Culture

Séries sans frontières

Pierre Langlais, mis à jour le 03.01.2011 à 17 h 01

Pour répondre à la crise, à la compétition américaine et aux attentes des téléspectateurs, les chaînes et les producteurs français optent de plus en plus souvent pour la coproduction internationale.

Borgia, une coproduction Canal+

Borgia, une coproduction Canal+

Ecrasée par les séries américaines, la fiction française se cherche un nouveau souffle. Il faut de nouvelles idées, de nouveaux talents, de nouvelles politiques. Conséquence indirecte de cette prise de conscience d’un nécessaire changement, on se tourne de plus en plus souvent vers l’étranger. L’union fait la force, c’est bien connu. Les coproductions internationales, projets montés en partenariat entre des producteurs et des chaînes de pays différents, sont en pleine explosion, et la France semble décidée à ne pas manquer ce train. Canal+ tourne en ce moment Borgia, coproduction franco-allemande écrite par l’Américain Tom Fontana (Oz), et la suite de XIII, adaptation de la célèbre BD, avec le Canada. France Télévisions, de son côté, vient de lancer Death in Paradise, un polar avec la BBC, et Jack of Diamonds, avec le Canada. «Les budgets des producteurs comme ceux des chaînes sont en baisse, mais le public demande de plus en plus de séries spectaculaires, constate l’Allemande Rola Bauer, productrice des Piliers de la Terre, récemment diffusés sur Canal+ et coproduits entre l’Angleterre, les Etats-Unis, le Canada et l’Allemagne. Les coproductions internationales sont la meilleure solution pour répondre à cette demande

L’«Euro-pudding» à la poubelle

La fiction sans frontières n’est pas une nouveauté. Depuis que la télé est en couleur, les téléfilms et les mini-séries (plus rarement les séries) internationales s’invitaient régulièrement dans nos salons. Un réalisateur italien, un scénariste français, des acteurs anglais et espagnols… et tout le monde tirant la couverture vers son public, sa culture, ses besoins, voilà à quoi ressemblaient ces fictions jusqu’à récemment. On appelait ça l’«Euro-pudding», gâteau indigeste où il arrivait même que les acteurs jouent chacun dans leur langue maternelle, sans vraiment se comprendre les uns les autres, avant que tout soit doublé (!). Une horreur. «Avant, il y avait une sorte de patriotisme télévisuel, explique Ben Donald, vice-président chargé des coproductions internationales chez BBC Worldwide. Aujourd’hui, les intérêts locaux passent au second plan. L’époque de l’Euro-pudding est révolue.» D’une ère du compromis, «où chacun voulait imposer son marché, son public, ses vedettes, explique Fabrice de la Patellière, directeur de la fiction chez Canal+, on est passé à une ère de l’union autour d’un projet unique, d’un auteur, au-delà des caprices de chacun

Tous ensemble, tous ensemble…

Comment monte-t-on ce genre de coproductions? «On ne lance jamais un projet en tant que coproduction, explique Ben Donald. On trouve un sujet, une histoire défendue par un producteur local ou étranger. Puis, si ce projet est ambitieux, qu’il demande de gros moyens et qu’il nous semble pouvoir plaire à l’international, on tente d’en faire une coproduction.» Ainsi, Atlantique, filiale de Lagardère Entertainment, a lancée les Borgia pour Canal+, s’unissant avec l’Allemand Eos (déjà sur Rome). C’est l’Américain Chris Albrecht, ancien patron de la chaîne câblée états-unienne HBO qui, en collaboration avec Atlantique, a recruté son compatriote Tom Fontana pour signer la série, tournée en ce moment à Prague «avec un réalisateur et un décorateur allemands, un costumier italien, etc.», explique Fabrice de la Patellière. «Tout le monde apporte son savoir-faire, c’est un dialogue permanent», s’enthousiasme-t-il. «C’est une dynamique d’enrichissement mutuel», acquiesce Sophie Gigon, responsable des coproductions internationales chez France Télévisions. «Il faut se limiter à deux, maximum trois partenaires», poursuit-elle, «sinon on risque de retomber dans l’Euro-pudding», confirme Ben Donald. Et l’Américain David Zucker, directeur de Scott Free Productions (Numb3rs, Les Piliers de la Terre) de conclure, résumant l’avis général: «Il faut trouver un équilibre entre les différentes parties présentes, faire des compromis en gardant en tête que la priorité, c’est le résultat artistique

Une identité commune

Quel résultat? Il faudra attendre les Borgia pour en avoir une idée plus précise, car ce n’est pas XIII, divertissement efficace mais pas franchement original, qui permettra de se faire une idée de l’intérêt artistique de tels montages. Les futurs projets de Canal+, Versailles, sur la jeunesse de Louis XIV, La Patrouille perdue, série fantastique en pleine Grande Guerre, ou encore Pharao, dans l’Egypte antique, sont tous des projets liés à l’Histoire. Déjà à l’époque de l’Euro-pudding, on faisait volontiers des œuvres sur le « patrimoine européen. » Rome et Les Tudors, exemples récents de coproductions internationales à succès, ont conforté un genre bien pratique, car «ce qu’on partage avec nos voisins, c’est l’Histoire», constate Fabrice de la Patellière. «C’est plus facile de trouver des sujets qui dépassent les frontières dans l’Histoire, dans les séries en costumes, confirme Ben Donald. Le vrai challenge, c’est de faire des coproductions modernes.» C’est ce qu’essaye de faire la BBC avec France 2, qui ont annoncé fin décembre Death in Paradise, un polar dans les Caraïbes, une zone où les Histoires anglaise et française se rencontrent –XIII est aussi dans cette dynamique. Il s’agirait donc de plaire à tous en unissant les identités nationales par l’Histoire –identité commune– ou en les atténuant par des genres universels comme le polar.

Dépenser moins pour produire plus

Derrière ce beau refrain d’union et d’ambitions artistiques se cache bien entendu une réalité financière. «La première raison d’être des coproductions internationales est économique, reconnaît volontiers Sophie Gigon. Nous avons tous moins d’argent, nous mettons donc chacun quelques billes pour aller plus loin.» Au mieux, une série franco-française bénéficiera d’un budget de 1,2 million d’euros par épisode, dont 800.000 à 900.000 euros déboursés par les chaînes. Sur une coproduction internationale, les épisodes pourront coûter jusqu’à 2,5 millions d’euros, et les chaînes ne débourseront que 500.000 à 600.000 euros chacune. Inutile d’être surdoué en économie pour saisir l’intérêt de la manœuvre: en s’y mettant à plusieurs, on peut faire plus cher. «En apportant moins d’argent que sur une fiction française, on peut diffuser des séries mieux produites», résume Fabrice de la Patellière. Les Borgia, avec leurs 25 millions d’euros de budget pour 12 épisodes ou XIII, avec 26 millions pour 13 épisodes, se rapprochent de manière significative des moyens dont disposent leurs concurrentes américaines.

Plus d’efforts pour ce confort

Ambition artistique, avantages financiers, collaborations entre les pays, à en croire les chaînes, la coproduction internationale, c’est le bonheur. Mais pas l'absence de contraintes. «Il faut être plus présent que sur les productions franco-françaises, reconnaît Fabrice de la Patellière. Les tournages se font souvent plus loin, avec plus de partenaires, donc c’est moins facile de tenir la barre.» «C’est un travail plus long, beaucoup plus complexe, où il est difficile de maintenir la cohérence artistique et où il faut ménager les partenaires, confirme Klaus Zimmermann, producteur pour Atlantique des Borgia. Quand on travaille en France, il y a peu d’inconnues. Ici, c’est un sentier non battu, donc rien n’est défini.» «La production de la série est en France, le tournage au Canada, la plupart des scénaristes aux Etats-Unis», constate Edouard de Vesinne, producteur pour Cipango de XIII. «C’est sûr qu’il faut avoir envie de se bouger les fesses, à tous les sens du terme», s’amuse Sophie Gigon. Il faudra sans doute du temps à ces coproductions internationales pour trouver leur rythme –«deux ou trois ans» selon Sophie Gigon– et «on va sans doute commettre des erreurs, dont il faudra tirer des leçons», conclut Fabrice de la Patellière. Des leçons internationales, bien entendu, puisque les Borgia, XIII, Death in Paradise et consorts ne seront de vraies réussites que si elles séduisent autant les Allemands, les Anglais, les Italiens, les Espagnols que les Français (en fonction de leurs origines de production). Ce qui ne leur simplifie pas la tâche…

Pierre Langlais

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