France

Indignez-vous si vous voulez, mais...

Eric Le Boucher, mis à jour le 08.01.2011 à 17 h 07

Stéphane Hessel nous exhorte à nous «indigner» contre la société capitaliste, contre le règne de l’Argent, qui imposent une régression sociale et la remise en cause du modèle républicain. A mes yeux, cette analyse est fausse.

Se tromper de cible... REUTERS/Carlos Barria

Se tromper de cible... REUTERS/Carlos Barria

Les réponses à mon article sur le livre de Stéphane Hessel, très critiques en général, sont intéressantes car elles portent sur ce que certains estiment être l’essentiel du malaise français, sur les «valeurs», sur le creuset de la République et de la France. Le fond de la divergence est celui-ci: Stéphane Hessel nous exhorte à nous «indigner» contre la société capitaliste, contre le règne de l’Argent, qui imposent une régression sociale et la remise en cause du modèle républicain. A mes yeux, cette analyse est fausse.

A nouveau, je n’ai rien contre la personnalité de Stéphane Hessel au contraire. A nouveau, je n’ai rien contre l’indignation, au contraire. Je voulais d’abord souligner mon irritation contre une évidente indignation-spectacle à la française. A Noël, il faisait bien d’offrir à tout le monde le petit livre de Hessel. Voilà qui vous classait dans noble catégorie «des indignés». C’est peu coûteux, 3 euros le livre, mais ça rapporte gros en affichage poitrinal de ses «valeurs». Moi, Monsieur, je suis pour la solidarité! Le succès du livre m’a irrité pour cette solidarité en toc, ces valeurs en carton-pâte. Le sentiment d’indignation est salutaire, en effet. Il est premier, instinctif, il part de sa morale intérieure. Très bien. Mais les 500.000 lecteurs de Hessel ne devraient pas louper le passage du livre où l’auteur rappelle sa formation intellectuelle sartrienne et souligne que la suite nécessaire de l’indignation est «l’engagement». En France, Noël 2010, la belle indignation sera-t-elle suivie d’un minimum de conséquence ou le noble mais facile sentiment se suffira-t-il à lui-même? La France souvent se paie de mots… Mais OK, j’ai tort. Je minimise le phénomène, je le résume à tort à son côté médiatique et «bobo».

Le succès du livre dit bien autre chose: il est une sorte de salutaire rappel aux valeurs françaises, républicaines et sociales, à l’heure où, justement, on a l’impression que tout cela vole en éclat. Nous voici au fond: ces valeurs et leur érosion. L’idée de Hessel à laquelle adhère donc une grande majorité des lecteurs-commentateurs de Slate est que le libéralisme, la mondialisation, l’économie de marché, la finance, Nicolas Sarkozy etc, conduisent à la destruction de ces valeurs auxquelles sont attachés les Français, valeurs qui sont l’ADN de la France depuis la Libération. Il est temps de «s’indigner» et de se lever pour les défendre!

Pour le dire directement:

1) Ces valeurs «françaises» de la Résistance sont mythifiées.

La France n’a pas de quoi se vanter tant que ça.  Il suffit de voir ses échecs: l’intégration loupée, les banlieues ghettos, les 150.000 enfants abandonnés sans aucun savoir scolaire ou professionnel, le chômage persistant depuis trente ans, le sort ignoble fait aux jeunes, les prisons immondes. Etc. La France est un pays égalitaire en théorie, inégalitaire en vrai, découpé en statuts et maintenant une forte reproduction sociale de ses castes (j'en ai déjà parlé dans cet article sur polytechnique). 

2) Les valeurs de solidarité ne sont pas attaquées «en tant que telles» par la mondialisation, la finance, Sarkozy et tutti quanti.

Il faut sur cette question être beaucoup plus nuancé. Le thatchérisme, les déréglementations, l’ouverture des frontières ont libéré des forces considérables qui font pression à la baisse sur les salaires et sur le social en général. C’est vrai. Mais c’est sans doute le prix à payer pour sortir de la misère des milliards d’habitants du sud. Est-ce de cela qu’il faut s’indigner? De voir nos avantages d’hommes blancs un peu rognés pour laisser une part des richesses aux pays émergents? Surtout, cette «pression» du capitalisme n’a rien de terrible en vérité. Si cela était, on aurait assisté à une baisse générale et massive des prélèvements depuis trente ans. Or, les impôts et taxes ont cru dans l’ensemble de l’OCDE (pays développés) de 29% du PIB en 1975 à 32% en 1985 et 35% en 2008 et en France de 35% à 43% en 1985 pour plafonner ensuite. On ne peut pas dire que le niveau de socialisation soit en régression. D’ailleurs la Scandinavie, modèle social, aurait dû être rayée de la carte. Elle est toujours là avec une forte croissance et avec un taux de chômage bas. Il est faux de parler d’un «complot de la mondialisation et des riches contre le progrès social». 

Prenez les retraites. Elles ne sont pas menacées dans leur existence ni par Sarkozy, contrairement à ce que dit trop vite Hessel, ni par la mondialisation. Elles ont un déficit de financement qui provient de l’allongement de la durée de vie.

Prenez le lourd problème des inégalités. Elle croissent, c’est vrai, récemment, d’abord à cause de la pointe des hauts revenus qui ont explosé. Ce phénomène-là est lié à l’argent: les actionnaires ont pris le pouvoir dans les entreprises et ils gratifient les dirigeants. La solution est fiscale donc politique. A souligner quand même que les actionnaires sont souvent des fonds de pension qui gèrent l’argent… de  retraités. Il y a là une «financiarisation» qui a à voir avec le vieillissement de nos populations développées: nous privilégions les dividendes parce que nous privilégions les vieux! Les inégalités croissent aussi à cause d’un phénomène beaucoup plus vaste et plus difficile à corriger: le pincement des classes moyennes dont l’origine est technologique. Dans les pays industriels, les métiers de qualifications moyennes sont robotisés, informatisés. Est-ce attribuable au «règne de l’argent» ou au progrès technique? Encore une fois, il faut nuancer.

3) Ce qui mine les valeurs sociales est beaucoup moins l’ouverture à la mondialisation que l’immobilisme, le renoncement aux réformes, le refus de tout changement.

La France craque dans ses habits d’hier, trop usés. Voilà le fond de notre divergence: pour moi, le social français adapté à l’économie taylorienne de l’après-guerre «protège» encore les emplois à vie et à temps plein, mais laisse en déshérence les nouvelles souffrances de l’économie-monde d’aujourd’hui. Il ne prépare pas les enfants, il ne  «protège» pas les salariés qui doivent changer de job, il ne fait rien pour faciliter la mobilité, pour donner une nouvelle chance, etc.

Les Hesseliens pensent que le problème, c’est le social. Ils clament que le capitalisme libéral voudrait le détruire parce qu’il serait trop coûteux. Ils se trompent.Le problème ce n’est pas le social, c’est son efficacité. Je dirai la même chose des autres valeurs morales, le respect des autres, la laïcité, l’éducation... que la France n’a pas su défendre face aux changements des  modes de vie d’aujourd’hui, à l’individualisme, aux divorces, à l’immigration. Le modèle républicain, qui a été établi en 1945 par Stéphane Hessel, n’est pas remis en cause per se mais parce qu’il n’a pas su s’adapter. La France défend aujourd’hui si mal ses belles valeurs qu’elle se ruine, les perd et se mine le moral.

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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