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Henri IV perd la tête

Statue d'Henri IV devant le château de Pau

Statue d'Henri IV devant le château de Pau

Retrouvée en décembre 2010 après des années d'absence, la tête d'Henri IV fait à nouveau parler d'elle, et son authentification fait débat. Peut-on reconstruire l’ADN d’un crâne vieux de 400 ans? A-t-on des moyens de comparaison pour vérifier son authenticité?

A la mi-décembre 2010, la presse française s’enthousiasmait pour l’identification du crâne d’Henri IV par une équipe de scientifiques, dans une enquête validée par le British Medical Journal. Le souverain, assassiné en 1610, avait été ensuite «décapité» en 1793: sous la Terreur, les tombes royales avaient ouvertes pour en extraire les métaux. Le corps d'Henri IV, dans un excellent état de conservation, avait alors été exposé pendant quelques jours, debout, à la vue des passants devant la basilique Saint-Denis. Les dépouilles royales avaient été ensuite jetées dans une fosse commune, sauf quelques morceaux, conservés chez des particuliers.

Mais, à peine un mois après l’identification présumée, le roi risque de perdre à nouveau la tête. Dans un article publié le 5 janvier, Philippe Delorme, journaliste et historien, remet en effet en question l’authentification d’Henri IV. Plusieurs raisons à l’appui de son scepticisme: le fait que le crâne ne soit «ni scié, ni trépané comme cela se pratiquait systématiquement pour les embaumements royaux», mais aussi l’impossibilité de reconstituer une empreinte génétique complète.

Peut-on récupérer l’ADN d’un crâne vieux de 400 ans? A-t-on des moyens de comparaison pour vérifier son authenticité?

Il est bien possible de récupérer l’ADN d’un crâne qui a plus de 400 ans. On a pu récupérer celui des momies, ou encore celui de l’homme de Néandertal... Pourquoi est-il alors impossible de récupérer l'ADN non endommagé d'Henri IV? D’après l’équipe qui a mené les travaux d’authentification, si la tâche est difficile, c’est certes en raison de l’ancienneté du crâne, qui endommage l'empreinte génétique, mais aussi à cause de son état de conservation et de son intense manipulation: les produits utilisés pour l’embaumement peuvent parfois interférer avec les méthodes actuelles de récupération de l’ADN. Et un détail particulier rend le cas du crâne d’Henri IV encore plus compliqué: le corps se trouvait dans un sarcophage en plomb qui aurait pu contaminer l’ensemble du corps du roi et interférer dans les méthodes d’extraction de l’ADN.

Pour Philippe Delorme, l'embaumement peut en effet avoir endommagé tout l'ADN, mais il considère que «ce n'est pas convaincant compte tenu de la conservation des différents tissus: peau, poils, viscères, préréservés à l'intérieur du crâne». Une accusation que réfute Philippe Charlier, qui a dirigé les recherches menant à l’identification du crâne:

«Les deux laboratoires auxquels ont été confiés les échantillons, dont celui de la tête embaumée, très "généreux" en quantité et prélevés au cœur de la tête, sont rompus à ce genre d'examen et sont d'ailleurs deux des laboratoires de référence au niveau mondial en ADN archéologique et médico-légal.»

«Pour les spécialistes, poursuit-il, cette absence d'ADN exploitable n'est absolument pas surprenante, malgré l'important volume (une tête entière) et la conservation de matières organiques comme les cheveux, les poils, la barbe, les muscles, et le cerveau.»

Le médecin légiste évoque ensuite d’autres cas d’identifications réalisées sans ADN complet: «Les restes d'Agnès Sorel et de Diane de Poitiers ont été identifiés sans ADN. Et sans ADN aussi, il a été montré que les reliques dites "de Jeanne d'Arc" conservées à Chinon étaient en réalité les restes d'une momie égyptienne...». En effet, d'autres méthodes permettent d'authentifier une relique si l'ADN est endommagé, comme les examens médico-légaux (anthropologie, reconstitution, superposition faciale, particularités physiques, traumatismes anciens, état sanitaire, pilosité particulière, examen biochimique, âge, sexe...) et les données historiques. 

Et si une empreinte génétique complète avait pu être récupérée? Dans ce cas, on aurait pu procéder à une comparaison des ADN, en suivant le même protocole que celui de l'analyse des traces en médecine légale, à ceci près que l'ADN est ancien, donc fragmenté et encore plus fragile. Avec quel ADN aurait-on pu comparer celui d’Henri IV? Il y a l'embarras du choix parmi les descendants du roi, scindés en différentes branches: celle des Bourbons, des Orléans, les branches espagnole, de Sicile et de Parme. On peut ainsi citer le grand duc de Luxembourg (branche de Parme), Louis de Bourbon (branche espagnole, descendant de 12e génération), ou encore le comte de Paris (chef de la «maison Orléans», 11e génération). Le problème, c’est que l’écart chronologique (4 siècles) et les incertitudes généalogiques sont trop importantes pour procéder à une comparaison de l’ADN.

Peut-être alors que l’heureux élu serait Henri IV lui-même: en effet les prélèvements peuvent s’effectuer non seulement sur la descendance du roi de France, mais aussi sur ses reliques. En comparant l’ADN du crâne à celui des autres dépouilles, on peut vérifier si tête et corps appartiennent au même individu. Le corps d’Henri IV se trouve dans un ossuaire dans la crypte de la Basilique Saint-Denis. Il a été récupéré à la Restauration lors de la réouverture des fosses communes creusées au moment de la profanation révolutionnaire.

Margherita Nasi

L’explication remercie Philippe Charlier, médecin légiste de Garches qui a coordonné l'étude pour authentifier la tête du roi Henri IV, Jean-Jacques Cassiman, chercheur et professeur de génétique humaine à l’université de Louvain; Joël Poupon, du laboratoire de toxicologie biologique de l’hôpital Lariboisière, et membre de l’équipe qui a mené les travaux d’authentification du crâne; et Jacques Perot, président de la société Henri IV.

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Photo: Statue d'Henri IV devant le château de Pau, Jibi 44, Wikimedia.

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