Après les patrons, à qui le tour?

Jean-François Copé, mis à jour le 04.04.2009 à 19 h 05

Ne rejouons pas la lutte des classes en diabolisant TOUS les «affreux patrons, forcément coupables».

Image de une Bogdan Suditu CC Fickr

Image de une Bogdan Suditu CC Fickr

Au cœur de la crise, je constate à la lecture des Unes de la presse ou lors des débats que j'ai eus récemment avec des responsables politiques de gauche que l'heure est à la recherche de coupables.

C'est un mécanisme courant qu'a décrit en détail René Girard dans plusieurs de ses ouvrages et notamment dans La violence et le sacré : «Toute communauté en proie à la violence ou accablée par quelque désastre auquel elle est incapable de remédier se jette volontiers dans une chasse aveugle au “bouc émissaire”... Les hommes veulent se convaincre que leurs maux relèvent d'un responsable unique dont il sera facile de se débarrasser.» Il me semble que cette tentation est actuellement en train de s'emparer de la société française. Traumatisés par le choc de la crise et impuissants face à la complexité des dysfonctionnements économiques, certains de nos concitoyens ont tendance à chercher un coupable à portée de main pour expier le poids de la faute. Cette tendance est attisée par quelques irresponsables, principalement à l'extrême gauche, qui pensent tirer leur épingle de ce jeu dangereux.

Comme les «hedge funds», «les paradis fiscaux» ou la «loi de la jungle» sont des causes lointaines et difficiles à cerner, on retombe sur les patrons d'entreprise qui font figure de fautifs accessibles. Gare à la facilité! La séquestration de directeurs d'usine va-t-elle devenir une spécialité française? Je crains que la lecture de la presse étrangère ces derniers jours donne cette impression à nos partenaires internationaux. Même si je comprends la colère de salariés qui se trouvent victimes d'une crise dans laquelle ils ne portent aucune responsabilité, je condamne ces comportements qui me choquent profondément. Et pour tout dire, je m'étonne qu'il y ait aussi peu de responsables publiques qui expriment comme je le fais leur indignation.

Bien sûr, certains dirigeants d'entreprise ont des comportements particulièrement indécents face à la tourmente. Ne comptez pas sur moi pour défendre les excès de rémunérations, qui ne répondent plus à aucun critère de performance, ni à aucun sens moral.

Bien sûr, c'est l'honneur d'un chef d'assumer ses responsabilités lorsque les choses vont mal et il n'est pas normal que certains gagnent à tous les coups. Avec des bonus quand tout va bien. Et des parachutes dorées quand les choses se gâtent.

Mais avec la même force, je veux dire qu'on ne résoudra pas nos problèmes en mettant des têtes au bout des piques. L'histoire de notre pays montre que les passions françaises conduisent parfois à de terribles débordements. Qu'on songe par exemple, avec Benjamin Constant, à «cet inexplicable vertige qu'on a nommé le règne de la Terreur». Autant il est facile d'enclencher la chasse aux coupables, autant il est extrêmement difficile de l'arrêter. Une fois qu'on se sera bien payé les patrons, à qui le tour?

Attention donc aux caricatures et aux raccourcis simplistes. Ne rejouons pas la lutte des classes en diabolisant les «affreux patrons, forcément coupables». Beaucoup de chefs d'entreprises se démènent plus que jamais pour sauver leur «boîte» fragilisée, pour remplir leur carnet de commandes, pour sauvegarder l'emploi coûte que coûte. Ils méritent plus nos encouragements qu'une mise à l'index. Gardons bien en tête que ce sont les entreprises, avec leurs salariés, leurs dirigeants et leurs actionnaires, qui font tourner la France, qui nous permettent de garder la tête hors de l'eau et qui, demain, nous permettront de rebondir.

N'envoyons pas des messages de rejet à nos compatriotes qui veulent réussir en France, à la tête d'entreprises créatrices de richesses et d'emploi, au bénéfice de tous.

Sur la question des rémunérations, gardons l'œil sur ce qui se passe à l'étranger pour ne pas perdre en attractivité quand l'activité économique reprendra. Soyons lucides par rapport aux effets d'annonce de certains dirigeants étrangers. Par exemple, la décision du Président Obama de plafonner les rémunérations des patrons à 500.000 dollars est souvent prise en exemple par les socialistes français. Mais regardons ce qu'il en sera dans les faits. Elle ne concernera au mieux qu'une poignée d'entreprises bénéficiant d'une aide extraordinaire des pouvoirs publics. Il convient donc d'aborder ces questions au niveau international, dans la dynamique du G20.

Il faut comprendre que nous n'aurons rien réglé une fois que tous les dirigeants du secteur privé auront été discrédités aux yeux des Français. C'est peut-être une solution de facilité qui permet à certains de se donner bonne conscience ou de faire diversion parce qu'ils n'ont aucune proposition. Mais il ne faut pas perdre de vue que les causes de la crise actuelle vont bien au-delà de quelques comportements individuels néfastes.

Pour résoudre une crise systémique, ce n'est pas à des personnes qu'il faut s'attaquer, c'est le système qu'il faut corriger. Aujourd'hui, il «pousse au crime» en favorisant les attitudes court-termistes et purement individualistes. C'est seulement en définissant des régulations intelligentes que nous pourrons canaliser les passions individuelles. Voilà la priorité si nous voulons remettre la finance au service de l'économie et l'économie au service de l'homme.

Face aux épreuves que traversent notre pays et l'ensemble de la planète, nous avons besoin de tous les Français, parce que chaque Français est important. Il faut donc un discours de rassemblement et de mobilisation. Pas un discours d'exclusion et de stigmatisation. Pour sortir de la crise, nous avons besoin d'une meilleure régulation, de marchés plus transparents et mieux supervisés, d'instances internationales plus musclées, de normes comptables plus équilibrées. Pas d'un coupable idéal.

Jean-François Copé

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