Economie

Comment on achète de la dette publique

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 12.01.2011 à 18 h 54

La dette, ça se fabrique, ça se vend et ça s'achète.

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Des pièces de monnaie en euros. Photo Visentico/Sento via Flickr CC License by

Mis sous pression par une dette et un déficit importants, le Portugal doit émettre, mercredi 11 janvier, pour 750 millions à 1,25 milliard d'euros de dette d'Etat. La semaine dernière, le quotidien espagnol El Pais révélait lui que la Chine se serait engagée à acheter pour 6 milliards d’euros de dette espagnole, alors que d’après La Tribune, elle détiendrait déjà plus de 7% des dettes publiques de la zone euro. Mais par quels circuits concrets circule cette dette? Comment l'achète-t-on, comment la vend-on, comment sait-on qui la détient? Eclairage à partir du cas hexagonal.

Qui «fabrique» la dette française pour la vendre?

Chaque année, l'Etat français crée de la dette pour couvrir le déficit budgétaire et assurer le «service de la dette», c'est-à-dire le paiement des intérêts et le remboursement du principal arrivant à échéance. La gestion de cette dette d'Etat (à laquelle vient s'ajouter celle des collectivités locales, de la Sécurité sociale et de divers organismes pour former la dette publique) est assurée par un organisme d’une quarantaine d’agents, l’Agence France Trésor, rattachée à Bercy. En 2011, elle est chargée par le gouvernement d’émettre 184 milliards d’euros de dette afin de couvrir le déficit budgétaire annoncé (un peu moins de 92 milliards d’euros) et les remboursements de dettes.

Pour cela, elle va procéder six à sept fois par mois, selon un calendrier fixé à l’avance, à des émissions de titres (de la dette «neuve») à échéances variables, allant de moins d’un an à cinquante ans. Par exemple, lors de sa dernière émission de dette, le 6 janvier, elle a placé pour 4,5 milliards de dette à dix ans, 3,4 milliards à quinze ans et 1,1 milliard à dix-huit ans.

Comment achète-t-on cette dette?

L’Agence France Trésor ne vend pas directement la dette aux clients «finaux» intéressés, qui seraient trop nombreux, mais à des «grossistes» en dette au sein des grandes banques d’investissement, les spécialistes en valeurs du Trésor (SVT). On en compte vingt, dont bien sûr les grandes banques françaises mais aussi des grandes banques européennes et, de plus en plus, internationales, afin de toucher les clients étrangers: ces deux dernières années ont été intégrées au système les banques canadiennes Scotiabank et Royal Bank of Canada et la japonaise Nomura. Le même mécanisme existe dans d’autres pays, comme en Grèce, où BNP Paribas, la Société Générale ou la célèbre Goldman Sachs font office d’intermédiaires pour «placer» la dette.

Les SVT choisis par l’Agence France Trésor sont chargés de répercuter les demandes qu’ils reçoivent ou anticipent de leurs clients (assureurs, fonds communs de placement, investisseurs étrangers...). Une fois que l’AFT a annoncé vouloir placer un certain montant de dette, chaque SVT propose d’acheter un certain nombre d’obligations à un certain prix, et l’agence «sert» en priorité les offres les plus avantageuses pour elle —elle reçoit généralement plus de demandes (1,5 à 3 fois plus) que de dette à placer. Les SVT peuvent ensuite placer cette dette auprès de leurs clients.

Comment la revend-on?

S’il est possible d’acheter de la dette «neuve» lors de son émission, il est possible aussi d’acheter de la dette «d’occasion» ou de revendre celle qu’on détient sans attendre qu’elle arrive à échéance (la fin du prêt souscrit par la France). A la fin novembre 2010, 1.343 des 1.575 milliards d’euros de la dette publique française étaient ainsi dits «négociables», c’est-à-dire pouvant se racheter ou se revendre sur les marchés financiers.

Par exemple, sur Nyse Euronext, la plateforme boursière qui englobe notamment la Bourse de Paris, il est possible —y compris pour un particulier, en passant par une banque ou une société de Bourse agréée, même si dans les faits leur détention directe d'obligations est marginale– de racheter des titres de dette française (mais aussi italienne, portugaise, néerlandaise...) comme on achèterait des actions. Leur prix fluctue au jour le jour en fonction de la situation du marché de la dette: ainsi, pour racheter une obligation émise en 1992 et arrivant à échéance en 2023, rapportant 8,5% par an (taux bien plus élevé que ceux pratiqués aujourd’hui), il faut la payer environ 50% plus cher que sa valeur réelle (si l'obligation valait 100 en 1992 et en vaudra 100 en 2023, vous la paierez aujourd'hui 150, mais elle rapportera toujours 8,5% par an).

Selon l’AFT, des dizaines de milliards d’euros de titres de dette française changent de mains tous les jours sur ce «marché secondaire». Le jeu quotidien d'offre et de demande autour de la dette négociable permet de calculer des taux «actualisés» des différentes obligations, ce qui sert à évaluer les tensions sur le marché de la dette d'Etat (notamment avec le taux des obligations à dix ans, souvent cité par les médias).

Entre achats et reventes, qui possède cette dette française au final?

Selon les chiffres les plus récents de l’AFT, à la fin 2010, la dette d'Etat française était à environ 30% aux mains d’investisseurs français et à 70% aux mains d’investisseurs étrangers (les «non-résidents»), contre moins de 20% il y a quinze ans. Une situation qui n'inquiète pas officiellement l'agence, qui estime que cela permet de diversifier les acheteurs potentiels de dette (des économistes, eux, craignent que ces investisseurs étrangers ne soient les premiers à revendre leurs titres si la note de dette de la France est dégradée).

Au sein des «non-résidents», l’organisme distingue par ailleurs entre ceux de la zone euro (qui investissent dans la même monnaie que les Français, et avec des règles proches) et les extérieurs. «En réalité, la dette française est détenue pour un tiers par des Français, pour un tiers par des investisseurs de la zone euro et pour un tiers par des investisseurs extérieurs à cette zone», estimait fin septembre lors d’une audition à l’Assemblée nationale son directeur général, Philippe Mills, selon qui, par exemple, ces dernières années, les banques centrales asiatiques «ont accru leur présence sur les titres d’État». Ces «non-résidents» hors zone euro, l’AFT tente d’ailleurs régulièrement de les séduire lors de voyages de promotion de la dette française: en 2008 et 2009, des délégations se sont rendues à Abou Dhabi, en Arabie saoudite, au Qatar, en Chine, au Japon, à Taiwan...

En revanche, on ne sait pas précisément quel montant chaque pays détient de la dette française, situation qui inquiète des parlementaires de la majorité, qui ont demandé mi-2010 à François Baroin «de bien vouloir [...] indiquer, année par année depuis 2000, qui sont les créanciers de la France, pour quel montant chacun et à quels taux». Bercy a répondu en novembre que la législation ne permettait pas de connaître précisément ces montants, qui ne peuvent donc faire l’objet que d’estimations: en mars dernier, des analystes de la banque Natixis estimaient ainsi que, à la fin 2008, la dette publique française était détenue à 2,4% par des investisseurs américains, 4,1% par des japonais, 5,9% par des allemands, 4% par des britanniques...

Jean-Marie Pottier

L'explication remercie Pierre Salaun, porte-parole de l'Agence France Trésor, et Philippe Herlin, chercheur au Cnam, auteur du livre France, la faillite? Les scénarios de crise de la dette (Ed. Eyrolles) et du blog La Dette de la France.

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Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (943 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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