Culture

Soyons snobs, lisons Vian dans la Pléiade

Jean-Marc Proust, mis à jour le 05.01.2011 à 14 h 43

Portrait d’un écrivain qui voulait être reconnu pour ses livres et qui accéda à la notoriété avec ses chansons et un parfum de scandale.

Boris Vian Fondation Boris Vian via Wikimedia Commons License by

Boris Vian Fondation Boris Vian via Wikimedia Commons License by

Boris Vian n’a pas la rancune posthume: lui qui rata le prix de la Pléiade en 1946, un prix décerné par Gallimard pour récompenser de jeunes auteurs, est désormais dans le saint des saints de la littérature avec deux volumes plein cuir de la collection —chère et érudite— de la Pléiade (1). Un retour en grâce inespéré rue Sébastien-Bottin: après avoir édité Vercoquin et le Plancton, puis L’Ecume des jours (qui se vendit peu: 2.000 exemplaires écoulés en dix ans…), Gallimard refusa à Vian ses manuscrits suivants. L’Automne à Pékin, L’Herbe rouge, L’Arrache-cœur furent publiés par d’autres éditeurs de manière quasi confidentielle… Et l’échec du dernier le conduisit à abandonner la littérature. A sa mort en 1959, ses textes sont quasiment introuvables. Pas pour longtemps. Jean-Jacques Pauvert, le premier, réédita les titres disparus, dont Gallimard souhaitait alors se débarrasser:

«Au tout début des années 1960, deux de ses amis, François Caradec et Noël Arnaud, sont venus me voir, désespérés de constater que l'œuvre de Vian était un peu laissée à l'abandon. Comme j'étais plutôt en bons termes avec Gaston Gallimard, à l'époque, je lui ai demandé si je pouvais récupérer les droits de L'Ecume des jours, qu'il avait publié en 1947. Il n'y a vu aucune objection, au contraire! La maison Gallimard m'a même demandé comme un service de la débarrasser du stock d'invendus qui lui restaient sur les bras. Elle me les a vendus au prix du papier! Autant dire qu'entre 1947 et 1963, il ne s'en était pas vendu des masses...»

Christian Bourgois emboîte le pas dans les années 1970, puis rééditions et traductions se multiplient. En quelques décennies, les romans de Vian se vendent à plusieurs millions d'exemplaires et sont traduits dans des dizaines de langues... L’entrée dans la Pléiade marque d’une certaine manière la fin d’une époque: l’œuvre dégageait un au parfum sulfureux. Aujourd’hui, la louange est unanime et c’en serait presque suspect. D’autant plus que l’œuvre reste largement méconnue.

Scandales et malentendus

Faites le test autour de vous: «Boris Vian? Ah oui! Le DéserteurL’Ecume des jours... L’Arrache-cœur ou J’irai cracher sur vos tombes Je ne connais personne qui citerait sans faute ses dix romans, quelques-unes de ses soixante nouvelles, encore moins ses pièces de théâtre, livrets d’opéras, scénarios de cinéma, ses centaines d'articles et de chansons. C’est cette face méconnue de son travail que la Pléiade fait en partie découvrir (2)... Si l’œuvre est prolixe, c’est que Vian dormait peu, écrivait beaucoup, avait la double ambition de la reconnaissance littéraire et de… gagner sa vie.

Ingénieur, diplômé de l'Ecole Centrale, il travailla à l'Afnor puis en démissionna, choisissant alors une voie moins tracée, entre jazz, écriture, dérision et démêlés avec la justice. Le tout marqué du sceau du scandale.

Une mélodie lancinante, une voix trainarde: avec le Déserteur, Boris Vian secoue la France des années 1950. Ecrite alors que la guerre d’Indochine touche à sa fin, la chanson se conclut par un couplet menaçant:

« Si vous me poursuivez,
Prévenez vos gendarmes

Que je possède une arme
Et que je sais tirer. »

En novembre 1954, au début de la Guerre d’Algérie, la chanson est interdite pour antipatriotisme. Pour l'interpréter, Mouloudji en change le dernier couplet, celui que nous connaissons aujourd'hui, résolument pacifiste:

 «Si vous me poursuivez,
Prévenez vos gendarmes
Que je n'aurai pas d'arme
Et qu'ils pourront tirer. »

Le Déserteur vaut à Vian de solides inimitiés, parfois ornées d'un soupçon de racisme. En pleine Guerre froide, son prénom est suspect. Boris? C'est sa mère qui l'a voulu: elle adorait l’opéra de Moussorgski, Boris Godounov. Vian, ce «mauvais Français», réplique à ses détracteurs en ironisant, avec une autre chanson: L'Âme slave

«L'air slave
J'ai l'air slave

Je suis né à Ville d'Avray

Mes parents étaient bien français

Ma mère s'app'lait Jeanne et mon père Victor

Mais j'm'appelle Igor;
(…)
Je suis tellement influencé par mon prénom

Qu'à toutes les fenêtres de la maison je viens de faire mettre

Des rideaux de fer

Mais je les laisse ouverts...

L'âme slave...»
 

 Hélas pour lui, l’humour est alors une denrée rare, surtout après Diên Biên Phú.

Le scandale, Vian connaît. Par l’écriture. Il aspire à être reconnu comme écrivain, mais c'est sous un pseudonyme et par un outrage que son nom devient célèbre. Un invraisemblable subterfuge. 

«Le canular, en 1946, est monté en une soirée, explique Marc Lapprand, responsable de l'édition de la Pléiade. Il naît d'un pari avec Jean d'Halluin, qui venait de créer les Editions du Scorpion: Vian va écrire un roman prétendument traduit de l'anglais et censé avoir été refusé aux Etats-Unis, où aucun auteur n'aurait osé le publier.»

Le titre initial: J'irai danser sur vos tombes, prend un caractère plus violent après que Michelle Vian eut soufflé à son époux le verbe «cracher». Ecrit en 15 jours, le roman est signé Vernon Sullivan mais avec une préface signée du... «traducteur», alimentant les soupçons. Et si Vian en était l'auteur? Après sa parution, en novembre 1946, ce texte noir, sarcastique, assorti de scènes de sexe crues, devient un best-seller. En février 1947, le Cartel d'action sociale et morale (ça ne s'invente pas), représenté par Daniel Parker, porte plainte pour outrage aux bonnes mœurs. Survient un fait (divers) aggravant: dans un petit hôtel près de Montparnasse, une femme est retrouvée étranglée. A ses côtés, un exemplaire du roman ouvert à la page où Lee Anderson assassine sa maîtresse… La presse se déchaîne. Un quotidien titre: «Dans la chambre du crime on retrouve J'irai cracher sur vos tombes de Kafka» (sic). Ce qui suscite l'ironie de Vian qui, dans Point de vue, publie une lettre pour se défendre: «Je ne suis pas un assassin» (mai 1947). Par précaution, dans un geste d’une remarquable absurdité, il entreprend de rédiger une version américaine du texte: I Shal spit on your graves!

Evidemment, ces effluves sordides n’ont fait qu'accroître les ventes. Une amnistie écarte provisoirement le danger. Mais, après une nouvelle information judiciaire ouverte par le parquet, le roman, jugé pornographique et immoral, est interdit. Nous sommes en 1949: à cette date, tout le monde a eu le temps de le lire.

Entretemps, l'auteur a été identifié. Sous son vrai nom, il a publié L'Ecume des jours (1947) (qui ne se vend pas). En parallèle, Sullivan a écrit Les Morts ont tous la même peau (1947) et On tuera tous les affreux (1948). La carrière littéraire de Vian est désormais marquée par cette étonnante alternance.

L’écume d’une œuvre

Vernon vs. Boris: le succès (décroissant) du premier se mesure à l’échec du second. Pourtant, «cette scissiparité littéraire est une réussite», observe Marc Lapprand, qui précise que les premiers, sous pseudonyme, sont écrits à la première personne, tandis que les seconds, écrits sous son vrai nom, «sont invariablement pris en charge par un narrateur à la troisième personne».

Une manifestation parmi d'autres de la thématique du double chez Vian. Adepte des masques, des jeux de mots, des pseudonymes dont certains en anagrammes (Bison Ravi), l'auteur se cache sous de nombreuses identités –plus d’une trentaine. N'a-t-il pas publié son premier article sous le nom d'Hugo Hachebuisson (3)? Dissimulé derrière Michel Delaroche, il signe plus d'une centaine d'articles de presse, consacrés au jazz. Le chansonnier est célèbre, dans la cave du Tabou, la réputation du trompettiste n'est plus à faire, l’acteur n’est guère convaincant.

Le milieu littéraire est conservateur. Entre dérision, divertissement et jazz (une passion qui l’habita toute sa vie), sa réputation de touche-à-tout, son éclectisme ont nui à la réception de ses textes. Jusqu'à l'œuvre qui déconcerta ses contemporains, et l'atmosphère de redressement moral d'après-guerre où le caractère iconoclaste et provocateur de Vian détonnait.

En 1959, on enterre le personnage mais l’écrivain meurt dans l’indifférence. «Aucun des romans signés Vian ne connut une deuxième édition du vivant de l'auteur, à l'exception notable de L'Automne à Pékin, qui fut entièrement révisé par Vian et reparut chez un éditeur authentiquement littéraire, les Editions de Minuit», constate Marc Lapprand. La réhabilitation vient pourtant rapidement avec le travail de réédition de Jean-Jacques Pauvert puis de Christian Bourgois. En 1973, ce dernier réédite J'irai cracher sur vos tombes, un texte toujours interdit par la loi. Vian sent encore le soufre et les ventes explosent. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui combien son anticléricalisme et son antimilitarisme suscitaient de passions. Il a incarné une sorte «de modèle de la contestation (...) ce qui n'a pas manqué d'accroître et d'asseoir sa renommée en mai 1968».

Cette image le réduisit aussi à un romancier pour adolescents, ce qui constitue une autre forme de handicap littéraire aux yeux des lettrés. Qui n’a pas sangloté de rage face à la cruauté du nénuphar? Les jeunes lecteurs sont également sensibles à son langage, qui mêle néologismes, étrangetés, mots rares et termes techniques, ou fait se croiser les mondes humain, animal et végétal. On glane ainsi, au fil des pages, une vitre cassée qui cicatrise, un chien qui parle, une chaise malade, un homme qui prend racine… Jacques Bens montre que Vian affine des expressions (tailler une pointe d'ail), utilise des «souches» (antiquitaire), crée des néologismes (les doublezons et le fameux pianocktail qu'il a peut-être trouvé chez Huysmans avec «l'orgue à bouche» de Des Esseintes dans A Rebours). Dans cette verve inventive, son penchant pour l'absurde transparaît souvent. Il reste aussi l’extraordinaire poésie burlesque de chansons qui décrivent parfois la France des Trente glorieuses:

«Ah Gudule, excuse-toi, ou je reprends tout ça...
Mon frigidaire, mon armoire à cuillers
Mon évier en fer, et mon poêle à mazout
Mon cire-godasses, mon repasse-limaces
Mon tabouret-à-glace et mon chasse-filous!
La tourniquette, à faire la vinaigrette

Le ratatine ordures et le coupe friture»

Sa fantaisie se manifeste aussi par sa participation au Collège de Pataphysique (la science des solutions imaginaires…) où son inventivité et son humour font merveille. Ainsi du célèbre «Axiome de la coquille», une lettre au provéditeur-éditeur de 1955:

«Retirez le Q de la coquille: vous avez une couille, et ceci constitue précisément une coquille (…) La suppression du Q entraîne presque immédiatement la mutation du minéral inerte en un organe vivant et générateur. Et dans le cas d’une coquille initiale d’imprimeur, le résultat est encore plus spectaculaire, car la coquille en question est essence et abstraction, concept, être de raison, noumène. Le Q ôté permet le passage de l’essence à l’existence non seulement existante mais excitable et susceptible de prolongements.»

Son goût pour la «combinatoire lettrique» aurait dû l’amener à être un des fondateurs de l’Oulipo… Car il excelle en exercices de style où se mêlent lettres et chiffres, à l'instar de ses variations sur «à bon chat, bon rat» où il part de l’égalité mathématique de la racine «à bon ch…, bon r…» pour produire d’autre sentences, plus ou moins logiques:

«A bon chat, bon rat
A bon chameau, bon rameau.
A bon château, bon râteau
A bon changement, bon rangement
A bon chieur, bon rieur
A bon chabougri, bon rabougri…»

Du vent dans son crâne

L’œuvre a cependant sa face sombre. Affecté d'une maladie du cœur, Boris Vian s’éteignit à 39 ans, d’un arrêt cardiaque, pendant la projection du film J’irai cracher sur vos tombes. Le pressentiment de la mort hante son œuvre. Le thème angoissant du rétrécissement s’y manifeste de diverses façons. «Chez Vian, l'espace vital s'érode.» Les objets, comme les êtres, s'usent, souvent du fait du travail (ou des machines). «Confronté à une inexorable détérioration, le héros archétype de Vian est impuissant et opte le plus souvent pour la mort ou pour la fuite.» Marc Lapprand observe également que «tous les romans signés Vian se terminent sur leur lieu de départ», marquant l'échec du voyage initiatique des personnages, traduisant le «pessimisme profond» de l'auteur.

Il y a aussi, dans cette œuvre profuse, multiple, une manière d’urgence, celle d’un «homme qui court sans cesse pour lutter contre l'angoisse de la maladie», d’un adepte de la forme brève (nouvelles, romans courts) qui lui permet de créer sans cesse. Le personnage de Wolf, dans L'Herbe rouge, pourrait être le double de l'auteur, lui qui trouve la mort «aimable», estime Marc Lapprand rapprochant cette position de celle de Heidegger pour qui la mort affirme «sa plénitude dans le sens où l'homme n'est ce qu'il est que quand il meurt».

Maintenant qu’il a du vent dans son crâne, Boris le déserteur aurait-il craché sur cette tombe prestigieuse qu’est La Pléiade? Les avis divergent. Pour certains, il aurait bien rigolé de cette distinction, voire éclaté de rire. Pour les écrivains du jour, nul doute qu’il y ait sa place. «Si les inventeurs du langage n'entrent pas dans la Pléiade, qui peut bien y prétendre?», rétorque Daniel Pennac. Ses détracteurs, s’il en reste, objecteront que la collection héberge déjà d’autres écrivains qui semblaient destinés à une postérité moins prestigieuse: le marquis de Sade ou encore Simenon. Mais qui raisonnablement peut douter un instant que Vian n’aurait pas été fier de se voir ainsi embaumé, lui qui rêvait de reconnaissance et –aussi– de droits d’auteur? Lui qui voulait simplement vivre de son travail? Et puis gageons qu’il aurait adoré la compagnie de Queneau, de Jean-Sol Partre, mais aussi d'autres auteurs qu'il affectionnait: Lewis Carroll, William Faulkner, Alfred Jarry, Benjamin Constant, Franz Kafka…

C’est snob de lire Vian, en Pléiade? Oui, et alors? Ca vaut largement un suaire de chez Dior.

Jean-Marc Proust


(1) Boris Vian: œuvres romanesques complètes, deux volumes, La Pléiade. 57,50 euros chaque (50 euros jusqu’au 30 janvier 2011).

(2) Les deux volumes contiennent l'ensemble des romans et nouvelles, une vingtaine de scénarios de films et divers écrits — articles, contributions au collège de pataphysique, textes de conférences. Le lecteur ne trouvera donc pas dans cette édition les pièces de théâtre, la poésie et les chansons, mais l'appareil critique les évoque largement.

(3) Dans cet article, les Pères d'Ubu roi, il prend la défense d'Alfred Jarry (Les Amis des arts, mars 1945). Hugo Hachebuisson renvoie à Hackenbush, le personnage de Groucho Marx dans un Jour aux courses.

Jean-Marc Proust
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Journaliste
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