Life

L'art de la «cup of tea»

Christopher Hitchens, mis à jour le 10.01.2011 à 9 h 25

Ignorez les conseils de Yoko Ono et John Lennon, écoutez plutôt George Orwell.

Cream tea

Cream tea

Maintenant que « les fêtes » sont finies (je veux parler des fêtes telles qu’on les entend aujourd’hui, c’est à dire longues comme un Ramadan puisqu’elles incluent désormais Hanoukka et tout le battage commercial propre à cette période), je me sens enfin prêt à évoquer un souvenir douloureux de cette fin d’année. C’était le 8 décembre. Yoko Ono avait écrit un article dans le New York Times pour commémorer le 30e anniversaire du meurtre de son mari. Elle évoquait le fait qu’il leur arrivait de faire le thé ensemble. John la corrigeait régulièrement sur sa manière de procéder : « Yoko, Yoko… D’abord, tu mets le sachet de thé et, après seulement, tu mets l’eau chaude. » (Pour Yoko, c’était l’Anglais en John qui s’exprimait, ce qui me laisse penser que, en bon sujet de la couronne, il avait dû choisir une formulation plus élégante). Je ne trouvais là rien à redire. À vrai dire, j’étais même en train d’acquiescer intérieurement lorsque la suite me plongea dans un bain d’effroi. Un soir, John lui raconta qu’une de ses tantes l’avait repris : l’eau devait en fait précéder les sachets. « Donc, pendant tout ce temps, nous faisions tout de travers ? » demanda Yoko. « Et oui ! » répliqua notre héro, tournant, à cette seconde même, le dos à plus d’un siècle de tradition britannique.

De l'importance de l'infusion

Je n’ose imaginer les conséquences que pourrait avoir toute cette histoire. Déjà que, à moins de prendre soi-même les choses en main, il est quasiment impossible de boire un thé à peu près correct aux États-Unis… Le plus souvent, on se voit servir une tasse ou une théière remplie d’une eau vaguement chaude, avec les sachets posés à côté, sur une coupelle. Vient alors le moment ridicule où l’on fait trempouiller le sachet jusqu’à ce qu’un changement de couleur se produise, puis la corvée de se débarrasser du désolant reliquat aux allures de tampon hygiénique. Le mieux serait de jeter directement la boisson obtenue dans les égouts tant son absorption risque d’avoir sur le moral le même effet que la lecture des mémoires du Président Carter.

Maintenant, imaginez un instant que le thé, à l’instar du café, ne soit pas vendu en sachets (comme c’était le cas autrefois et comme c’est encore le cas dans les bonnes boutiques). Vous viendrait-il à l’idée de verser l’eau chaude, de la laisser refroidir un moment, puis de verser votre thé ou votre café par-dessus ? Cela m’étonnerait. Essayez une fois pour voir et vous ne répèterez jamais l’expérience, même en ayant une bonne passoire sous la main. En étant assez rapide, cela pourrait marcher avec le café, mais quel serait l’intérêt ? Le café moulu est plus lourd et plus dense que le thé et, dans bien des cas, il faut utiliser une eau à une température légèrement inférieure à celle de l’ébullition pour réussir son café. Le thé, en revanche, est élaboré à partir de feuilles séchées. Afin de libérer leurs qualités intrinsèques, les feuilles doivent être infusées. Et l’infusion implique, par définition, que l’eau soit bouillante lorsqu’elle vient frapper le thé. C’est le b.a.-ba de l’art du thé.

Les 11 règles d'or

Peu de temps après la Seconde guerre mondiale, alors que l’Angleterre connaissait une sombre période de rationnement alimentaire, George Orwell écrivit un article sur l’art de préparer correctement une tasse de thé, en insistant sur le respect de 11 « règles d’or ». Certaines d’entre elles (n’utiliser que du thé provenant d’Inde ou de Ceylan – le Sri Lanka actuel –, ne préparer que de petites quantités, éviter les théières en argent) peuvent paraître optionnelles ou obsolètes, mais les plus importantes sont aussi faciles à retenir qu’à mettre en pratique.

Si vous utilisez une théière, il est important de la préchauffer (j’ajouterais qu’il est nécessaire de faire la même chose avec une tasse ou un mug). Remuez le thé avant de le laisser retomber. Mais avant tout : « C’est la théière qui va à la bouilloire et non le contraire. L’eau doit être littéralement bouillante au moment de l’impact, ce qui implique de la laisser sur le feu pendant que l’on verse. » Ce n’est pas difficile à faire, même avec une bouilloire électrique. L’essentiel est de tout préparer en un seul et même endroit, à côté de la bouilloire.

Ce n’est pas tout. Si vous mettez du lait dans votre thé, choisissez-le le plus écrémé possible afin d’éviter au thé de prendre un goût écœurant. Et – question sur laquelle des familles entières se sont déchirées, parfois sur plusieurs générations – ne versez jamais le lait avant le thé, vous en mettriez sans doute trop. Ajoutez-le après, en le versant avec une précaution extrême. Enfin, un bon mug cylindrique conservera mieux la chaleur et les arômes qu’une tasse peu profonde et trop évasée –deux caractéristiques qui vont souvent de paire. Orwell trouvait que le sucre cachait le goût du thé. Je dirais pour ma part que le sucre brun ou le miel peuvent être autorisés et qu’ils s’avèrent même parfois indispensables.

Savoir refuser sa tasse de thé

Il y a encore quelques années, tout liquide noirâtre, voire saumâtre, pouvait être vendu aux États-Unis sous l’appellation « café ». Le café américain réussissait l’exploit d’être à la fois insipide et très amer, sans parler du fait qu’il était souvent bouillant, mais sans raison apparente (j’utilise le passé, mais cela est encore vrai dans de nombreux endroits et explique sans doute pourquoi certains établissements se permettent d’offrir du café à volonté). Au moins, dans les grandes villes, les consommateurs savent désormais mieux comment faire valoir leurs droits, parfois même un peu exagérément, comme on peut le constater lorsque l’on a le malheur d’attendre son tour derrière un client décrivant de manière un peu tatillonne comment il souhaite son « latte ».

Aussi, la prochaine fois que vous aurez envie d’un thé dans un Starbucks ou établissement du même type, n’ayez pas peur de refuser la tasse d’eau chaude avec le sachet à côté. Ce n’est pas ce que vous avez commandé. Insistez pour que le sachet soit mis avant l’eau et vérifiez que cette dernière est bien bouillante. Si l’on soupire derrière vous, profitez de l’occasion pour faire passer le mot. Et, si vous en avez la patience, n’oubliez pas de réaliser chez vous l’expérience du thé en vrac et de la passoire. Inutile de me remercier. Bonne année.

Christopher Hitchens

Traduit par Yann Champion

Photo: Cream Tea, Miia Ranta via Flickr CC License by

 

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Maintenant que « les fêtes » sont finies (je veux parler des fêtes telles qu’on les entend aujourd’hui, c’est à dire longues comme un Ramadan puisqu’elles incluent désormais Hanoukka et tout le battage commercial propre à cette période), je me sens enfin prêt à évoquer un souvenir douloureux de cette fin d’année. C’était le 8 décembre. Yoko Ono avait écrit un article dans le New York Times pour commémorer le 30e anniversaire du meurtre de son mari. Elle évoquait le fait qu’il leur arrivait de faire le thé ensemble. John la corrigeait régulièrement sur sa manière de procéder : « Yoko, Yoko… D’abord, tu mets le sachet de thé et, après seulement, tu mets l’eau chaude. » (Pour Yoko, c’était l’Anglais en John qui s’exprimait, ce qui me laisse penser que, en bon sujet de la couronne, il avait dû choisir une formulation plus élégante). Je ne trouvais là rien à redire. À vrai dire, j’étais même en train d’acquiescer intérieurement lorsque la suite me plongea dans un bain d’effroi. Un soir, John lui raconta qu’une de ses tantes l’avait repris : l’eau devait en fait précéder les sachets. « Donc, pendant tout ce temps, nous faisions tout de travers ? » demanda Yoko. « Et oui ! » répliqua notre héro, tournant, à cette seconde même, le dos à plus d’un siècle de tradition britannique.

Je n’ose imaginer les conséquences que pourrait avoir toute cette histoire. Déjà que, à moins de prendre soi-même les choses en main, il est quasiment impossible de boire un thé à peu près correct aux États-Unis… Le plus souvent, on se voit servir une tasse ou une théière remplie d’une eau vaguement chaude, avec les sachets posés à côté, sur une coupelle. Vient alors le moment ridicule où l’on fait trempouiller le sachet jusqu’à ce qu’un changement de couleur se produise, puis la corvée de se débarrasser du désolant reliquat aux allures de tampon hygiénique. Le mieux serait de jeter directement la boisson obtenue dans les égouts tant son absorption risque d’avoir sur le moral le même effet que la lecture des mémoires du Président Carter.

 

Maintenant, imaginez un instant que le thé, à l’instar du café, ne soit pas vendu en sachets (comme c’était le cas autrefois et comme c’est encore le cas dans les bonnes boutiques). Vous viendrait-il à l’idée de verser l’eau chaude, de la laisser refroidir un moment, puis de verser votre thé ou votre café par-dessus ? Cela m’étonnerait. Essayez une fois pour voir et vous ne répèterez jamais l’expérience, même en ayant une bonne passoire sous la main. En étant assez rapide, cela pourrait marcher avec le café, mais quel serait l’intérêt ? Le café moulu est plus lourd et plus dense que le thé et, dans bien des cas, il faut utiliser une eau à une température légèrement inférieure à celle de l’ébullition pour réussir son café. Le thé, en revanche, est élaboré à partir de feuilles séchées. Afin de libérer leurs qualités intrinsèques, les feuilles doivent être infusées. Et l’infusion implique, par définition, que l’eau soit bouillante lorsqu’elle vient frapper le thé. C’est le b.a.-ba de l’art du thé.

 

Peu de temps après la Seconde guerre mondiale, alors que l’Angleterre connaissait une sombre période de rationnement alimentaire, George Orwell écrivit un article sur l’art de préparer correctement une tasse de thé, en insistant sur le respect de 11 « règles d’or ». Certaines d’entre elles (n’utiliser que du thé provenant d’Inde ou de Ceylan – le Sri Lanka actuel –, ne préparer que de petites quantités, éviter les théières en argent) peuvent paraître optionnelles ou obsolètes, mais les plus importantes sont aussi faciles à retenir qu’à mettre en pratique.

 

Si vous utilisez une théière, il est important de la préchauffer (j’ajouterais qu’il est nécessaire de faire la même chose avec une tasse ou un mug). Remuez le thé avant de le laisser retomber. Mais avant tout : « C’est la théière qui va à la bouilloire et non le contraire. L’eau doit être littéralement bouillante au moment de l’impact, ce qui implique de la laisser sur le feu pendant que l’on verse. » Ce n’est pas difficile à faire, même avec une bouilloire électrique. L’essentiel est de tout préparer en un seul et même endroit, à côté de la bouilloire.

 

Ce n’est pas tout. Si vous mettez du lait dans votre thé, choisissez-le le plus écrémé possible afin d’éviter au thé de prendre un goût écœurant. Et – question sur laquelle des familles entières se sont déchirées, parfois sur plusieurs générations – ne versez jamais le lait avant le thé, vous en mettriez sans doute trop. Ajoutez-le après, en le versant avec une précaution extrême. Enfin, un bon mug cylindrique conservera mieux la chaleur et les arômes qu’une tasse peu profonde et trop évasée –deux caractéristiques qui vont souvent de paire. Orwell trouvait que le sucre cachait le goût du thé. Je dirais pour ma part que le sucre brun ou le miel peuvent être autorisés et qu’ils s’avèrent même parfois indispensables.

 

Il y a encore quelques années, tout liquide noirâtre, voire saumâtre, pouvait être vendu aux États-Unis sous l’appellation « café ». Le café américain réussissait l’exploit d’être à la fois insipide et très amer, sans parler du fait qu’il était souvent bouillant, mais sans raison apparente (j’utilise le passé, mais cela est encore vrai dans de nombreux endroits et explique sans doute pourquoi certains établissements se permettent d’offrir du café à volonté). Au moins, dans les grandes villes, les consommateurs savent désormais mieux comment faire valoir leurs droits, parfois même un peu exagérément, comme on peut le constater lorsque l’on a le malheur d’attendre son tour derrière un client décrivant de manière un peu tatillonne comment il souhaite son « latte ».

 

Aussi, la prochaine fois que vous aurez envie d’un thé dans un Starbucks ou établissement du même type, n’ayez pas peur de refuser la tasse d’eau chaude avec le sachet à côté. Ce n’est pas ce que vous avez commandé. Insistez pour que le sachet soit mis avant l’eau et vérifiez que cette dernière est bien bouillante. Si l’on soupire derrière vous, profitez de l’occasion pour faire passer le mot. Et, si vous en avez la patience, n’oubliez pas de réaliser chez vous l’expérience du thé en vrac et de la passoire. Inutile de me remercier. Bonne année.

 

 

Légende photo : La préparation d’une tasse de thé implique le respect de certaines règles.

Christopher Hitchens
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