Les journalistes et les juges

Reporters sans frontières, mis à jour le 03.04.2009 à 22 h 30

La France détient le record en Europe de perquisitions dans des rédactions et de garde à vue de journalistes.

La balance de la justice au Tribunal de Rennes Stéphane Mahé / Reuters

La balance de la justice au Tribunal de Rennes Stéphane Mahé / Reuters

Quatre journalistes français de Rue89 et de France 3 ont été convoqués cette semaine par la police judiciaire pour être entendus comme témoins. Ils n'ont été ni placés en garde à vue, ni mis en examen. Une procédure somme toute habituelle, à laquelle sont soumis, chaque jour, des dizaines de citoyens. Faut-il, dans ces conditions, s'en alarmer ? Oui et pour plusieurs raisons. D'abord l'affaire ne va peut-être pas en rester là. La mise en examen peut survenir plus tard. La balle est dans le camp du parquet qui doit décider si la procédure s'arrête là ou non. Et surtout, parce que, au-delà de cette affaire, les journalistes français sont de plus en plus nombreux à devoir se rendre dans le bureau d'un juge ou d'un officier de police judiciaire.

Reporters sans frontières n'a jamais comparé la France de Nicolas Sarkozy à la Russie de Vladimir Poutine et de Dmitri Medvedev, ou à la Chine de Hu Jintao. Chaque jour, nous recevons des informations sur des assassinats de journalistes ou des condamnations à de lourdes peines de prison, et nous devons maintenir une hiérarchie dans la gravité des violations de la liberté de la presse. Mais tout de même, cela commence à faire beaucoup. La France, qui perd peu à peu son titre de «patrie des droits de l'homme», détient le record européen du nombre de perquisitions menées dans des rédactions et de placements en garde à vue de journalistes. Dans notre dernier classement mondial de la liberté de la presse, la France occupait le 35e rang. Et il y a fort à parier qu'elle perdra encore quelques places la prochaine fois.

L'une des raisons majeures en est la faiblesse des dispositions protégeant les sources des journalistes. Or, si un journaliste ne peut plus garantir la confidentialité à ses sources, elles vont se tarir. Cette question figurait pourtant dans les engagements de campagne de Nicolas Sarkozy. Certes, un projet de loi est en cours de discussion, mais cela fait des mois qu'il est bloqué à l'Assemblée nationale, dont l'agenda est encombré de textes tous plus prioritaires les uns que les autres.

En attendant, les juges continuent de convoquer les journalistes pour leur demander d'identifier leurs sources. Les exemples ne manquent pas. Guillaume Dasquié, en décembre 2007, a été privé de sa liberté pendant 48 heures parce qu'il refusait de dire qui lui avait transmis une copie d'un rapport classé «secret». Plus récemment encore, Vittorio De Filippis a été interpellé à son domicile et a fait l'objet de fouilles au corps, pour une simple plainte en «diffamation ». La rédaction d'Auto Plus, a été perquisitionnée pendant l'été 2008, et un de ses journalistes a été placé en garde à vue parce qu'il avait publié une information qualifiée de «secret industriel». Le Canard enchaîné, Le Point, L'Equipe, France 3, La République du Centre-Ouest, les perquisitions se sont multipliées au cours des dernières années.

Et la liste ne s'arrête pas là. Le 12 mai prochain, Isabelle Cottenceau passera devant un juge à Toulouse pour avoir filmé un jeune homme en train de pratiquer une suspension. Le procureur a requis six mois de prison avec sursis contre elle...

Rappelons que ces journalistes n'ont fait que leur métier. Ils n'ont rien volé, ils n'ont agressé personne, ils n'ont violé aucune loi. Ils ont simplement enquêté sur des affaires politiques sensibles ou traité de sujets de société délicats. Mais qu'en sera-t-il du journalisme d'investigation si les reporters risquent une convocation au tribunal chaque fois qu'ils mettent le nez dans des dossiers délicats ? Nous avons été récemment contactés par des journalistes français qui préparaient des reportages sur la grande criminalité ou la pédophilie. Ils anticipaient une éventuelle convocation devant la justice et souhaitaient connaître leurs droits. Désormais, des journalistes, en France, préparent des enquêtes en intégrant la possibilité de répondre de leur travail devant un tribunal. C'est insensé.

Depuis toujours, nous avons défendu la liberté de la presse en France parce qu'elle pouvait servir d'exemple dans le monde entier. En Afrique notamment, où les lois sont très largement inspirées du droit français et où beaucoup de journalistes se retrouvent, un jour ou l'autre, dans un cachot. Mais comment, à l'avenir, exiger d'un Etat indépendant depuis un demi-siècle qu'il respecte les libertés fondamentales de ses citoyens, si ceux qui ont expérimenté plus de deux cents ans de régime démocratique ne le font pas de manière scrupuleuse ?

Aujourd'hui, notre action va plus loin. Nous défendons la liberté de la presse en France, non plus seulement pour les journalistes du bout du monde, mais aussi pour nos confrères français. Nous défendons la liberté de la presse en France parce qu'elle est menacée. Sans faire d'amalgame, encore une fois, avec ce qui se passe dans les Etats autoritaires, mais sans sous-estimer non plus le risque encouru pour le droit des Français à une information libre, indépendante et débarrassée de toute entrave, politique et économique.

Jean-François Julliard, Secrétaire général de Reporters sans frontières

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