exploitent le pétrole sud-soudanais et qu'il sera difficile de transférer ses actifs sans accord. Les transactions entre les anciens belligérants sont toujours en cours.

Malgré ses ressources naturelles importantes, le Sud-Soudan souffre d'un sous-développement chronique. 90% de sa population vit sous le seuil de pauvreté. Selon l'ONU, la moitié d'entre eux a eu recours à de l'aide alimentaire au cours de l'année 2010 et n'a pas accès à l'eau potable. Plusieurs ONG dont Oxfam ont plaidé ces derniers jours pour un soutien à long terme pour assister ces populations. Mais la marche vers l'indépendance est inexorablement lancée. Là où six ans n'ont pas suffi, les responsables sud-soudanais devront faire l'impossible en six mois: construire un État à part entière.

Sonia Rolley

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