Life

Comment les savants de 1931 voyaient 2011

Fabienne Gallaire, mis à jour le 12.01.2011 à 21 h 01

Les idées avancées par ces scientifiques dans le New York Times au siècle dernier, bien que loin d'être toutes correctes, frappent en général par leur pertinence.

The seeing eye / Valerie Everett via Flickr CC License by

The seeing eye / Valerie Everett via Flickr CC License by

Pour nous faire une idée de ce que 2011 nous réserve, je propose de nous tourner vers le New York Times, qui a posé la question à huit hommes de science, et pas n'importe lesquels. Dans le lot des savants américains invités à jouer les Madame Irma, rien moins que trois Prix Nobel de physique, mais aussi des médecins, un sociologue, un anthropologue...

Ce genre d'exercice de style est notoirement risqué, et l'imagination échevelée des auteurs populaires nous a habitués aux visions ridicules d'an 2000 de carnaval. Pourtant, les idées avancées par ces scientifiques, bien que loin d'être toutes correctes, frappent en général par leur pertinence. L'un pense que, si tout va bien, l'espérance de vie devrait dépasser les 70 ans, un autre s'ébaubit de la vitesse des communications et le troisième spécule que nous aurons sans doute l'énergie nucléaire.

Ces pronostics vous paraissent éculés? Un peu de clémence: ils ont été faits par des hommes nés aux XIXe siècle. En effet, ces prévisions pour 2011 datent toutes de… 1931. A l'occasion des quatre-vingts ans du New York Times fondé en 1851, le journal a cherché à se faire une idée du monde auquel il faudrait s'attendre lorsque le vénérable organe de presse aura doublé cet âge. Le futur dans le rétro, voilà ce que ça donne.

W.R. Whitney, Better world-wide education will serve our experiments, self-improvement is viewed by Dr. Whitney as the great task set for mankind

W. R. Whitney, chimiste émérite, nous annonce le chauffage électrique et l'air conditionné comme inévitables, et prédit la familiarité du commun des mortels avec les voyages en avion. Sa perspicacité s'arrête au pétrole, dont il imagine le prix baisser énormément, alors qu'il va se maintenir au même niveau pendant trente ans avant d'exploser avec les chocs pétroliers. Autre bourde: l'urbanisme, avec l'évocation d'une bucolique maison souterraine (quel meilleur moyen de s'isoler du bruit?) agrémentée de son garage pour voiture volante. De quoi entretenir une petite nostalgie du rétrofutur...

W.J. Mayo, The average life time of man may rise to the biblical 70; Dr. Mayo says also that a proper use of our leisure will be evolved

Le docteur William Mayo remarque que les progrès de la médecine, en particulier du côté des maladies infectieuses, ont déjà amené à 58 ans l'espérance de vie à la naissance des Américains en 1931: il faut dire qu'avec le développement de la vaccination, les grands fléaux épidémique commencent à être mieux contrôlés. Il espère donc que quatre-vingts ans supplémentaires permettront de s'approcher du «terme biblique de soixante-dix ans». Bonne pioche! Un enfant qui naît cette année aux États-Unis pourra même espérer vivre jusqu'à 78 ans... en moyenne.

Et sans savoir que la découverte des antibiotiques rendra sa prévision visionnaire, il souligne les causes de mortalité susceptibles de prendre de l'ampleur: «Les maladies du cœur, des vaisseaux sanguins et des reins, celles du système nerveux et le cancer.» On aurait peut-être préféré qu'il se trompe.

Sir A. Keith, World we hope for runs away with the pen of the prophet; Sir Arthur Keith doubts if his individualist longings can be realized

Son confrère Sir Arthur Keith, quant à lui, craint de déguiser en prédictions objectives ses aspirations personnelles à un monde meilleur. Il se contente donc de souligner une tendance qui l'inquiète:

«Il y a quatre-vingts ans, la médecine était divisée entre trois catégories de spécialistes: les médecins, les chirurgiens et les sage-femmes. Aujourd'hui il y a plus de cinquante branches distinctes de spécialité pour le traitement des maladies humaines. C'est cet aspect de la vie —sa spécialisation toujours croissante— m'effraie.»

R.A. Millikan, Biology rather than physics will bring the big changes; Also, says Dr. Millikan, the scientific method will aid in government

Sans se limiter à son domaine de compétence, le prix Nobel de physique Robert Millikan souligne les découvertes fondamentales effectuées en physique depuis le milieu du XIXe siècle et annonce un passage de témoin à une nouvelle discipline:

«Dans les sciences expérimentales, c'est plutôt dans le domaine de la biologie que celui de la physique que je m'attends à de grands changements dans le siècle qui vient.»

Deux décennies plus tard, effectivement, la découverte de la structure de l'ADN bouleverse la compréhension du vivant, et le développement de la génétique sur un demi-siècle en a fait un aspect indispensable de quasiment tous les aspects des sciences de la vie, de la médecine à l'agronomie.

Pour l'autre de ses prédictions, espérons qu'il ne se trompe que sur l'échelle de temps: l'application de «la méthode scientifique, qui a été si profondément importante pour la physique, à la solution de nos problèmes sociaux», ce serait une bonne idée, non?

 A.H. Compton, Whole of the earth will be but one great neighborhood; Dr. Compton envisions the great development of our communications

L'idée de l'essor de la biologie est développée par Arthur Compton (aussi nobélisé en physique, sans parenté connue avec le Bill du même nom):

«Les questions de la vie et de la santé, y compris la psychologie et la sélection génétique, prendront le devant de la scène. Les États-Unis et l'Allemagne seront probablement à la tête de la science dans quatre-vingts ans. Cependant l'Orient, et en particulier la Chine, avec sa population virile (!) et ses grandes ressources naturelles, seront en train de prendre une part importante dans les affaires du monde, la science ne sera plus un monopole de l'Occident. »

Compton prédit par ailleurs la diversification des sources d'énergie, et spécule sur la possibilité de l'énergie atomique: au pire, on devrait en avoir déterminé en 2011 si son utilisation civile est envisageable ou non.

Il est également convaincu que le développement des communications sera crucial pour l'évolution du monde, grâce auquel «toute la Terre ne sera qu'un grand quartier». C'est bien la démocratisation des médias qui doit amener le village global: «La parole comme l'écrit, ainsi que la télévision.»

Le physicien ne s'illusionne pas sur la réalité de cette unité des voies de communications: cela ne mènera pas pour autant à une unification mondiale, mais «le meilleur compromis que nous pouvons espérer semble être l'union volontaire de nations voisines sous l'égide d'un gouvernement centralisé à l'échelle continentale». En 1951, le Traité de Paris fonde la Communauté européenne du charbon et de l'acier, qui donnera naissance à l'Union européenne.

M. Pupin, Our civilization will create a new industrial democracy; it will give the workers a fair share in wealth, says Michael Pupin

Un troisième physicien lauréat du Nobel, Michael Pupin, après avoir souligné la colossale création de richesse qui a accompagné le progrès technique, appelle de ses vœux une répartition plus équitable de celle-ci, au sein d'une «démocratie industrielle». Nous voici au regret de le décevoir: en 1933, le pourcent le plus riche des Américains possédait un tiers de la richesse du pays; trois quarts de siècles plus tard, le même pourcent se taille toujours la part du lion avec 34% du total... Il y a apparemment des choses plus difficiles à changer que d'autres.

 H. Ford, The promise of the future makes the present seem drab; Mr. Ford foresees a better division of the profits to be found in life

Avec une perspective sociale différente, Henry Ford, dont l'épopée automobile a rythmé l'histoire industrielle du début du siècle, ne se fait pas d'illusions sur ce qu'on lui demande:

«Faire une prévision à 80 ans est sans doute un exercice intéressant, d'abord pour notre imagination et puis pour notre sens de l'humilité, mais son principal intérêt  sera probablement pour ceux qui vivront dans 80 ans qui mesureront nos estimations à l'aune du fait établi.»

Ce n'est pas le lecteur de 2011 qui le contredira !

Seul industriel sur de la liste, il n'insiste pourtant pas sur les innovations qui ont révolutionné le domaine, et les soupçonne d'être surfaites:

«Peut-être notre avancée la plus significative sera la découverte que nous n'avons pas autant avancé depuis 1851 que le vacarme des temps semblent le suggérer.»

Mais alors, où chercher le germe du changement? Dans une meilleure façon de profiter de la vie, car «la plus nouvelle des choses du monde, c'est l'être humain». Voilà un oracle qu'il va être bien difficile d'infirmer...

W.F. Ogburn, The rapidity of social change will be greater than it is now; and hunger, says Dr. Ogburn, will not be a danger as a revolutionary force

Au contraire de Ford, William Ogburn, l'un des sociologues les plus réputés de l'époque, n'hésite pas prendre le risque des prévisions chiffrées: il annonce pour les États-Unis de 2011 une population stable, voire décroissante, 160 millions d'habitants, une augmentation d'un tiers sur le chiffre de 1931. Enfoncé dans l'œil à ce point, son doigt devait lui chatouiller l'omoplate: en quatre-vingts ans, la population américaine a en fait été multipliée par 2,5. Malgré ce gros raté sur l'estimation quantitative, il faut bien admettre que la suite de la description est remarquable par sa prescience:

«La magie du contrôle à distance sera commune. Le serviteur le plus polyvalent de l'humanité sera le tube à vide. Les inventions dans le domaine des communications et des transports gommeront les différences régionales (...) mais l'hétérogénéité de la culture matérielle demandera des spécialistes et des langages que seuls les spécialistes comprendront.»

En conséquence, le besoin de formation augmente:

«La quantité totale de connaissances à apprendre sera immense, d'où une prolongation de l'éducation initiale, la formation des adultes et en particulier la spécialisation.» 

La technologie a de multiples applications, en particulier médicales:

«La propriété individuelle d'appareils mécaniques s'étendra de façon importante, et certains d'entre eux serviront à soutenir les faibles qui survivront.»

Moins idéaliste que Pupin, il prédit une disparition de la faim, qui avait fait de tels ravages pendant la Grande Dépression, mais assure que «l'inégalité des revenus et les problèmes de justice sociale existeront toujours. Les assurances couvriront les coups durs de la vie».

«Le rôle du gouvernement ne peut qu'augmenter», ajoute-t-il. «Mais les techniciens et les groupes d'intérêt réduiront la démocratie à une coquille vide.» Au vu du financement des campagnes électorales américaines, on est bien obligé de lui donner raison.

Sa clairvoyance se remarque aussi à ce qu'il est le seul des huit hommes interrogés, à mentionner le cas (si peu) particulier des femmes, et à imaginer leur place dans la société à venir:

«La famille ne peut pas être détruite, mais elle sera moins stable dans les premières années de la vie mariée, et le divorce sera plus important qu'aujourd'hui. La vie des femmes ressemblera davantage à celle des hommes, passée davantage hors du foyer.»

Malgré la fidélité de ce tableau, les dernière lignes instillent un doute:

«Les travailleurs non qualifiés seront cultivés. La rapidité et le volume des changements sociaux seront bien plus grands qu'aujourd'hui.»

Vraiment?

Fabienne Gallaire

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