Monde

La litanie du nombre de journalistes morts

Reporters sans frontières, mis à jour le 08.01.2011 à 16 h 52

En 2010, 57 journalistes ont été tués parce qu'ils exerçaient leur métier. Ces statistiques semblent avoir perdu toute signification.

Drip / AMagill via Flickr CC License by

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Quatre-vingts quatorze journalistes tués en 2010 selon la Fédération internationale des journalistes (FIJ), 42 d’après le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), 109 au moins comme affirme l'ONG Presse emblème campagne (PEC) dans un rapport rendu public le 27 décembre dernier.

Reporters sans frontières a, elle aussi, publié son bilan le 30 décembre 2010. Elle fait état de 57 journalistes tués dans l’exercice de leur métier l’année passée. L’organisation avait déjà rendu compte de 76 morts en 2009, contre 139 selon la FIJ, 72 selon le CPJ, etc.

  • Nombre de journalistes agressés: 1.374.
  • Kidnappings: 51.
  • Cas de censure: 535.
  • 172 journalistes actuellement en prison, etc.

Ces kyrielles de chiffres forment une guirlande tragique en fin d’année, quand les bilans sur l’état de la presse se succèdent. Et on est en droit de se demander qui dit vrai d’une ONG à l’autre au vu de calculs aussi contrastés. Pire, ces statistiques semblent avoir perdu toute signification et leur répercussion dans les quotidiens, assortie de commentaires sur la réalité du métier de journaliste, apparaissent à présent vides de sens.

La marche du monde

Le lecteur ne se montre plus guère surpris. Qu’ils parlent censément d’eux-mêmes ou ne disent rien en soi, les chiffres scandent ce tragique banalisé de la marche du monde, injuste mais normale. Il en va des journalistes tués comme des SDF morts de froid l’hiver, les noyés des vacances d’été, les accidentés de la route au moment des grands départs. Le bilan reste de toute façon prévisible. Seuls varient les chiffres, et encore. La terre continue de tourner sur son axe.

Donc Reporters sans frontières publie son marronnier. Dans la peine pour des individus qui n’étaient pas que des chiffres, hélas!, les chiffres ne racontent rien d’une vie. Une organisation internationale comme la nôtre peut bien se flatter de se savoir reprise par les médias en ces occasions. Mais il faut bien l’admettre: la publication de tels bilans ne suscite plus l’effroi et la prise du conscience que nous remarquions chez le public il y a une dizaine d’année, quand nous avons commencé à constater une augmentation significative du nombre de journalistes victimes d’avoir exercé leur métier. Quand à travers l’assassinat d’un journaliste se jouait de façon évidente les questions du droit de savoir, de la justice, de la démocratie. Avons-nous lassé le public? Est-ce l’époque si incertaine qui veut ça? Ou vivons-nous à l’heure des démocraties si consolidées qu’elles en sont devenues cyniques?

L'exigence d'informations

Un journaliste tué? Les risques du métier, et voilà. Banalisation, c’est le mot. Les chiffres banalisent. En quoi ce nombre-là de tués mériterait-il plus d’attention? Parce que les défunts sont journalistes? Là n’est évidemment pas le propos, mais le dilemme reste entier pour nous. Sans chiffres, pas de communication. Avec les chiffres, rien de nouveau a priori. Pourtant, nous avons à cœur de le rappeler. S’il est bien un homme comme les autres, une victime comme les autres, le journaliste exerce un métier à part, inégalement dangereux mais toujours risqué que l’on se trouve dans une rédaction ou dans une zone de conflit. Informer, toujours plus juste. C’est l’éternel défi.

Jamais les exigences d’informations –au nom d’une nouvelle transparence– n’ont été aussi fortes qu’aujourd’hui et jamais la critique des médias non plus. L’affaire WikiLeaks sert de marqueur à une évolution générale qui veut que l’information soit rapide, globale, s’étende à des domaines jusque-là réservés. De l’autre côté, les journalistes n’ont plus le monopole des «nouvelles», et c’est tant mieux. Net-citoyens, blogueurs jouent désormais un rôle essentiel de relais de l’information comme en témoignent les récents événements en Tunisie.

Trop de places fortes demeurent encore soustraites aux regards du monde. Le silence est le terreau fertile des injustices. Un témoin est toujours un témoin gênant. Tuer un journaliste, c’est tuer un article, un reportage, c’est tuer un lecteur.

Vous n’avez pas le droit de lire ces pages. Les lignes que vous venez de parcourir sont dangereuses pour votre personne et vous allez payer pour avoir appris telle affaire de corruption, tel abus de pouvoir, tel fléau environnemental causé par l’incurie des pouvoirs publics...

Non, en réalité, vous aurez la vie sauve, celle du journaliste qui s'apprêtait à écrire l’article que vous auriez dû avoir entre les mains ne respire déjà plus. Un journaliste est mort. L’information avec lui.

Gilles Lordet
Directeur de la Recherche

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