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Les chrétiens encore frappés en Egypte

La foule copte après l'attentat Amr Dalsh / Reuters

La foule copte après l'attentat Amr Dalsh / Reuters

Deux mois après le carnage de la cathédrale de Bagdad, les coptes sont à leur tour victimes d’un attentat meurtrier à Alexandrie. Pour al-Qaida, les chrétiens d'Orient sont des cibles.

La terreur s’est abattue sur la communauté chrétienne copte d’Egypte. Un attentat à la voiture piégée a eu lieu à Alexandrie dès le premier jour de l’an, juste après minuit, devant l'église d'Al Kidissine où des fidèles assistaient à une messe. L’explosion a fait vingt-et-un morts et une quarantaine de blessés. Aussitôt après, des centaines de coptes se sont regroupés dans la rue pour manifester leur colère. Des incidents ont éclaté entre chrétiens et musulmans. Plusieurs voitures ont été incendiées. La police est intervenue à coups de gaz lacrymogènes pour disperser la foule, tandis que les ambulances arrivaient sur les lieux.

Il y a deux mois en Irak, à la veille de la Toussaint, un carnage s’était produit dans la cathédrale catholique syriaque de Bagdad. Une fusillade s’était soldée par la mort de 53 personnes, dont des enfants, parmi les fidèles présents à la messe. L’ «Etat islamique » d’Irak, branche locale du mouvement al-Qaida, avait revendiqué l’attentat et déclaré dans un communiqué: «Tous les centres, organisations, institutions, dirigeants et fidèles chrétiens sont des cibles légitimes pour les moujahiddine (combattants), là où ils peuvent les atteindre». Un appel au meurtre. L’attentat d’Alexandrie n’avait pas été revendiqué samedi 1er janvier, mais il y a fort à parier que ses auteurs appartiennent aussi à al-Qaida. Depuis Bagdad, l'«Etat islamique» d'Irak menaçait depuis plusieurs semaines l'Eglise copte d’Egypte, l’accusant de détenir contre leur gré deux femmes qui se seraient converties à l'islam.

Al-Qaïda semble donc avoir déclaré la guerre aux chrétiens d’Egypte et d’Irak. Au-delà de l'horreur et de l'indignation, l'analyse du discours des assassins permet de comprendre leur logique. Dans des pays non chrétiens, et surtout quand ces pays sont fécondés par l'islamisme radical, les minorités chrétiennes sont présentées comme complices d'un Occident honni, représentantes des «croisés». C'est un acte pieux que de les combattre, les pousser à l'émigration, voire les tuer quand cela ne va pas assez vite. Et la conversion de musulmans au christianisme est passible des pires châtiments, y compris la mort comme cela se passe en Iran.

Cette nouvelle violence contre les coptes d’Egypte - 8 millions, soit 10% de la population - puise dans la radicalisation de l’islam, mais aussi dans une longue tradition locale de discriminations. Une partie d’entre les coptes appartient à l’élite urbaine, fortunée et libérale. Mais ils sont souvent interdits d’accès aux emplois publics et à l’Université et toute construction de nouvelle église se trouve de fait interdite ou précédée de pénibles négociations. Ces chrétiens avaient déjà été l’une des cibles, dans les années 1980 et 1990, des groupes djihadistes égyptiens.

En réaction à la montée de l’islamisme, les coptes sont devenus eux-mêmes plus démonstratifs dans leur pratique religieuse, se faisant tatouer le bras de petites croix coptes ou créant de nouvelles chaînes de télévision religieuses. Mais depuis 2000, les affrontements intercommunautaires ont le plus souvent lieu en milieu rural et sont liés à des rivalités familiales, concernant les terres ou un mariage mixte. Il y a un an, le 6 janvier, jour de Noël pour les coptes orthodoxes, sept morts avaient été dénombrés à la suite d’une autre fusillade contre l’église de Nagaa Hammadi en Haute-Egypte près de Louxor. La ville avait connu cinq jours d’émeutes.

Le nombre des chrétiens présents en Egypte et dans l’ensemble du Proche-Orient continue de baisser. Ils sont désormais moins de quinze millions. L’exactitude du chiffre est loin d’être garantie, tant l’exode est massif depuis une ou deux décennies et grande la précarité de ces communautés. Si leur nombre est aujourd’hui modeste, leur importance symbolique et politique est grande dans cette région d’Orient où sont nés les trois monothéismes et que les conflits, depuis cinquante ans, ne cessent d’éprouver et de déchirer. Les chrétiens sont encouragés par leurs évêques à rester, à militer pour la démocratie, la paix, le développement et à cohabiter avec les musulmans. Ils jouent un rôle d’équilibre dans des pays menacés par la montée des violences et des extrémismes religieux, épuisés par la guerre et les désastres économiques.

De ces minorités chrétiennes d’Orient, on a souvent cru qu’elles seraient balayées par le vent de l’histoire. Que leurs divisions ancestrales, les discriminations qu’elles subissent et l’émigration finiraient par avoir raison de leur résistance puisée depuis deux millénaires dans une histoire prestigieuse et une foi radicale. Elles sont toujours vivantes, mais le chaos de l’Irak, l’isolement de l’Iran, la montée de l’islamisme en Egypte ou dans les territoires palestiniens ont aggravé la marginalisation de ces minorités. Les chrétiens d’Irak, d’Egypte et de Palestine en particulier se trouvent dans une situation catastrophique. Leur effacement se poursuit dans la région même où le christianisme est né, où il a fixé sa doctrine et où il s’est doté de structures qui, aujourd’hui encore, régissent sa vie communautaire dans le reste du monde : épiscopat, conciles œcuméniques, clergé, monachisme.

On rêve du jour où la liberté de religion et de conscience, de croire ou de ne pas croire, sera la règle dans tous ces pays. L’attentat d’Alexandrie a été condamné par le pape et par les plus grandes capitales comme l’avait été celui de Bagdad. Le président Hosni Moubarak a appelé «les enfants d'Egypte - coptes et musulmans - à faire bloc face aux forces du terrorisme et à ceux qui veulent porter atteinte à la sécurité de la patrie, sa stabilité et l'unité de ses enfants». L’objectif des fanatiques ne vise en effet qu’à créer la mésentente et l’hostilité entre chrétiens et musulmans. Quelqu’ils soient, ceux-ci ne peuvent plus tolérer que de telles attaques terroristes et sanglantes puissent se produire contre les chrétiens vivant en terre d’islam. Après la tragédie de Bagdad, des pétitions avaient circulé, émanant de non-croyants, de juifs, mais aussi de musulmans scandalisés par l'utilisation haineuse et violente faite du Dieu de l'islam. Va-t-on laisser le champ libre aux extrémistes partisans de la violence et de la haine ? Va-t-on accepter que les chrétiens de la région soient des «cibles légitimes», comme disait le communiqué d’al-Qaida après le massacre de Bagdad?

En Occident, et en France en particulier, le silence a longtemps plané sur le drame vécu par les chrétiens d’Orient. Certains affirmaient même qu’on portait tort à ces minorités en dénonçant les injustices et les persécutions subies ou qu’on encourageait l’islamophobie. L’atmosphère a aujourd’hui changé. Depuis le carnage de la Toussaint en Irak - et celui d’Alexandrie va amplifier le phénomène - les médias leur consacrent des «unes» et des couvertures. Et les politiques y voient une cause digne de leur soutien. Mais pour les chrétiens d’Orient martyrisés, dans un contexte terroriste aggravé, il sera difficile d’oublier le silence, la cécité, voire la lâcheté qui ont si longtemps prévalu.

Henri Tincq  

Photo: La foule copte après l'attentat Amr Dalsh / Reuters

 

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