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L'utopie d'un journalisme non lucratif

Le financement des journalistes par des fondations est un modèle difficilement importable en France.

Samedi 4 Avril 2009
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Le concept fait rêver plus d'un journaliste français: avoir comme actionnaire une organisation à but non lucratif, fondation ou assimilée. Dernière expression en date de cette volonté, la lettre de la Société des rédacteurs du Monde (SRM) au directoire du groupe qui appelait la semaine dernière à cette solution pour garantir son indépendance éditoriale.

L'imaginaire fonctionne à plein sur le sujet: avec la fondation, c'en serait fini des actionnaires pénibles et (forcément) cupides, prompts à exiger des réductions de coûts aux premiers nuages, la «religion» du profit ne serait plus qu'un souvenir, etc. Le rêve a même une incarnation, il s'appelle ProPublica. J'y ai consacré un article dans la Monday Note en janvier 2008 intitulé «When non-profit empowers good journalism». En résumé: Paul Steiger, ancien directeur de la rédaction du Wall Street Journal (16 prix Pulitzer sous son règne, un par an), a convaincu un richissime californien de créer une une fondation pour financer exclusivement du journalisme d'investigation.  N'importe qui peut reprendre le matériel de ProPublica puisque tout est sous licence Creative Commons, c'est-à-dire gratuit sous certaines conditions de références et  de respect de l'intégrité des contenus. Financé à hauteur de 10 millions de dollars (7,5 millions d'euros) par an sur plusieurs années, ProPublica emploie 24 journalistes plus une dizaine d'autres employés.

Ce modèle de journalisme philanthropique est-il adaptable en France?  La réponse doit tenir compte d'une série de facteurs.

1 - Les besoins nécessaires en financement.

Pour ProPublica, la Fondation Sandler injecte 10 millions de dollars par an. Mais ce financement n'est pas ad vitam. La fondation paiera tant qu'il faudra jusqu'à ce que le projet équilibre ses coûts en revendant sa production. On parle ici d'un investissement de 50 à 100 millions de dollars. Même Herbert Sandler, le mécène, n'y est pas allé seul. Pourtant sa fortune était estimée avant la crise à 2,4 milliards de dollars (elle provient de la création d'une caisse d'épargne dans les années 60, revendue par la suite pour 26 milliards de dollars au géant des services financiers Wachovia). Cette dimension de richesse n'existe quasiment pas en France.

2 - La rentabilité de la presse en France. Il ne faut pas perdre de vue que le recours à une fondation ne dispense par les journaux de gagner de l'argent. On peut, certes, envisager un système de don. C'est ce qu'a annoncé le Huffington Post qui met sur la table 1,75 million de dollars pour financer du journalisme d'investigation. Cela, c'est du mécénat pur et dur. Mais la fondation est surtout  un bouclier juridique destiné à protéger les rédactions de prises de contrôle non sollicitées et/ou d'influences diverses. C'est comme cela que fonctionne par exemple le Guardian dont la maison mère, le Guardian Media Group est contrôlé par le Scott Trust mais le groupe est lui-même très rentable. Un tel rêve n'est pas à la portée du Monde après huit exercices déficitaires. Si son rêve d'une fondation est légitime, il lui faut d'abord retrouver une rentabilité, même marginale.

3 - La faiblesse du mécénat en France. Elle s'explique par l'omniprésence de l'Etat, par exemple dans la sphère culturelle au sens large. L'importance du budget de la Culture n'a pas rendu nécessaire le développement d'un flux d'argent privé (savoir si c'est une bonne ou une mauvaise chose n'est pas le sujet).

4 - La relation particulière que les mécènes français entretiennent avec le contenu éditorial. Pour faire court: on ne trouvera pas en France l'équivalent d'un Herbert Sandler qui se limitera à dire: «voici un chèque, embauchez des pointures et faites du bon journalisme». Le magnat tricolore — prototype Bernard Arnault, François Pinault, Marcel Dassault — cherchera à acheter de l'influence. C'est dans les mœurs françaises. Peu importe que ce soit d'ailleurs au détriment de l'intéressé: bizarrement, les mécènes français préfèrent l'illusion du pouvoir intellectuel à la grandeur du désintéressement.

5 - Le sous-développement du principe même de fondations «rentables». Il s'agit des institutions qui bénéficient de dotations en capital (à base de dons privés) dont le placement génère des revenus financiers. C'est comme cela que fonctionnent les grandes universités américaines. Une seul chiffre : avant la crise, la dotation en capital de la seule université de Harvard était comparable à la totalité du budget de l'enseignement supérieur (détails dans ce papier de E24.fr). Si une fondation veut réinvestir le fruit de ses placements financiers dans le fonctionnement d'une rédaction «non-profit» sans toucher à sa dotation en capital, le calcul est vite fait: pour financer une équipe significative de journalistes coûtant, mettons, 30 millions d'euros par an, la fondation doit être richement dotée. En prenant un rendement moyen lissé — et prudent — de 5%, il faudrait un fonds de 600 millions d'euros, une somme colossale. A titre de comparaison, les fonds propres de l'Institut Curie se montent à de 200 millions d'euros. En terme d'échelle nationale, le compte n'y est donc pas. Les 1.443 fondations françaises ont un total d'actifs inférieur à 10 milliards d'euros, soit dix fois moins qu'en Allemagne et environ 150 fois moins qu'aux Etats-Unis. Là-bas, le total des actifs du secteur «non-profit» était de 1.900 milliards de dollars en 2004. Même amputé par la crise économique, il y a de quoi financer quelques rédactions.

Frédéric Filloux

Image de une: DR

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Comments

Utopie ?

J'ai dirigé une fondation relativement florissante de part l'activité qu'elle développait dans un secteur protégé. Donc, nous en étions arrivés à la phase décrite ci-dessus dans laquelle le sponsor n'a plus à alimenter régulièrement la fondation.

On pourrait croire que l'utopie était enfin devenue réalité et que tout flottait sur des petits nuages blancs dans un ciel bleu d'azur. Hélas ! si une fondation n'a pas d'actionnaires, elle a des administrateurs. Ces derniers qui, dans le cas que je décris, n'avaient jamais mis un centime dans le départ de l'opération mais avaient été cooptés au cours du temps, agissaient en véritables amateurs qui contrairement à des actionnaires de société commerciale n'avaient à la fois aucune compétence et ne risquaient financièrement rien dans leur prise de décision. De plus étant entre gens de bonne compagnie, il allait de soi que les mandants étaient renouvelables et renouvellés aussi longtemps que l'on voulait bien se représenter. Certains sont morts, tirais-je à la tâche ?, centenaires (je n'exagère pas). Tout se basait sur les bruits de moquette, les ragots entendus lors de diners en ville, les copinages de collège et autres sources que l'on trouve à la base de ce type de management égaré. Une vraie galère pour qui désire conserver un peu de rationalité dans son travail !

Croyez-moi, il vaut mieux avoir (j'en ai également eu, toujours dans le même secteur) un actionnaire qu'un administrateur !

le modèle économique communautaire

Vous posez la question d'un modèle économique pour la presse.
« L'omniprésence de l'Etat » qui stérilise toute initiative privée qui ne soit pas capitalistique. Voilà la clé pour notre pays. Elle s'est manifestée dans tous les domaines pour stériliser l'initiative communautaire. C'est le cas dans la recherche comme partout ailleurs instaurant un dualisme public privé où le privé est voué à l'intérêt particulier opposé à l'intérêt général et donc suspect quant à ses mobiles et productions. (Voir l'autonomie des universités et les résistances qui s'y opposent)

La presse est cependant aux prises avec une mutation de civilisation mondiale accélérée par Internet. Or une issue à cette mutation va avec la montée en puissance d'un empowerment communautaire et d'ensembles communautaires qui contredit cette tradition française avec son modèle jacobin étatique. La presse aurait intérêt à comprendre les enjeux des réformes et des oppositions aux réformes qui agitent note pays en se demandant pas exemple qui vote pour qui à la lumière de cette analyse.

C'est là une piste pour la mutation de la presse, ancrer sa vocation dans la confortation de communautés de valeurs et d'enjeux à toutes les échelles. C'est là quelle trouvera son public impliqué, mais aussi son modèle économique si tant est qu'il n'y a d'économie que communautaire comme on le découvrira progressivement (à toutes les échelles, même mondiales).

Du coup la question devient, pour un support de presse :
- quelle communauté de référence et quelles valeurs propres servir (le Sens du bien commun est le critère de lien et d'engagement collectif)
- quel modèle économique tant pour le financement (capitalisation communautaire, participations financières, rémunérations)
- quel modèle d'animation et de réalisation avec la participation de différents types de professionnels et aussi de parties prenantes de la communauté dans une activité devenue d'intérêt communautaire
- quel projet éditorial et culturel avec quels supports et médiations.

La difficulté ici c'est de renouer avec la pensée et la compréhension des phénomènes et des processus communautaires combattus idéologiquement depuis deux siècles au moins et socialement encore dominé par un individualisme méthodologique.

Pas de communautés majeures et d'empowerment communautaire - pas de soutien financier assuré. L'atout c'est de considérer les expériences, même balbutiantes, avec un regard prospectif en matière d'enjeux communautaires dans lesquels la presse aura à s'inscrire et se refonder. Le « paradigme communautaire » pourrait bien être le fil conducteur pertinent de cette réflexion prospective.

Roger Nifle Humanisme Méthodologique et Prospective humaine
http://journal.coherences.com

Le modèle du service publlque...

Frederic que fais tu du service publique?

Ne citons que la BBC, la qualité du contenu y est indiscutable. quant à l'indépendance des medias publiques elle est beaucoup plus réelle qu'on nele laisse entendre. Je conseille la lecture du billet suivant (écrit il y a un an) à propos du paradoxe des medias non publiques en matière d'indépendance...: http://www.mikiane.com/node/2008/05/28/de-l-ind-pendance-des-nouveaux-si...

Service Public ?

Je crois que la pique "l'omniprésence de l'Etat" répond à la question, non ;-)

Les dérives inquiétantes d'Agoravox

La liberté de la presse de plus en plus menacée.

Les médias publics et privés sont de plus en plus à la botte du fric, des intérêts privés et des pires représentants de la classe politique :

Il serait par exemple intéressant de voir ou revoir le dernier excellent « Pièces à conviction » d'Elise Lucet : « Licenciements, faillites, la crise à bon dos », diffusé mercredi 8 avril à une heure tardive (seuls 9% des telespectateurs l'ont vu ! ) sur France 3.

Il faut dire que la chaîne n'avait pas fait beaucoup de pub autour de l'évènement. D'ailleurs pourquoi cette émission a-t-elle été programmée aussi tard… ?

Mais quatre jours à peine après sa diffusion, il est impossible de la visionner sur internet, sur le site de France 3 ou ailleurs.

Si vous la trouvez, faîtes-moi signe.

On voudrait la cacher, qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

http: //programmes.france3.fr/pieces-a-conviction/

En revanche, voici un fil où vous pourrez trouver les enquêtes d'Elise Lucet, une des rares journalistes du service public à faire un vrai travail d'investigation.

http: //video.google.com/videosearch ? q=pi%C3%A8ces+%C3%A0+conviction+elis…

Vous avez dit journalisme citoyen?

Et lorsqu'on assiste à la mutation d'Agoravox - changement de maquette et de présentation dans la semaine du 6/04/09 - et à sa nouvelle politique éditoriale, on peut se poser des questions sur les « commanditaires/financeurs » du site en question.

Pour mémoire : au sommaire d'Agoravox et en tête de page dimanche 12/04/09 :

« Dieudonné est un véritable républicain »,

« Calomniez, il en restera toujours quelques chose… », une plaidoirie qui décharge le pape de ses écrits passés dans un journal nauséabond.

Et pour la route dans « le coin se secret d'Agoravox », à côté d'une policière reconvertie en star du X : une vidéo montrant une agression dans un bus - non seulement contestée sur le plan de son authenticité - mais accompagnée de 462 réactions dont 400 au moins sont racistes et xénophobes !

sans parler d'un papier sur l'Apocalypse et les visions de la vierge… pour inaugurer la nouvelle formule !

Pas étonnant que les contributeurs d'extrème-droite du site aient fait péter le champagne le soir même, sur le forum consacré à la mutation d'AV…

Agoravomir…

Avant le changement de maquette,j'avais posté un papier et de nombreux commentaires. Les discussions avec les autres internautes y étaient intéressantes et un système de « repliage » des commentaires nauséabonds (si les internautes les notaient à moins 10 points) permettait de débattre sans tomber dans des excès ou du n'importe quoi.

A partir du moment où la maquette a changé, et malgré la réprobation de la plupart des utilisateurs - sur le fond blanc, les pubs trop présentes, le nouveau « coin secret d'Agoravox » plutôt fumeux, le test de QI, l'impossibilité désormais de replier les commentaires douteux, la lenteur de l'affichage des pages, etc… dans un forum qui a exprimé à 90% son regret de l'ancienne version et qui a disparu du site -, les dirigeants de cette fondation, soit disant indépendante du pouvoir politique et qui se disent attachés à la démocratie, sont passés outre et ont mis en place leur nouvelle ligne éditoriale.

Et toujours sur Agoravox, à lire cet article de Marianne :

Lagardère fait sa com sur Agoravox :

http: //www.marianne2.fr/Lagardere-fait-sa-com-sur-Agoravox_a84885.html

démocratiquement vôtre,

Mon blog :

http ://jerevaisunautremonde.blogspot.com/

Marianne

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