Monde

Les leçons de trafic d'organes planent au-dessus du Kosovo

Jean-Yves Nau, mis à jour le 25.01.2011 à 18 h 09

L’Armée de Libération du Kosovo a-t-elle, il y a dix ans, tué des prisonniers pour prélever et faire commerce de leurs reins? La question reste ouverte.

Un rein transporté lors d'une opération tout à fait légale en Allemagne. REUTERS/Fabrizio Bensch

Un rein transporté lors d'une opération tout à fait légale en Allemagne. REUTERS/Fabrizio Bensch

(MàJ) L'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a, mardi 25 janvier, adopté  une résolution demandant à l'Albanie et aux autorités kosovares de «diligenter une enquête sérieuse» sur un trafic d'organes prélevés sur les cadavres de prisonniers de l'Armée de libération du Kosovo (UCK) dans les années 1990. Dans sa résolution, adoptée par 169 voix pour, 8 contre et 14 abstentions, le Conseil de l’Europe demande à l'Albanie et aux autorités kosovares de «diligenter une enquête sérieuse et indépendante concernant l’existence de centres secrets de détention où des traitements inhumains auraient été infligés à des prisonniers provenant du Kosovo, d’origine aussi bien serbe qu’albanaise» et ce durant  et après le conflit au Kosovo.

«L'enquête doit être étendue également à la vérification des allégations, également précises, concernant un trafic d’organes qui aurait eu lieu au cours de la même période et en partie sur territoire albanais», ajoute le texte. L'Assemblée a également demandé aux autorités de l’Albanie et à l’administration kosovare de «collaborer sans réserve» avec la Mission de police et de justice de l'Union européenne (Eulex) et ce à fin de tenter de «faire la lumière sur des crimes commis au Kosovo».

Il s'agissait pour l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe  d'adopter ou pas les conclusions d’un rapport [PDF] concluant à l’existence, en 1999 et 2000, de trafics d’organes prélevés sur des prisonniers de l’UÇK [Armée de Libération du Kosovo]. Rendu public à la mi-décembre, ce rapport ne cesse d’alimenter de très violentes réactions politiques et diplomatiques. Accusé d’être directement impliqué dans ce trafic, l’actuel Premier ministre kosovar, Hashim Thaçi, a qualifié ce rapport de «raciste», le comparant à une forme de propagande nazie. Il accuse l’auteur du rapport de s'être «mis au service du nationalisme serbe» tandis que la Serbie, qui considère toujours le Kosovo comme sa province méridionale, s’est félicité de sa publication.

Avant la réunion de l'Assemblée, Pristina a tenté de faire pression auprès de différents pays membres du Conseil de l’Europe pour que le rapport ne soit pas adopté et que la communauté internationale n’en tire aucune conséquence.

Car avant l’examen du rapport par l’Assemblée parlementaire, la Commission des questions juridiques du Conseil de l'Europe (institution qui réunit 47 pays) avait adopté à l’unanimité un projet de résolution fondé sur ce rapport. Elle estime indispensable que soient menées «une série d’enquêtes internationales et nationales sur des indices de disparitions, de trafic d’organes, de corruption et de collusion auxquels se seraient livrés des groupes liés au crime organisé et des milieux politiques au Kosovo»

Une première piste dans le livre de Carla del Ponte

Selon ce rapport, de nombreux indices semblent confirmer qu’aussitôt après la fin du conflit, des organes auraient été prélevés sur des prisonniers (Serbes et Kosovars albanais) dans une clinique en territoire albanais, près de Fushë-Krujë, pour les transporter ensuite à l’étranger à des fins de transplantation. En clair on aurait, à des fins de transplantation, sur le Vieux Continent, prélevé des organes chez des prisonniers sur un mode similaire à des pratiques encore récemment mises en œuvre en Chine chez des personnes condamnées à mort. 

Les parlementaires membres de cette Commission juridique précisent que cette activité criminelle avait, en 1999 et 2000, pu se développer en profitant du chaos régnant de la région et ce du fait de certains chefs des milices de l’UÇK liés au crime organisé. Ils ajoutent qu’elle s’est poursuivie depuis sous d’autres formes —comme le démontrerait une enquête en cours menée par la mission européenne de police et de justice— visant tout particulièrement la clinique «Medicus» de Pristina dont nous parlerons plus bas.

Le rapport controversé est signé du parlementaire suisse Dick Marty, qui s’est mis sur la piste de cette possible existence de ce trafic après la publication, en avril 2008, d’un livre de l’ancienne procureure auprès du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Carla Del Ponte, sur ses expériences au sein de cette institution.

«Elle fait état d’un trafic d’organes humains prélevés sur des prisonniers serbes qui aurait été commis par des responsables de l’ “Armée de Libération du Kosovo”. Ces affirmations sont surprenantes à plus d’un titre et ont suscité de vives réactions. Surprenantes, tout d’abord, parce qu’elles émanent d’une personne qui a œuvré, en revêtant de hautes responsabilités, justement au cœur du système judiciaire chargé de poursuivre les crimes commis au cours du conflit qui a ravagé l’ex-Yougoslavie. Surprenantes, aussi et surtout, parce qu’aucune suite n’avait apparemment été donnée à ces allégations, jugées pourtant tellement sérieuses au point d’être reprises dans le livre de l’ancienne procureure, qui ne pouvait certes pas ignorer l’importance et la portée des accusations qu’elle a décidé de rendre publiques.»

 Après une enquête de près de deux années, Dick Marty fournit un faisceau d’éléments troublants de nature à réactiver toutes les passions entre les principaux acteurs du récent conflit.

«Le mandat confié est tout de suite apparu d’une extraordinaire difficulté. Les faits allégués (…) auraient eu lieu il y a une dizaine d’années et n’avaient été objet d’une véritable enquête par aucune des autorités nationales et internationales qui ont été en charge des territoires concernés. La structure encore très clanique de la société kosovare ainsi que l’absence d’une véritable société civile ont rendu extrêmement difficile l’établissement de contacts avec des sources locales. A cela s’ajoute la peur, souvent une véritable terreur, que nous avons constatée auprès de certains de nos interlocuteurs dès que nous touchions le sujet de nos recherches. Même certains représentants des autorités internationales ne cachaient pas leur absence de volonté de s’occuper de ces faits.»

La clinique Medicus, point central du trafic

Usant prudemment du conditionnel, Dick Marty écrit que ce serait à Fushë-Krujë, en territoire albanais [PDF], que le petit groupe de prisonniers sélectionnés par l’UÇK auraient été tués avant que l’on prélève certains de leurs organes à des fins de transplantation. L’auteur estime que les témoignages qu’il a recueillis lui permettent de conclure «de manière crédible et cohérente» quant à la méthodologie suivie. Des sources «indépendantes et distinctes, internes à l’UÇK» lui ont communiqué un certain nombre d'éléments et de perspectives sur le fonctionnement du réseau de trafic d'organes.

«Lorsqu’il était confirmé que les chirurgiens chargés de la transplantation étaient en place et prêts à opérer, les prisonniers auraient été sommairement exécutés par balle par un agent de l’UÇK et leurs corps étaient transportés rapidement à la clinique où avait lieu l'opération.  La procédure chirurgicale appliquée –extraction des reins sur un cadavre au lieu d'un prélèvement chirurgical sur un donneur vivant– est le moyen le plus courant d'acquisition de dons d'organes et de tissus à des fins de transplantation, mis à part la manière criminelle d’obtention des cadavres. D'après les éminents experts en transplantation d'organes que nous avons consultés au cours de notre enquête, cette procédure est efficace et présente de faibles risques. D'après les sources, l'axe Fushë-Krujë avait été choisi pour accueillir ces établissements à cause de sa proximité avec le principal aéroport qui desservait Tirana. Les installations de cette plate-forme du réseau de trafic d'organes –le «refuge» et la clinique utilisée pour les opérations– étaient par conséquent faciles d'accès à la fois pour recevoir des visiteurs internationaux et pour procéder à l'expédition des organes.»

Mais Dick Marty va plus loin. Il estime ainsi disposer d’informations laissant penser qu’il existe, aujourd’hui encore, un véritable trafic international criminel d’organes humains, impliquant des complicités dans au moins trois pays étrangers. Après la découverte, en 2008, de l’existence  d’un trafic d’organes (des reins prélevés sur des personnes «volontaires» à la clinique Medicus de Pristina, capitale du Kosovo), cette affaire va faire l’objet d’un procès qui devrait s’ouvrir en janvier. Sept Kosovars sont accusées d’avoir, de diverses manières, développé un réseau de transplantations de reins prélevés contre une simple promesse de rémunération (de l’ordre de 20.000 dollars, 15.300 euros) chez une trentaine de personnes pauvres venues de différents pays parmi lesquels le Kazakhstan, la Moldavie et la Turquie. Les receveurs étaient des personnes souffrant d’insuffisance rénale grave et venant du Canada, de Pologne et d’Israël. Ils auraient versé jusqu’à 90.000 dollars pour bénéficier de cette intervention salvatrice.   

Pour Dick Marty, il ne fait aucun doute que le trafic de la clinique Medicus est le prolongement direct des pratiques initiées en 1999 et 2000 sur des personnes tuées avant d’être prélevées. Et il estime que certaines personnes impliquées il y a dix ans le sont également dans l’affaire Medicus. Lesquelles? Le Premier ministre kosovar, Hashim Thaçi est-il personnellement impliqué comme le laisse supposer le rapport? On n’en saura pas plus. «Par respect pour l'enquête et la procédure judiciaire en cours conduite par Eulex [mission civile menée par l'Union européenne qui vise à promouvoir l'État de droit au Kosovo] et le Bureau du Procureur spécial du Kosovo, nous renonçons, pour le moment, à rendre public les résultats de nos recherches sur cet aspect spécifique», écrit-il.

L'ONU ne savait rien, assure Bernard Kouchner

Il cite toutefois, pour ce qui est de la période 1999-2000, Shaip Muja, figure historique de l'UCK, chirurgien de formation et aujourd’hui conseiller politique auprès du cabinet du Premier ministre du Kosovo, notamment en charge de la Santé.

Dans l’attente de son examen par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, le «rapport Marty» agite et inquiète les milieux diplomatiques; et ce d’autant qu’il met également en cause la communauté internationale, qui aurait préféré fermer les yeux sur un certain nombre d'exactions et favoriser un certain «pragmatisme» pour garantir alors la stabilité politique de la région. Sur ce point, le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (Mrap) a demandé l'audition de Bernard Kouchner qui fut à la tête de la mission de l'ONU au Kosovo (Minuk) de 1999 à 2001.

L’ancien ministre français des Affaires étrangères a aussitôt fait savoir que la mission de l'ONU au Kosovo n'avait pas eu connaissance du trafic présumé. «Nous ne savions rien. Si nous l'avions su, nous aurions envoyé des gens pour établir les faits et enquêter ou non», a déclaré Bernard Kouchner dans une interview à la rédaction des émissions en serbe de la BBC.

Aujourd’hui, trois questions essentielles demeurent sans réponse. Le trafic dénoncé par Dick Marty pour la période 1999-2000 a-t-il existé et a-t-on véritablement tué des prisonniers pour l’alimenter? Ce trafic s’est-il ensuite poursuivi de manière ininterrompue à partir de «donneurs» vivants en impliquant tout ou partie des mêmes acteurs? La responsabilité personnelle du Premier ministre du Kosovo est-elle engagée?

«Dans l’état actuel des données, il est impossible de conclure de manière définitive pour la période 1999-2000 et il faut se méfier des amalgames et des manipulations toujours possibles», a déclaré à Slate.fr le Dr Luc Noël, en charge de la lutte contre les trafics d’organes à l’OMS:

«Si les accusations devaient se révéler fondées pour cette période, il s’agirait bien évidemment de faits insupportables inspirant le plus profond dégoût. En toute hypothèse, compte-tenu de la situation qui prévalait dans cette région et à cette époque, si un tel trafic a véritablement existé, il me semble qu’il n’aurait pu l’être que sur une très petite échelle.»

Plus généralement, il est peu probable que l’on puisse en Europe pouvoir durablement développer un trafic d’organes humains sur de grandes échelles comme on a pu le voir dernièrement en Inde. «Le secret ne pourrait être gardé très longtemps», estime Luc Noël. Pour autant, nous sommes aujourd’hui confrontés à une double réalité: d’une part le procès en cours à  Pristina; de l’autre les accusations hautement problématiques formulées dans le rapport du Conseil de l’Europe. Qui peut aujourd'hui avoir intérêt à ce que toute la lumière ne soit pas faite sur ce qui s'est —ou non— passé il y a dix ans? 

Jean-Yves Nau

Article mis à jour le 25/01/2011 avec la décision de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe.

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