C'est l'idée de communauté qui menace notre identité
La question n'est pas de savoir, comme le sous-entend un récent sondage, si la France doit craindre l'islam.
- «Faire des cartes de France», d'Annette Messager, au musée d'Art moderne Lille-Métropole. REUTERS/Pascal Rossignol -
Nous avons entendu mercredi toute la journée que plus de 42% des Français estimaient que la communauté musulmane représentait une menace pour l’identité du pays. Il s’agissait de commenter l’enquête Ifop parue dans Le Monde sur la perception qu’ont les Français de l’intégration des musulmans. Ce qui est intéressant dans ce genre d’études, c’est aussi d’observer les premiers commentaires qui sont généralement tirés des résultats. Dans le cas présent, cette présentation était négative, pessimiste: le pays serait sur une mauvaise pente. La France aurait peur de l’islam. Alors qu’on pourrait, si l’on appliquait la méthode du verre à moitié vide, constater qu’en fait, le verre est aux 2/3 plein. Il y a 22% des Français –enfin, des sondés– qui disent que la communauté musulmane est un enrichissement pour la France et 36% qui pensent que c’est ni l’un ni l’autre. Autrement dit, 58% des sondés ont plutôt un avis, soit positif, soit neutre sur l’apport de la communauté musulmane au pays.
Dans le contexte du moment, on pourrait trouver ces résultats plutôt rassurants. Surtout que, lorsque l’on regarde le détail de ces chiffres, on s’aperçoit que la crainte des musulmans va croissant en fonction de l’âge des sondés. Ce qui laisse présager une évolution positive pour l’avenir. Dans le détail toujours, les éléments qui alimentent la défiance envers les musulmans sont plus de l’ordre d’une crainte pour la pérennité de la laïcité que de la peur de l’autre.
Mais de toute façon, la principale question de ce sondage pose problème:
«Diriez-vous que la présence d’une communauté musulmane en France est plutôt une menace, un enrichissement pour l’identité de la France, ou ni l’un ni l’autre?»
Déjà qu’est-ce que l’identité de la France? Je suis payé pour savoir que la réponse n’est pas simple. Et qu’est-ce que la communauté musulmane? Le fait de demander si cette communauté est une menace pour notre identité suggère déjà que c’est une communauté exogène, plus ou moins étrangère ou immigrée. Hors, la grande majorité des musulmans en France est composée de Français qui ne sont plus, depuis une, deux, trois ou cinq générations des immigrés. La très grande majorité des musulmans en France n’est pas pratiquante. Faut-il les intégrer dans la question? La très grande majorité des musulmans pratiquants en France le sont chez eux ou à la mosquée, à titre privé. S’agit-il de cela aussi? S’agit-il des fondamentalistes, de ceux qui prient dans la rue, revendiquent des dérogations à outrance et refusent de respecter certaines règles, notamment en matière d’égalité des sexes? Ou s’agit-il de Fadela Amara, Rama Yade, de votre voisin commerçant, ouvrier ou cadre, musulman d’origine comme d’autres sont catholiques, juifs ou protestants? A quelle catégorie de population pensent les 809 sondés quand ils répondent à une telle question? Rien ne le dit.
Dès lors, que vaut la réponse? La meilleure façon de se faire une idée sur un sondage, c’est de se poser les questions à soi-même. Je me suis donc posé la question. Alors:
- Pour moi, l’identité de la France ce sont les valeurs républicaines.
- En vertu de ces valeurs, je ne conçois pas l’idée d’une communauté musulmane ou autre.
- L’idée même d’une communauté musulmane comme on me l’impose dans la question est une menace pour la République comme tout ce qui favoriserait le communautarisme.
Du coup, selon cette grille de lecture, je fais partie des 42% qui ont répondu oui. Ce qui ne colle pas tout à fait avec l’idée que je me faisais de mon «pedigree» politique –que je ne détaillerai pas ici mais qui, en gros n’est pas particulièrement en rapport avec un retraité du FN du Sud-Est. Du coup, j’ai de sérieux doutes sur l’intérêt de ce sondage.
Thomas Legrand
- Regard croisé France/Allemagne sur l’Islam • 13 décembre 2010 • Ifop [PDF]
Mis à jour le 07/01/2011 à 9h27














































Il aurait été intéressant d'ajouter à ce sondage des questions sur l'origine ethnique : il y a fort à parier qu'une majorité de Français assimile encore "musulman" et "arabe", alors que ces derniers ne représentent qu'une petite minorité des musulmans du monde.
Vous dites : "pour moi, l'identité de la France ce sont les valeurs républicaines". De quelle république parlez-vous? La république française? mais laquelle. Comment voulez-vous identifier une nation (c'est cela que désigne "la France" je suppose) avec des notions considérées comme universelles? Plus d'originalité, plus de spécificité, donc plus d'identité … humaine. Coller une représentation idéale sur une réalité humaine historique singulière est une dissolution d'identité, individuellement et collectivement pathogène (et anxiogène évidemment).
Concernant "la communauté musulmane". Vous avez entendu parler de l'Umma ou communauté des croyants. C'est une communauté d'échelle mondiale comme il y en a bien d'autres, idéologiques ou religieuses. Il y a aussi de ces communautés de proximité : familles, collègues, groupes sociaux, groupes professionnels, voisinages, associations d'affinité. Elles forment tout le tissu de la vie collective, du fameux "vivre ensemble". Il y a aussi les communautés intermédiaires, communautés de quartiers, urbaines, communales, intercommunales, régionales, nationales, internationales (européenne, méditerranéenne) etc. Ces communautés structurent notamment la cité comme espace (humain) du politique. Les communautés constituent la condition humaine proprement dite. Alors comment vouloir les éliminer sans que ce soit le principe d'humanité qui soit en fait exclu? C'est bien le projet de ces philosophies anti-humanistes qui sévissent toujours.
Or cette "communauté des musulmans", de France sans doute, existe-t-elle autrement que dans un de ces fantasmes qui alimentent les paranoïas? Cette tentation a pour effet de jeter le bébé (humain) avec l'eau du bain (communautaire). A rejeter le réel communautaire on s'interdit de le penser dans ses vertus comme ses tares et on s'interdit d'en faire le point d'appui de toute responsabilité personnelle et collective. S'il n'y a pas de communauté comment réguler les questions du bien commun? Il reste alors le fantasme ou de ces rationalités systémiques qui font les totalitarismes.
Il faut cesser de réduire les communautés qui constituent la trame de nos vies à la caricature de leurs plus mauvais penchants. On ne peut réclamer des musulmans de France qu'ils règlent les problèmes d'extrémisme si on leur dénie de pouvoir être eux aussi une communauté comme tout le monde.
Faut-il éliminer toute individualité sous prétexte qu'il existe des individualismes égocentriques? Faut-il éliminer toute communauté sous prétexte qu'il existe des "communautarismes" en position de repli paranoïaque? Faut-il éliminer toute identité communautaire sous prétexte qu'il existe des pathologies identitaires?
Traiter le mal par le déni n'est pas une bonne solution. C'est la pire.
La communauté française est au croisement d'ensembles communautaires multiples qui forment sa richesse et sa singularité. C'est aussi le lieu d'une souveraineté qu'aucune autre communauté ne peux lui dénier, y compris dans ses engagement communautaires. Sans identité communautaire pas de démocratie. Nous sommes là au coeur des problématiques du temps, partout et à toutes les échelles. Il suffit de regarder autour de nous.
Les valeurs républicaines ne sont pas une identité mais des signes qui y participent, comme votre carte de presse n'est pas votre identité à vous Monsieur Legrand. La carte n'est pas le territoire comme dirait l'autre.
Analyse des clichés manipulés par Le Monde avec ce sondage, ici: http://gestion-des-risques-interculturels.com/pays/europe/france/dangereuses-simplifications-batman-a-clichy-et-cliches-dans-le-monde/
Je partage l'analyse de M. Legrand quand à ce «sondage». L'utilisation des chiffres peu judicieuse est un vrai problème pour notre société. Comme si sous prétexte d'exactitude mathématique la citation de quelques chiffres octroierait une vérité inaliénable au discours. Ça faisait longtemps que je n'avais pas renvoyé vers un article de WIP : http://blog.slate.fr/labo-journalisme-sciences-po/2010/12/20/de-lusage-journalistique-des-sondages/ Je rappel que les 2/3 de 100 n'ont jamais fait 58! Si l'on veut continuer dans les analyses fausses puisque sans fondement on peut considérer que les «musulmans» de France représentent environ 10% de la population. C'est une estimation très approximative et qui ne sert que ma démonstration car fort heureusement les statistiques ethniques ne sont pas autorisées en France. Ce qui a des inconvénients largement compensés par l'évitement des dérives que ce genre de statistiques produisent. On peut imaginer que ces 10% votent en faveur du coté enrichissant ce qui retranché à 58% donne seulement 48% de Français autre que musulman qui ont un avis soit positif, soit neutre sur l'apport de la communauté musulman au pays. Donc pas une majorité...ce qui n'est qu'une nouvelle manipulation grossière car 48% représente bien la majorité des 90% de la population non musulman. Bref du grand n'importe quoi! On pourrait continuer comme ça pendant des heures, imaginer tout un tas de trucs sans fondement et partir dans des délires et des fantasmes plus délirants les uns que les autres.
On notera que la République est viable si et seulement si le triptyque qui là définit est respecté. En effet si seul la liberté et l'égalité sont brandis sans faire l'effort de la fraternité, ça ne s'appelle plus la République.
Et pourtant,la place donnée ou prise par les religions dans tous les débats est sans cesse croissante ! Rappelons nous qu'il y a peu, le président de la république lui-même se permettait d'affirmer que jamais l'instituteur ne remplacerait le prêtre ou le pasteur dans l'apprentissage des valeurs du bien et du mal...
Cette irruption permanente des religions dans la sphère politique, outre qu'elle devient insupportable pour les non croyants qui sont la majorité, ne fait en tous cas qu'aggraver l'antagonisme des trois religions dominantes et qu'exciter leurs composantes les plus intégristes.
Le temps n'est-il pas venu d'une prise de conscience de nos responsables politiques et des medias pour que cesse cette alchimie incontrôlable ?