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Quand le Mediator était un médicament miracle

Jean-Yves Nau, mis à jour le 06.09.2011 à 16 h 56

De 1976 à 1979 les laboratoires Servier ont librement pu affirmer que ce médicament était efficace contre le cholestérol, l’athérosclérose, le diabète, l’hypertension et... l’anxiété.

Diet Pills / Tacit Requiem via Flickr CCLicense by

Diet Pills / Tacit Requiem via Flickr CCLicense by

Nouvelles accusations dans l'affaire du Médiator. Lefigaro.fr et Libération rapportent, mardi 6 septembre, que deux chercheurs ayant dans le passé travaillé pour les Laboratoires Servier ont indiqué aux juges chargés du dossier que les études initiales sur cette substance avaient été modifiées. Il s'agissait selon eux de la présenter aux autorités sanitaires comme un médicament antidiabétique et non comme un coupe-faim. Ces affirmations ont aussitôt été démenties par les Laboratoires Servier qui viennent par ailleurs d'être convoqués par des juges d'instruction parisiens en vue d'une prochaine mise en examen.

Le Médiator a été mis sur le marché français en 1976 et commercialisé jusqu'en 2009. Nous publions à nouveau un article exposant de quelle manière les Laboratoires Servier ont, de 1976 à 1980, vanté auprès du corps médical les innombrables vertus de ce médicament aujourd'hui tenu pour avoir causé la mort prématurée de 500 à 2.000 personnes.

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Nous exposions ici il y a peu quelques-unes des questions concrètes concernant le Mediator; des questions qui s’imposent aux membres  de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) compte tenu notamment de la volonté du président de la République de faire en sorte que «la transparence la plus totale» soit faite sur cette affaire devenue scandale.

Dans ce contexte, un nouveau chapitre reste à écrire: celui de l’histoire de l’évolution des indications de ce médicament mis sur le marché en 1976 et dont on découvre aujourd’hui seulement que sa plus que modeste efficacité devait être mise en balance  avec des effets secondaires cardiaques graves, parfois mortels. Cette histoire est aussi celle, au-delà du seul Mediator et des laboratoires Servier, de l’évolution –ces  trente dernières années– des rapports entre les firmes pharmaceutiques et les autorités sanitaires françaises en charge du médicament.   

Nous sommes à la fin des années 1970. La  revue Prescrire, modèle d’indépendance, n’a pas encore vu le jour. En pratique, la principale source d’information des médecins sur le médicament (outre les «visiteurs médicaux») est le célèbre Dictionnaire Vidal. C’est un gros livre à la couverture cartonnée de couleur rouge réactualisé chaque année et qui, point essentiel, est totalement financé par les firmes productrices. Elles y vantent les mérites de leurs produits et précisent les conditions de leur utilisation (et ce sous la même forme que les notices d’utilisation présentes dans les boîtes de médicaments).

A la fin des années 1970, la tutelle des pouvoirs publics sur le médicament n’est que fantomatique, et ce en dépit de quelques scandales retentissants survenus dans les années 1950: celui du Stalinon (médicament à base d’étain contre la  furonculose»), celui retentissants de la thalidomide qui, utilisée chez les femmes enceintes, pouvait provoquer de graves malformations congénitales des membres et qui  fut retiré du marché mondial en 1961; ou encore celui, voisin, du Distilbène, interdit en France depuis 1971 mais qui a connu par la suite de multiples prolongements médicaux et judiciaires.

Ouvrons le Vidal millésimé 1979. Comme depuis deux ans, les Laboratoires Servier y font l’article sur le Mediator. Le prix du «pilulier» de «trente comprimés dragéifiés» est alors  de 27,80 francs et il est remboursé à 70% par la Sécurité sociale.  Les propriétés du benfluorex (le nom du principe actif) sont pratiquement de l’ordre du miracle. «Le Mediator agit au carrefour des métabolismes lipidique et glucidique. Il combat ainsi plusieurs facteurs fondamentaux liés au risque athérogène», explique le fabricant. En clair, ce médicament peut être prescrit chez les personnes souffrant d’une athérosclérose «potentielle ou avérée»; pour le dire autrement chez des personnes qui souffrent de cette affection vasculaire mais, aussi, chez celles qui pourraient en souffrir. Le Dr Knock n’est pas loin. Pourquoi l’athérosclérose? Tout simplement parce que le Mediator  est tenu pour lutter contre les différents facteurs de risque comme l’hypertension artérielle et l’anxiété. En d’autres termes ses vertus tiennent au fait qu’il est, aussi, un antihypertenseur et une molécule ayant entre autre propriété «d’exercer une action anxiolytique douce». 

Outre l’athérosclérose, le Mediator est efficace chez les personnes souffrant des différentes formes de surcharge de graisses dans le sang (hypercholestérolémies, hypertriglycéridémies, hyperlipidémies mixtes). Les diminutions de ces surcharges sont «hautement significatives», allant jusqu’à 55%, le médicament réalisant ce que son fabricant appelle joliment «une véritable épuration plasmatique». Et puis, enfin, le diabète, que ce dernier soit «patent» ou, tout bonnement asymptomatique (ne provoquant pas de symptômes). Dans le premier cas, il ne s’agit que d’un «traitement d’appoint» mais qui aurait amplement fait ses preuves et permettrait d’obtenir une réduction significative de la concentration en sucre dans le sang. Dans le second cas, «pour lequel aucune thérapeutique n’est pleinement satisfaisante» Servier explique que  son action est «démonstrative» et confirmée dans des études  en double aveugle contre placebo. On n’en saura pas plus.

Des contre-indications? Les «pancréatites chroniques» (affections fort peu fréquentes) et la grossesse mais tout simplement «par mesure de prudence». Des actions indésirables? Au-delà de trois comprimés par jour on peut observer nausées, vomissements, maux d’estomac, diarrhées, asthénie, somnolences, état vertigineux. Précision de taille: «Le traitement peut être poursuivi de façon continue et prolongée» étant bien entendu que «les règles d’hygiène alimentaires adaptées à chaque cas demeurent indispensables». Enfin le Mediator «ne présente aucune incompatibilité avec les autres thérapeutiques»  et «peut être conservé quatre ans».

De 1976 à 1979. C’est précisément à cette époque, véritable âge d’or du Mediator, que commencent enfin à se mettre en place en France les premières structures visant à permettre aux pouvoirs publics de vérifier les allégations des firmes pharmaceutiques. «Il n’existait alors pratiquement pas de contrôles des autorisations de mise sur le marché (AMM). Nous étions au Moyen-Age et les laboratoires pouvaient littéralement faire ce qu’ils voulaient, dire et écrire n’importe quoi», résume un spécialiste ayant participé à la création des premières structures  En 1976 on commence, vaste entreprise,  à «réviser»  le contenu du dictionnaire Vidal. En 1978 une commission spécialisée  de contrôle des AMM est créée à l’initiative de Simone Veil alors ministre de la Santé. L’effet ne se fait pas attendre. Dans le Vidal millésimé 1980 le champ possible d’action commence à se réduire avec la disparition de l’athérosclérose et la limitation du champ des troubles lipidiques.

Le poids des structures publiques de contrôle augmente. En 1993, on crée une Agence du médicament. Dans l’édition 2000, le Mediator n’est plus qu’un «adjuvant» du régime devant être suivi par les personnes diabétiques et souffrant en outre soit de troubles lipidiques (hypetriglycéridémie) soit de surcharge pondérale. Puis l’Agence du médicament devient l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps). On  réduit encore le champ des indications  en supprimant l'indication hypertriglyceridémie. Le Mediator n’est donc plus qu’un « adjuvant du régime  adapté chez les diabétiques avec surcharge pondérale». Au sein de l’Afssaps certains ont voulu aller plus loin encore: ils estimaient qu’aucune conclusion définitive ne pouvait être véritablement apportée quant à cette efficacité. Pour autant, on devait en définitive conclure qu’aucun motif de protection de la santé publique ne s’opposait à ce que l'indication résiduelle soit maintenue.

Mais parallèlement à toutes les mesures successives prises depuis 2000 (qui auraient dû avoir pour conséquence une réduction drastique du volume des ventes) on assiste à un formidable paradoxe: l’émergence puis le développement  massif  des prescriptions faites en dehors des indications de l’AMM. Un nouvel âge d’or du Mediator en quelque sorte, ce médicament étant devenu un «coupe-faim» à la fois illégal mais consommé (et remboursé) au grand jour et ce par la grâce des dernières et maigres indications officielles qui lui permettaient de demeurer sur le marché.. Une situation qui, en toute logique, aurait dû conduire au retrait pur et simple du médicament. On connaît la suite qui voit le Mediator disparaître du Vidal... en 2010.

Trente ans plus tard, et au vu de ce que l’on sait de ses possibles effets secondaires, la relecture de ce qui a pu être affirmé dans la période 1976-1979 soulève de nouvelles inquiétudes rétrospectives. Elle apporte aussi une nouvelle dimension à cette tentaculaire affaire de santé publique. On attend, sur ce point aussi, les conclusions de l’enquête de l’Igas et la hiérarchie qu’elle cherche  à établir quant aux responsabilités des multiples acteurs qui, de diverses manières, ont été concernés entre 1976  et 2009. Il serait intéressant –ce n’est qu’un exemple- d’exhumer (et de publier) le dossier médical et scientifique déposé peu avant 1976 par les Laboratoires Servier; dossier qui lui a permis –dans quelles conditions? – d’obtenir l’AMM du Mediator.

Jean-Yves Nau     

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Journaliste
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