Monde

L’irrésistible ascension des extrémistes religieux pakistanais

Françoise Chipaux, mis à jour le 05.01.2011 à 11 h 32

La société pakistanaise rejette l'extrémisme, mais de moins en moins de voix osent s'élever pour contrer les radicaux.

Supporters du gouverneur du Pendjab Salman Taseer assassiné par un de ses gardes

Supporters du gouverneur du Pendjab Salman Taseer assassiné par un de ses gardes du corps le 4 janvier à Islamabad. REUTERS/Faisal Mahmood

L’assassinat, le 4 janvier, en plein cœur d’Islamabad, du puissant gouverneur de la province pakistanaise du Pendjab, va ajouter au chaos politique, économique et sécuritaire dans lequel ne cesse de s’enfoncer le Pakistan. Membre du Parti du peuple pakistanais au pouvoir, très proche du président Asif Ali Zardari, Salman Taseer était l’une des voix les plus importantes à s’opposer aux partis religieux et extrémistes islamistes qui cherchent à imposer leur vision rigoriste et archaïque de l’Islam.

Récemment, il avait jugé «inique» la loi sur le blasphème —très souvent utilisée contre les minorités—  qui punit de mort toute personne accusée d’insulter le prophète Mahomet. C’est, selon la police, parce qu’il voulait punir le gouverneur pour ses positions «trop libérales» qu’un des commandos en charge de le protéger l’a tué de multiples balles tirées avec son arme de service.

Cet assassinat illustre à la fois les risques accrus que prennent les opposants aux partis religieux et extrémistes et la pénétration de l’idéologie de ceux-ci dans la société et les forces de sécurité de l’Etat. Si la société pakistanaise dans son ensemble rejette l’extrémisme islamiste, de moins en moins de voix osent contrer les partis radicaux qui gagnent d’autant plus de terrain qu’ils ne rencontrent pas de forte opposition.

Toutes les tentatives faites notamment par le général Pervez Musharraf pour ne serait-ce qu’amender la loi sur le blasphème ont échoué, par crainte des extrémistes. Les médias —en particulier télévisés— donnent une large audience aux vues d’une minorité qui prospère sur l’incurie et la corruption du gouvernement et sur les exigences de la politique américaine quant à la lutte contre les jihadistes des zones tribales, frontalières de l’Afghanistan.

Les vrais problèmes

Cette montée en puissance des extrémistes augure mal de l’indispensable «partenariat» avec les Etats-Unis qui réclament l’accroissement de la lutte contre les jihadistes. En lutte pour sa survie, ayant perdu sa majorité parlementaire après la défection de deux de ses alliés, le gouvernement a d’autres soucis que satisfaire Washington et l’armée n’est pas pressée de s’attaquer sans retenue aux jihadistes dont elle estime avoir besoin pour la défense de ses intérêts stratégiques, notamment face à l’Inde. La crise politique, avant tout symptomatique de manœuvres politiciennes, va en tous cas donner au gouvernement un nouveau prétexte pour ignorer les vrais et urgents problèmes qui affectent le développement du pays: l’éducation, la santé et le manque d’infrastructures. 

Pays de 180 millions d’habitants, possédant l’arme nucléaire, le Pakistan n’a alphabétisé qu’une petite moitié de sa population et l’Etat ne consacre que 0,8% de son budget aux dépenses de santé. Le pays fait face depuis plusieurs années à un manque chronique d’électricité et les coupures qui peuvent atteindre jusqu’à 16 heures par jour ont grandement affecté la production industrielle.

Les inondations catastrophiques de cet été qui ont touché 20 millions de personnes n’ont fait qu’aggraver la crise économique. Le FMI qui a déjà prêté des milliards de dollars à Islamabad pour maintenir son économie à flot exige aujourd’hui des réformes importantes mais extrêmement impopulaires alors que l’inflation atteint déjà 15%.

A ces maux s’ajoute une insécurité croissante. Les tirs incessants de drones américains sur les zones tribales ainsi que les attentats périodiques attribués aux extrémistes islamistes ont encore fait des centaines de morts en 2010. Moins commentés, les assassinats ciblés de militants politiques à Karachi, la capitale économique du pays, ont fait 370 victimes et entraîné à plusieurs reprises des émeutes dans ce port de 18 millions d’habitants.

Dans la province du Baloutchistan où sévit depuis plusieurs années une insurrection des nationalistes baloutches, des dizaines d’intellectuels venant d’autres régions du pays, professeurs, médecins, ont aussi été tués dans des assassinats ciblés qui n’ont pas épargné non plus les militants baloutches. Pas une région du pays n’échappe à la violence et nul n’entrevoit la fin du cauchemar.   

La situation est telle que le gouvernement pourrait y trouver sa survie: alors que des décisions drastiques s’imposent, nul parti n’a envie de prendre les rênes d’un pays qui s’enfonce chaque jour un peu plus dans le chaos.

Francoise Chipaux

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Journaliste
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