France

Vidéosurveillance: la cam très rentable de l'Ile-de-France

Benjamin König, mis à jour le 18.01.2011 à 14 h 24

Depuis 15 ans, l'Île-de-France est truffée de caméras. Les vendeurs en ont fourgué à tout le monde, aux entreprises, aux particuliers, et surtout aux collectivités qui en saturent l'espace public. La gauche francilienne, longtemps réticente, est maintenant à la pointe du mouvement. Megalopolis analyse un lobby qui a bien réussi son coup.

Wafaa Bilal, professeur de photographie à l'université de New York, a fixé une caméra sur sa tête pour un projet sur la subjectivité, en décembre 2010. REUTERS/Jessica Rinaldi

Wafaa Bilal, professeur de photographie à l'université de New York, a fixé une caméra sur sa tête pour un projet sur la subjectivité, en décembre 2010. REUTERS/Jessica Rinaldi

L'histoire a commencé en 1993, à Levallois-Perret, cette petite ville moyenne que dirigeait déjà un certain Patrick «I fucked BB» Balkany. Les premières caméras de surveillance, à l'ère néolithique de l'informatique. Depuis, c'est le tsunami. Pas un coin de la région parisienne qui ne soit épié. Selon le ministère de l'Intérieur, en 2006, 1.142 communes franciliennes étaient déjà équipées. Depuis, ce chiffre explose, sous la pression conjointe du gouvernement et du lobby de la sécurité.

Car il ne faut pas s'y tromper: la vidéosurveillance urbaine est un gâteau énorme, qui pèse déjà plusieurs centaines de millions d'euros. Une véritable manne d'argent public pour les entreprises du secteur. Asnières, Colombes, Puteaux, Suresnes, La Courneuve, Argenteuil... La liste est longue, en Île-de-France encore plus qu'ailleurs. L'année dernière, 22 villes de la région ont ainsi profité des fonds débloqués par le ministère de l'Intérieur pour s'équiper. Droite et gauche confondues. Car si c'est bien la droite qui a impulsé le mouvement, la gauche n'a pas résisté bien longtemps à la vague, surtout chez l'aile sécuritaire du PS, avec Manuel Valls à Evry. Mais pas seulement.

Balkany et Sarkozy, les meilleurs alliés

Reprenons du début, les années 1990. L'idée force est déjà là: la sécurité dans l'espace public est un marché. Et il y a beaucoup, beaucoup d'argent en jeu. Les caméras coûtent extrêmement cher à l'installation, mais plus encore en entretien et en moyens techniques et humains pour visionner les bandes. Un exemple: à Puteaux, l'installation de 76 caméras, en 2006, a coûté la bagatelle de 3 millions d’euros. Ce à quoi il faut ajouter près d'un demi-million annuel pour l'entretien, le fameux mur de moniteurs, et les agents municipaux.

Au commencement, il y avait beaucoup de monde à convaincre. L’État, bien entendu, dont certaines oreilles se montrent vite fort à l'écoute. Les élus locaux ensuite, et au premier chef les maires. Eux seuls ont la compétence de la sécurité sur leur territoire et le pouvoir d'équiper la ville en caméras. L'opinion, enfin; c'est peu dire qu'au milieu des nineties elle ne se montre guère favorable. «En réalité, depuis 1995, il y a un glissement vers un État promoteur de la vidéosurveillance», analyse Tanguy Le Goff, sociologue spécialiste de la sécurité urbaine et chercheur à l'IAU-IDF (Institut d’aménagement et d'urbanisme d’Île-de-France). L'affaire démarre doucement. Première étape en 1995: à la suite de son expérimentation, Balkany dépose une loi pour «encadrer» la vidéosurveillance –en fait, la favoriser–, conjointement avec un autre député, dénommé Nicolas Sarkozy.

Pendant dix ans, les petites machines naissent bien ici ou là, mais ce n'est pas vraiment le grand soir de Big Brother dans les villes franciliennes. Il faut passer à la vitesse supérieure. Dominique Legrand fonde l'an2v, l'Association nationale des villes vidéosurveillées, un bidule type loi 1901 créé par les boîtes du secteur. On y reviendra. Surtout, politiquement, ça avance. Une équipe prépare son ascension au pouvoir, et elle aime bien la vidéo un peu partout dans les rues. Un événement a marqué décideurs et opinion: les attentats de Londres. «Ça a été un tournant», se remémore Tanguy Le Goff. «Après les attentats de Londres, le gouvernement a décidé de mettre le paquet», renchérit Dominique Legrand. Bizarre: Londres est la ville la plus vidéosurveillée au monde, et cela n'a rien empêché, s'étonnent les détracteurs. En 2007, avec l'élection de Nicolas Sarkozy, le ministère de l'Intérieur, sous l'égide de MAM puis de Brice Hortefeux, décide de subventionner (entre 20% et 50%) l'installation de caméras par le Fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD), histoire de convaincre les maires en roucoulant à l'oreille de leur portefeuille. Un siphonage en règle: cette caisse est alimentée presque uniquement par les contraventions routières –les PV, pour être plus clair– à hauteur de 30 à 40 millions d'euros. En 2008, 12 millions sont affectés à la vidéo. En 2009, 28 millions. Et en 2010, 30 millions, soit la quasi-totalité du Fonds. Et tant pis pour le reste de la prévention.

L'objectif: soulager les porte-monnaie des maires, pour les convaincre définitivement. En Île-de-France, outre le précurseur Balkany, on retrouve rapidement l’aréopage des édiles UMP. Aeschlimann à Asnières, est pris les mains dans le pot de confiture: en février 2004, son directeur de cabinet est surpris en train de visionner les images retransmises par les caméras pour reconnaître des colleurs d'affiches de l'opposition municipale. A gauche aussi, on s'y met. Pour une simple et bonne raison, selon Tanguy Le Goff.

«Les élus locaux sont coincés par trois pressions: l’État, le lobby, et la population, par l'intermédiaire des médias.»

Les maires de gauche, démunis et accusés de laxisme, trouvent là une réponse simple à la demande de sécurité des citoyens, et se refont ainsi une virginité électorale sécuritaire à bon compte, grâce à l'argent public. Surtout en région parisienne, où la gauche détient la majorité des villes et où les questions de sécurité sont particulièrement prégnantes. L'exemple type, c'est Manuel Valls, à Evry. Mais il est loin d'être le seul: François Asensi, maire ex-PCF de Tremblay-en-France, a lancé le plan pour équiper sa ville particulièrement touchée par la délinquance. «Dans les petites communes d'Île-de-France, c'est intéressant: les caméras sont installées comme un mur invisible, aux entrées des villes. C'est purement psychologique!», s'amuse Tanguy Le Goff.

Aucune efficacité scientifique prouvée

Bon, mais il est où le problème, si tout ça marche bien? Ben, il est là, le problème. A ce jour, il n'existe aucune étude indépendante sur la vidéosurveillance urbaine. Il y a bien des rapports: en 2005, l'un deux rédigé par un haut fonctionnaire, Philippe Melchior, et révélé par la Ligue des Droits de l'Homme récemment, concluait à son «manque d'efficacité», son coût, «contraire au bon usage des deniers publics». En un mot, ce n'était pas «l'orientation souhaitable». Dès 2007, MAM installe le Comité de pilotage de la vidéosurveillance, dirigée par... Philippe Melchior.

Un loustic, ce Melchior. Énarque, préfet, ancien patron, entre 1988 et 1993, de la Sofremi, une société mixte, bras occulte de l'Etat mitterrandien au cœur de la Françafrique et du marchandage d'armes. Ce qui lui a valu une mise en cause dans une affaire de favoritisme, en lien avec Pierre Falcone. Le ministère, après l'avoir ainsi bombardé, lui demande un autre rapport sur l'efficacité de la vidéo. Il est tellement juge et partie que ça fait un peu tache: on demande à deux autres hauts fonctionnaires de le rédiger. Oh, pas grand-chose à faire, un petit copier/coller: la lettre de mission fixait aux rédacteurs l'objectif d'inciter les maires en apportant «des arguments propres à soutenir leur adhésion». Impartiale, l'étude, on vous dit. C'est là que, pour convaincre l'opinion, le coup est bien préparé médiatiquement, grâce à des réseaux efficaces. A peine le rapport paru en interne, Le Figaro sort l’info, qui est reprise par tous les journaux télé. Malgré les analyses scientifiquement foireuses sur lesquels il est bâti. Depuis, l’étude est brandie à tout bout de champ par les sécuritaires de l'UMP, avec, en chef de file, Brice Hortefeux. «Elle ne prouve absolument rien», s'échinent pourtant à prêcher, dans le désert, les spécialistes du sujet, Tanguy Le Goff ou Laurent Muchielli.

Les caméras, d'ailleurs, c'est une histoire de famille chez les Hortefeux. Sans doute une Super 8 qui traînait dans le grenier. Car Brice a un cousin, du genre opportuniste: Fabrice (Hortefeux) est à la tête d'une boîte de vidéosurveillance, comme l'a révélé Le Télégramme. Et il ne manque pas d'humour –ou de culot, c'est selon–, le zinc’:

«Je ne suis même pas certain qu'il (Brice) soit au courant de mon activité. Le lien de parenté me porte davantage préjudice qu'autre chose.»

Ah! l'humour auvergnat...

Paris capitule

Le dernier verrou, et pas le plus minime: Paris. Des caméras, il y en avait déjà: près de 20.000, dans les transports en commun surtout. Mais Delanoë a lancé le «Plan 1.000 caméras», adopté en novembre 2009: pour la première fois l'espace public parisien va être vidéosurveillé. Le maire de Paris, qui détient la compétence de la sécurité, a adopté le langage. Il ne parle pas de «vidéosurveillance», mais ostensiblement de «vidéoprotection», un terme apparu dès 2007, quand il s'agissait de faire passer la pilule. Un budget colossal, 300 millions d'euros, financé à 95% par l’État; aux grands maux les grands moyens. Le marché a été attribué récemment: découpé en plusieurs lots, les principaux, d'une valeur de 240 millions d'euros, ont été attribués à deux habituées des marchés publics, Veolia et GDF-Suez. Un comité d'éthique a été mis en place: Delanoë y a placé Roland Kessous, ancien de la LDH. «Une caution éthique», disent ses détracteurs, qui a provoqué pas mal de grincements au sein de la Ligue des droits de l'homme. La section parisienne s'est retirée du Collectif démocratie et libertés, qui lutte contre la vidéo à Paris. Des sources internes évoquent des pressions de Delanoë.

La loi d'orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure –Loppsi 2, pour les intimes– consacre d'ailleurs ce vocable de «vidéoprotection urbaine», permettant au privé de gérer la vidéo dans l'espace public, et surtout, elle se fait fort de mettre au pas les maires encore récalcitrants. A la suite du discours de Grenoble, l'été dernier, deux députés UMP avaient demandé qu'on impose aux maires réticents l'installation de caméras: au-dessus de 3.500 habitants, obligation de vidéosurveiller! Euh, pardon, protéger! Pourtant, cette disposition existe dans la Loppsi 2, sous une forme un peu différente: le préfet pourra imposer aux maires la vidéo, en cas de «terrorisme» ou «de protection des intérêts fondamentaux de la Nation». Une notion plus que floue qui sert de prétexte aux écoutes de journalistes menées par la DCRI.

Reste l'an2v. L'asso est financée à hauteur d'un peu plus de 100.000 euros annuels, par les entreprises de vidéosurveillance. Elles sont environ 70 à en faire partie. «C'est plus un think tank, raconte son président salarié, Dominique Legrand. J'entends bien les discours d'opposants sur notre lobbying. Mais nous sommes neutres et sains. Sans nous, tous les marchés seraient attribués aux grosses boîtes.» L'an2v organise sans relâche colloques et réunions, en invitant des maires sous-informés et désireux de se montrer volontaires en matière de sécurité. Avec cet argument imparable de Dominique Legrand:

«La vidéoprotection, ça gêne les méchants, et moi j'aime les dispositifs qui gênent les méchants.»

Les maires sont de belles proies, en somme. Et en Île-de-France, ça fait un moment que la chasse est ouverte.

Benjamin König

Article paru dans Megalopolis, le journal du très grand Paris

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