Economie

Fiat en a assez de l'Italie et des Italiens

Hugues Serraf, mis à jour le 23.04.2011 à 17 h 07

Les soirs de match de football, la moitié des ouvriers des équipes de nuit de Fiat à Turin sont malades...

La Fiat 500 historique Mario Anzuoni / Reuters

La Fiat 500 historique. REUTERS / Mario Anzuoni

» Vroum! Retrouvez toutes les chroniques auto d'Hugues Serraf

La France n’est évidemment pas la seule vieille nation européenne à s’interroger sur son avenir de puissance industrielle. De fait, l’Allemagne est la seule vieille nation européenne à ne pas s’interroger sur son avenir de puissance industrielle mais c’est une autre histoire… C’est ainsi que l’Italie se demande si elle figurera encore longtemps au palmarès mondial de la production automobile.

Oh, non pas que ses entreprises phares soient menacées de disparition: la Chine inaugurera vraisemblablement sa première base lunaire avant d’être capable de fabriquer des Ferrari ou des Maserati. Ni même que Fiat, son seul constructeur «de grand volume», soit en passe de mettre la clé sous la porte. Donné pour mort il y a quelques années, il s’est largement requinqué sous la férule de son nouveau boss Sergio Marchionne, prenant même le contrôle de Chrysler et en profitant pour réinvestir le marché américain.

Le marché de Marchionne

La question qui taraude les déclinologues transalpins concerne surtout la possibilité de continuer à construire des voitures italiennes en Italie. Le problème tient en trois chiffres: un ouvrier Fiat assemble moins de 30 voitures par an à Turin, mais près de 78 dans les usines brésiliennes du groupe et 100 sur ses sites polonais. Un différentiel qui ne pose pas de problème majeur lorsque l’on vend des Lamborghini Gallardo à 200.000 euros et que les clients glissent un pot-de-vin au vendeur pour gagner une place sur la liste d’attente, mais qui devient crucial si c’est d’une Panda à 9.000 euros qu’il s’agit…

Marchionne, qui est bien loin de faire du patriotisme économique sa priorité dans la vie, vient donc de proposer le marché suivant à ses ouailles domestiques: «Vous changez radicalement vos habitudes de boulot d’un autre âge ou je vais voir ailleurs si l’herbe est plus verte.» Et pour prouver qu’il ne rigole pas –si certains en doutaient mais on subodore qu’ils n’étaient pas nombreux–, il annonce dans le même temps qu’une nouvelle usine sera construite à Recife, pour un investissement de 4,5 milliards d’euros. Les 13 et 14 janvier prochains, les salariés de Mirafiori, le site historique de Fiat à Turin, devront donc voter oui ou non à un train de mesures prévoyant notamment la réduction du temps de pause quotidien (de 40 à 30 minutes) et la révision des accords d’indemnisation des arrêts maladie pour lutter contre l’absentéisme endémique (selon Marchionne, les soirs de matchs de foot, la moitié des ouvriers de nuit se font porter pâle). La plupart des syndicats ont d’ailleurs d’ores et déjà donné leur accord, mais la FIOM, qui est un peu la CGT des voisins du dessous, refuse de signer et appelle à une grève nationale interprofessionnelle pour le 28 quelle que soit l’issue du vote des salariés de Fiat

Au-delà de Fiat

Pour autant, Sergio Marchionne ne fiche pas la trouille qu’à ses ouvriers. Ses collègues patrons en prennent également plein la figure puisque, pour avoir le droit de dénoncer certains accords de branches freinant l’accroissement de la productivité sur ses chaînes, il se propose tout bonnement de transférer les contrats de ses salariés vers de nouvelles entités juridiques n’appartenant pas à la Confindustria, le Medef local.

En d’autres termes, il se prépare à vider la Fiat historique de ses activités justifiant d’être membre d’une organisation patronale dont il est le tout premier cotisant. La philosophie générale de ce dirigeant formé au Canada ―auquel John Elkann, le petit-fils de Giovanni Agnelli désormais président de la holding qui contrôle Fiat (IFIL), a donné carte blanche― est effectivement inquiétante au sens où sa logique irréfutable au plan industriel et financier est totalement étrangère à toute considération sociale, culturelle, historique, politique ou même nationale. Sans doute certaines des pratiques archaïques qu’il dénonce existent réellement en Italie, la survie du groupe étant bel et bien conditionnée à sa capacité à rester compétitif au plan mondial.

Mais si les intérêts d’une grande entreprise sont à ce point déconnectés des intérêts de la nation qui lui a servi de berceau, l’inquiétude dépasse le cercle des seuls salariés de Fiat ou des PDG de la Confindustria. On tenait pour évident, autrefois, que ce qui était bon pour General Motors était bon pour l’Amérique. Mais ce qui est bon pour Fiat l’est-il encore vraiment pour l’Italie? Sergio Marchionne introduit un sacré doute.

Hugues Serraf

Hugues Serraf
Hugues Serraf (165 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte