La République populaire non démocratique de Corée

Juliet Lapidos, mis à jour le 06.04.2009 à 9 h 27

Pourquoi les pays totalitaires ont-ils souvent une dénomination ultra-démocratique ?

Le leader nord coréen Kim Jong-il salue des soldats  KCNA KCNA / Reuters

Le leader nord coréen Kim Jong-il salue des soldats KCNA KCNA / Reuters

[Mise à jour dimanche 5 avril: La Corée du Nord a lancé une fusée dimanche. Selon le régime nord-coréen, le lanceur est censé mettre en orbite un satellite mais les Etats-Unis craignent qu'il ne s'agit d'un essai de missile longue portée.]

Mercredi 1er avril, la République populaire démocratique de Corée (la Corée du Nord) a accusé les États-Unis d'avoir fait survoler son espace aérien par des avions espions; c'est le dernier regain de tension en date entre les deux pays. Se présentant comme un régime socialiste, la Corée du Nord est en réalité un Etat totalitaire, à l'instar d'autres pays dont la dénomination comprend les termes «démocratique» ou «république populaire», telles la République populaire de Chine, la République démocratique du Congo, la République démocratique populaire lao [le Laos] ou, en son temps, la République démocratique allemande. Pourquoi donc les pays les moins démocratiques brandissent-ils toujours la démocratie dans leur appellation officielle ?

Atavisme soviétique

Dans le sillage de la Révolution d'octobre 1917, le nouveau régime soviétique ne pouvait décemment pas conserver le nom d'empire de Russie, qui incarnait le pouvoir tsariste. Du reste, une simple «Russie» n'aurait pas suffi à dépeindre la métamorphose à laquelle aspiraient les bolcheviks. Imitant la France qui, en 1792, s'était adjoint le mot «république» pour sceller la mort de la monarchie, les bolcheviks prénommèrent leur nouveau pays République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR). A l'époque, cet intitulé collait à la réalité: les soviets étaient les «conseils» d'ouvriers et de soldats formés pour supplanter le pouvoir central déliquescent, tandis que le terme socialiste démarquait la nouvelle Russie des vieilles nations bourgeoises de l'Europe.

Quelques années plus tard, la RSFSR s'unit à d'autres républiques socialistes soviétiques, dont celles d'Ukraine et de Biélorussie, pour devenir l'Union des républiques socialistes soviétiques, laquelle allait peu à peu oublier son caractère «soviétique».

«Populaire»

Après la Seconde Guerre mondiale, les pays sous influence soviétique ou occupés par l'Armée rouge adoptèrent le label «république populaire» en laissant de côté le suffixe socialo-soviétique (République populaire de Macédoine, République populaire de Hongrie et République populaire de Roumanie). Ce glissement terminologique reflétait le passage d'un pouvoir populaire à une structure étatique unifiée, qui posait comme principe qu'Etat et peuple ne faisaient qu'un. (Le terme «république populaire» date en réalité de la création de la République populaire d'Ukraine, en 1917, et de celle de la République populaire de Touva, en 1921, mais son usage ne s'est répandu qu'après la guerre.)

Le modèle soviétique a imprégné l'Extrême-Orient tant sur le plan politique que terminologique. En gage de solidarité avec les Etats pro-soviétiques, l'Assemblée populaire suprême de Pyongyang fonda ainsi la nouvelle République populaire démocratique de Corée en 1948. Dans ce cas précis, l'annexion «démocratique» servit à distinguer la Corée du Nord de la (très éphémère) «République populaire de Corée», au sud. Et, quand Mao proclama officiellement la République populaire de Chine en 1949, l'addition «populaire» permit de distinguer le nouvel État de la «République de Chine» de Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek).

Si la Corée-du-Nord a employé l'adjectif démocratique comme marqueur identitaire face à sa voisine, d'autres pays, comme le Laos (1975) ou l'Allemagne de l'Est (1949), l'ont fait dans un but différent: celui de se dissocier des républiques bourgeoises de l'Europe occidentale et d'affirmer leur dévouement au dêmos (du grec : le peuple). En ce sens, «république démocratique» était un terme jumeau de «république socialiste». Cependant, comme de nombreuses autres nations «socialistes», ces pays ont sombré dans le totalitarisme. Et voilà comment, dans ces contrées, le mot «démocratique» signifie une chose et recouvre une réalité politique contraire.

Dans les pays africains, la «démocratisation» des appellations officielles a servi à magnifier la décolonisation. (Nombre de mouvements anticolonialistes ayant été liés au communisme, le nom des États émancipés a absorbé cette couleur politique.) À l'indépendance, le Congo belge est ainsi devenu la République du Congo, puis la République démocratique du Congo, et l'Algérie s'est muée en République algérienne démocratique et populaire.

Remerciements à Charles K. Armstrong de l'université de Columbia, à David Bell de l'université Johns Hopkins, à Yanni Kotsonis de l'université de New York et à Jonathan Spence de l'université de Yale.

Juliet Lapidos

Traduit par Chloé Leleu

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